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Bluff

Lettre à Jean S.

 


Cher Jean S.

Je voudrais exprimer par la présente toute ma solidarité. Je vous ai observé, tel un bébé phoque échoué sur la banquise de la vie publique recevoir les coups de gourdins de la populace déchainée. Je vois encore vos yeux m’interpeller d’un « m... mais, pourquoi ? » innocent et déchirant. Alors me voici. Si la classe médiatico-politique a su se mobiliser pour défendre quelques pédophiles bien introduits dans le milieu, j’aimerais être celui qui - pour une fois - défendra l’enfant que vous êtes, virgule, demeuré.

Et quoi de plus tendre, de plus émouvant qu’un enfant sans Défense ?

Oui, je sais. On dit que vous êtes « bien né » et on vous reprocherait presque que le hasard de la vie vous ait donné comme père un homme qui a été élu P. de la Ré. Mais sachez-le, Jean S., moi je vous aime bien, tout fils de P. que vous êtes.

Et il faut être vraiment aveugle pour ne pas reconnaître les qualités qui font de vous un être d’une autre trempe. Une trempe que j’aurais été fier de vous filer moi-même, n’en déplaise aux envieux, car je sais combien vous la méritez, cette trempe.

23 ans… ah le bel âge. Et dire qu’il y a cinq ans à peine, vous n’aviez même pas le droit de voter. Mais que de choses apprises, en si peu de temps ! Qu’ils raillent ! Qu’ils gloussent : car que connaissent-ils, tous ces montreurs du doigt, des affres ressentis lorsqu’il faut passer pour la énième fois par la case départ d’une année d’études ? Eh oui, tellement de choses apprises aux côtés de son papa.

- Jean …
- Oui, p’pa ?
- je veux que tu prennes la direction de la Défense.
- Ok. Je tourne au feu et on y est dans 10 minutes.
- (Soupir... Eh ben c’est pas gagné... Sa mère avait raison au moins sur un point...)

Des causes perdues, Jean S., j’en ai connues. Mais vous êtes probablement une des plus grandes causes perdues que la France d’en haut ait jamais pondue dans ses poulaillers d’acajou. (et dire que je ne sais toujours pas s’il faut faire concorder "pondue" ou pas)

Cela dit, je regrette amèrement que vous ayez renoncé à briguer la tête du quartier d’affaires de la Défense. En effet, je ne vois pas au nom de quoi certains vous reprocheraient votre candidature. Dans notre belle et vivante démocratie, n’importe quel clampin de passage peut se « déclarer » candidat à quelque chose. Et alors ? OU est le problème ? Le problème n’est pas dans la candidature, Jean S. Le problème est dans le résultat de l’élection.

On a un peu trop facilement oublié que si vous (Jean S.) étiez candidat, c’est que ces messieurs (les membres du conseil d’administration de l’EPAD) allaient voter pour vous. Vous entendez ? Ils allaient le faire !

En retirant votre candidature, Jean S. vous avez privé la France du spectacle grandiose, grandiloquent, grotesque et Omar Bongoesque d’un conseil d’administration composé de « responsables » de haut niveau baisser leurs pantalons jusqu’aux chevilles, caleçons avec, pour élire le fils légèrement post-pubère du Boss à la tête d’un des plus gros centres d’affaires en Europe.

J’aurais aimé voir capter sur vidéo - et pour la postérité, avec la liste des noms et tout - cette tribu de singes en costumes trois pièces en train de vous élire avec moins d’états d’âme que de préliminaires en pleine saison de rut.

Car le scandale, le véritable scandale, n’est pas votre candidature, Jean S… Le véritable scandale, c’est que votre candidature n’a pas été accueillie au sein du C.A. par quelques sourires amusés - avant de passer à des choses plus sérieuses...

Le véritable scandale, donc, c’est que ces types aient pu prendre votre candidature au sérieux.

Le véritable scandale, c’est qu’ils allaient vous élire, ces cons.

Et l’autre véritable scandale, celui qui me donne le vertige, c’est qu’ils sont toujours en place.

Et vous me demandez encore, Jean S., d’où vient cet étrange sentiment que plus rien n’a de sens dans la France d’aujourd’hui ?


Viktor Dedaj
Marianne2.fr
23 Octobre 2009

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Côte d'Ivoire

Lundi 2 octobre 2006

Une Camerounaise fustige l'acharnement et la manipulation de la France sur la question ivoirienne.

Telle une pirogue perdue au milieu d’un océan en furie, l’Afrique, en déliquescence, est en butte à tant de maux que les mots ne suffisent plus pour en décrire l’indigence…Hier, un homme que j'estime énormément m’a demandé pourquoi j’admire tant Laurent Gbagbo. Cela me semblait tellement évident que j’ai eu quelques difficultés à synthétiser mes pensées pour les coucher sur papier. Laurent Gbagbo est un génocidaire ! Laurent Gbagbo persécute Ouattara et les musulmans ! Laurent Gbagbo est un menteur, il ne respecte pas les Accords de Marcoussis ! Laurent Gbagbo a donné l’ordre de bombarder les cantonnements français ! Laurent Gbagbo doit quitter le pouvoir ! Laurent Gbagbo est un intégriste anti-français ! Que n’a-t-on pas entendu sur les ondes de Rfi, que n’a-t-on pas lu dans Le Monde, AFP ou Libération ? Laurent Gbagbo, réincarnation de Faust ? Que nenni ! Analyse d’une propagande et d’un amalgame.

Scoop au JT de 20 heures sur France 2 : Côte d’Ivoire, plus de 520 manifestants anti-Gbagbo tués à Abidjan par les partisans du chef de l’Etat. Quand on sait que ladite manifestation n’a pas rassemblé plus de 50 personnes, dont les 4/5 sont rentrés chez eux en bonne santé et juste un peu furieux contre leurs commanditaires qui les avaient honteusement laissés choir, on pourrait presque rire du ridicule des informations colportées, n’en étaient les répercussions dramatiques. La France, adoubée experte dans l’art du génocide par sa participation active à la tragédie rwandaise, essaie de salir la réputation d’un homme réputé indocile qui, par son refus de se laisser instrumentaliser par les colonisateurs de l’Hexagone, est devenu ingérable. Quoi de plus facile que d’émettre des accusations sans en apporter les preuves ? L’effet néfaste d’une telle accusation est immédiat et le temps que l’on se rende compte que c’était de l’intoxication, tout aura été oublié.

C’est les avantages du fast food médiatique. On stigmatise l’élan patriote des populations ivoiriennes, que l’on avait occulté et qui prend au dépourvu tous les cerveaux conspirateurs à l’œuvre. 800 000 personnes rassemblées au cœur d’Abidjan pour réclamer le départ des soldats français et scander leur refus des manipulations ouattaro-chiraquiennes, ce n’était pas prévu, et ça fait mal quand ça passe sur CNN et Euronews. Alors, on crée des accroches percutantes pour détourner l’attention : "Les escadrons de la mort sèment la panique à Abidjan". On tue un proche du Rdr ? Les escadrons de la mort. On ne sait pas qui ils sont, on ne sait pas d’où ils viennent, mais bizarrement, on sait de façon absolue que c’est des proches de Simone Gbagbo. Pourquoi tant de mystères ? Pourquoi ne pas donner les noms de ces personnes ? Le flou artistique que l’on injecte est tellement plus pratique, puisqu’il permet distorsions et contrevérités. Et surtout, ce serait très embêtant d’avoir à reconnaître que ces gens n’existent pas.

On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Ceux qui ont amené la guerre en Côte d’Ivoire essaient de se poser en victimes, maintenant que leur plan a échoué. Mais quand la ficelle est trop grosse, ça ne fonctionne pas. On peut tuer des hommes, mais un pays ne meurt jamais. Gbagbo a certainement beaucoup de défauts (...) Mais ce n’est ni un voleur, ni un assassin. Et à ce jour, personne, même les plus virulents de ses détracteurs, n’a pu prouver le contraire. On ne juge pas quelqu’un sur des insinuations, mais sur des faits établis.

Alassane Dramane Ouattara n’aime pas la Côte d’Ivoire. Son parcours le prouve. C’est un "serial loser", tellement obnubilé par l’idée de diriger le fleuron ivoirien, qu’il est prêt à tout pour parvenir à ses fins (...) Jamais quelqu’un n’aura autant porté préjudice à la Côte d’Ivoire que Ouattara. Profitant du rêve panafricaniste bâclé d’Houphouët Boigny, il a obtenu la nationalité ivoirienne, bien plus glamour que l’identité voltaïque dont il jouissait jusque-là. Henri Konan Bédié, qui brillera par son incompétence jusqu’à ce qu’il soit renversé par le général Guéi, et avec qui Ouattara se disputa la succession politique d’Houphouët, créa alors le concept d’ivoirité, pensant pouvoir ainsi se débarrasser d’un adversaire politique trop gourmand. Seulement, le très peu courageux Bédié n’osa pas aller jusqu’au bout du processus initié par ses soins, un peu comme Bush père qui ne se débarrassera pas de Saddam Hussein alors qu’il en avait les moyens et l’occasion.

Ouattara, qui est certainement l’un des aspirants à la charge suprême ayant passé le moins de temps dans le pays qu’il convoite, occupé qu’il est à se carapater dans ses confortables logements en France dès qu’une petite étincelle s’allume en Côte d’Ivoire, décide alors de tout mettre en œuvre pour conquérir le pouvoir auquel aspire son ego hypertrophié. Il n’hésite pas à financer le putsch qui verra l’avènement du général Guéi en Père Noël. Seulement voilà, il n’est pas le seul à vouloir se délecter des enchantements conférés par le fauteuil présidentiel ivoirien. Ayant goûté à la douceur du calice, Guéi, soudainement frappé par une forme élitiste d’Alzheimer, se désolidarise de son mentor et revendique le pouvoir pour lui-même. Il n’est en effet plus question de laisser la place à M. Ouattara, comme cela avait été prévu lors de secrètes conspirations dans les quartiers chics de Paris.

Reprenant à son compte le concept de préférence nationale tropicalisée de Konan Bédié, le général-président organise un référendum relatif à la généalogie nécessaire pour prétendre à la magistrature suprême. N’est-il pas savoureux de se rappeler qu’Alassane Dramane Ouattara, en homme libre, mature et responsable, a lui-même appelé haut et fort ses partisans à voter "oui" à ladite modification de la Constitution, qui le disqualifiait d’office et qu’il conteste aujourd’hui à cor et à cri ? Hélas pour Guéi, ses tentatives de fraude électorale se solderont par l’échec que l’on sait et Laurent Gbagbo est élu.

Pour Ouattara, c’est la bérézina. Gbagbo, opposant historique d’Houphouët Boigny, qui n’a jamais transigé avec ses idéaux, est une option qu’il n’avait pas sérieusement envisagée et une personne qu’il ne pourra pas manipuler. Gbagbo élu au suffrage universel, porté par le peuple, c’est le renvoi aux calendes grecques de toutes les ambitions personnelles qui le dévorent. Alors il va falloir se faire plus inventif que jamais.

Un bouleversement de la démographie électorale s’impose. On réclame la naturalisation de tous les étrangers d’origine burkinabé ou malienne travaillant dans le Nord du pays. Et comme cela ne passe pas, on attise les haines, et l’on répand la peur parmi les naïves populations paysannes et trop souvent illettrées du Septentrion, en agitant le spectre d’une répression massive des musulmans par Laurent Gbagbo, qui durant toute sa carrière politique -et elle est longue- n’a jamais pensé à faire de la discrimination ethnique son cheval de bataille. C’est ainsi qu’est stylisée une pseudo menace de ségrégation religieuse, dont la finalité est de donner le pouvoir à un homme dont l’opportunisme politique va au-delà de considérations citoyennes ou morales. Alassane Dramane Ouattara n’a qu’un Dieu, c’est lui même. Poussé par l’ambition démesurée et mercantile de son épouse juive, Ouattara cherche à assouvir son appétit gargantuesque par tous les moyens, avec les conséquences que l’on sait.

Elève docile et policé des puissances occidentales, bien endoctriné par Bretton Woods, Ouattara est le fantoche qu’il faut à la France. Quand, avec l’appui logistique du machiavélique assassin de Thomas Sankara, dont les volontés expansionnistes n’ont d’égales que la pauvreté du pays qu’il dirige, il se tourne vers le gouvernement français pour lui demander son soutien, il l’obtient aisément. Et c’est ainsi que se mettra en place une implacable machine de déstabilisation et de manipulation politico-militaire épaulée à grands renforts de travestissement médiatique. L’Histoire retiendra l’insuffisance des capacités de Deus es machina de Chirac,Villepin, Ouattara et Compaoré face au volontarisme d’un peuple et au charisme d’un homme, Laurent Gbagbo, qui a su fédéraliser autour de lui les Ivoiriens de tous bords autour de la fierté d’appartenir à une nation digne à la conquête de sa liberté.

Laurent Gbagbo est un menteur. L’accord de Linas Marcoussis ? Les tribunaux du monde entier le diront : un aveu obtenu ou un accord signé sous la contrainte n’a aucune valeur juridique. Jacques Chirac, habitué à une gestion paternaliste de son pré carré africain, n’a pas toléré la fronde du jeune Laurent. Petit galopin, va au piquet ! Comment ça, non ?! Attends voir… Galouzeau va s’occuper de toi. Et maintenant qu’il te tord le bras gauche derrière le dos, vas-tu enfin accepter d’écrire cent fois "je ne contrarierai plus la mainmise de la France sur la Côte d’Ivoire" ? La France pouvait-elle vraiment espérer que cette mascarade serait fructueuse ? Cette France, qui magouille les élections en Polynésie, qui refuse l’indépendance de la Nouvelle Calédonie, qui occupe la Corse, voudrait obliger le président d’un état indépendant et souverain a confié à des excités les portefeuilles de la Défense et de l’Intérieur. Ahurissant ?

Pas tant que cela, quand on sait que le scénario a été écrit par Dominique de Villepin, artisan de la dissolution inopportune pour son camp de l’Assemblée Nationale française, cet homme si élégamment surnommé Néron par Bernadette Chirac, qualifié de "spécialiste des coups tordus" par Arnaud Montebourg et "soupçonné de démence par la classe politique française", selon l’hebdomadaire L’Express en décembre 2002.

Fin politicien, le président Gbagbo a cependant décidé de mettre en œuvre certaines dispositions du document de la honte. N’a-t-il pas accepté le pro rebelle Seydou Diarra comme premier ministre ? Ce même Seydou Diarra qui, à la tête d’une mission d’observateurs africains lors d’une élection présidentielle au Cameroun, a légitimé la victoire de Paul Biya en cautionnant les manipulations électorales du pouvoir en place (...) Laurent Gbagbo n’a-t-il pas fait voter par les députés la loi d’amnistie ? N’a-t-il pas fait entrer Guillaume Soro, Roger Bianchi, Henriette Diabaté et d’autres parrains d’assaillants dans le gouvernement ? Peut-on énumérer quelques actes de bonne volonté posés par les rebelles ? Un seul ? Non.

L’accord d’Accra prévoyait le désarmement des rebelles à partir du 15 octobre 2004. Mais, l’échéance atteinte, il a été déclaré caduc par Guillaume Soro et ses sbires. Comment pouvait-il en être autrement ? Pourquoi un accord initié par des Africains, signé en Afrique, aurait-t-il moins de valeur que le simulacre orchestré par des mangeurs de grenouilles nostalgiques de la Françafrique dans une banlieue parisienne ? Quel est l’avenir d’un Soro dans une Côte d’Ivoire libérée et une rébellion désarmée ? Redevenir porte-parole du mouvement estudiantin ? Il y a peu de chance. Se faire occire par les exaltés qu’il a subsidiairement dirigé et qui contestent son autorité depuis qu’il s’est installé dans des hôtels quatre étoiles à Abidjan, aux frais du gouvernement, alors qu’eux-mêmes galéraient à Bouaké et Vanvoua ?

Le bombardement des cantonnements français ? Laurent Gbagbo n’a jamais donné l’ordre de bombarder les baraquements français. Ce sont les positions rebelles qui ont été visées. Où étaient les neufs soldats tués ? Que faisaient les militaires français dans les bases rebelles ? Pourquoi la France a-t-elle si rapidement rapatriée ses morts, sans laisser les autorités ivoiriennes voir les corps et participer à l’enquête ? Qu’y a-t-il à cacher ? Qui a le plus à gagner de cette situation?

La mort des soldats français ne m’émeut pas. La mort est un des risques inhérents au métier de soldat. Cependant, il est vrai que ça doit leur faire tout drôle d’avoir à compter des cadavres, alors que jusqu’ici, le travail des hommes de Licorne se bornait plutôt à faire la java au Brasero, à braquer des agences de la Bceao et à trousser de très jeunes filles consentantes ou pas en zones rebelles. La mort des soldats français m’émeut. Parce qu’elle a donné aux colons français l’occasion de détruire les moyens de l’armée de l’air ivoirienne. Et que ce faisant, ils ont permis, encore une fois, aux rebelles d’éviter l’assaut final des FANCI et la libération des territoires occupés.

Laurent Gbagbo doit quitter le pouvoir. Fait rarissime en Afrique noire francophone, voilà un président démocratiquement élu au suffrage universel lors d’une élection qu’il n’a pas lui-même organisée, puisque c’est le putschiste Robert Guéi qui était au pouvoir lorsqu’il a gagné les élections. Ce même Guéi qui n’hésitera pas à faire tirer sur les manifestants descendus dans la rue rendre à mains nues la victoire volée au candidat Gbagbo. Il a été élu pour cinq ans. Pourquoi devrait-il quitter le pouvoir avant la fin de son mandat ? Jusqu’à la scission du pays, orchestrée par Ouattara avec l’aval de la Chiraquie et l’appui de son frère burkinabé Blaise Compaoré, le bilan économique de Laurent Gbagbo était resplendissant. La France n’aime pas les frondeurs. Jacques Chirac, cet apôtre de la paix, ce grand ami de l’Afrique, qui soutient ouvertement tous les dictateurs en place, du moment qu’ils lui font allégeance, est indisposé par l’indépendantiste Gbagbo. Evidemment, il détonne un peu dans le bataillon des Omar Bongo Ondimba, auteur du célèbre "chaque Gabonais a deux patries : le Gabon et la France", Gnassimbé Eyadema, Ben Ali, Paul Biya, Sassou Nguesso, François Bozizé et autres vaillants dirigeants du continent à la dérive…

Laurent Gbagbo ravive trop de souvenirs pénibles pour les adeptes de l’Afrique d’avant les factices indépendances politiques des années 60. Il y a trop de similitudes entre le camarade Gbagbo et les pères de l’Union des Populations du Cameroun. On ne veut pas d’un nouvel Um Nyobe, il faut se débarrasser de lui avant qu’il ne draine inexorablement son pays vers la libération du joug économique exercé par l’Occident. Peut-on vraiment laisser prospérer ce chantre de la coopération Sud-Sud ? La France, ténor du mouvement anti-américain contre la guerre économique menée par les Yankees en Irak, fait la même chose en Côte d’Ivoire. Et les mêmes causes produisant les mêmes effets, la grande Nation expérimente elle aussi à ses dépens les délices d’un bourbier sans fond.

La diabolisation de Laurent Gbagbo doit donc commencer. Aidé par certains média africains lamentables, qui reprennent, sans autre analyse, la propagande diffusée dans les média français par le quai d’Orsay, un portrait méphistophélique du combattant Gbagbo est savamment distillé. La crise ivoirienne est l’occasion pour la France de s’essayer à une manipulation médiatique à échelle globale, comme cela avait été si bien effectué antérieurement par les Etats Unis, précurseur en la matière lors de la première guerre du Golf. La démission retentissante de Théophile Kouamouo, rédacteur au journal Le Monde, qui voyait systématiquement ses articles modifiés à Paris pour abonder dans le sens du gouvernement français et non pas dans celui de la vérité, a réussi à réveiller certains observateurs. Mais la crédulité a la vie dure et voilà donc Laurent Gbagbo estampillé dictateur sanguinaire, accusé de toutes les turpitudes. Son crime est d’avoir éveillé la conscience et réveillé la fierté de ses concitoyens. Le président a osé faire savoir aux tuteurs français que s’ils veulent pêcher dans le marigot ivoirien, ils doivent payer le prix qu’il faut pour le poisson qui en sort et non plus se servir gratuitement, comme ils avaient l’habitude de le faire jusqu’à son arrivée au pouvoir.

Alors Laurent Gbagbo doit partir. Mais voilà, non seulement il arrive à s’extirper indemne d’une machination abracadabrantesque, mais il a de plus le mauvais goût de rendre la monnaie de leur pièce à ceux qui, pour bassement assouvir leurs intérêts personnels, n’ont pas hésité une seconde à plonger le pays dont ils se prétendent ressortissants dans le chaos le plus total. Si tu apprends à quelqu’un à faire du pain, ne t’étonne pas qu’il devienne boulanger, dit un proverbe africain. D’après les scoliastes zélés de la politique ivoirienne, le nègre Gbagbo a juste le droit d’obtempérer aux ordres de Bwana Chirac, mais pas celui de dépasser le maître qui donne sans vergogne des leçons, en dépit du tintamarre assourdissant des casseroles qu’il traîne derrière lui. D’opposant lambda, Gbagbo est devenu chef de parti, et après quelques trébuchements, il a pris toute la stature d’un chef d’Etat très au fait de la stratégie politique. Alors, c’est clair, la France l’a décidé urbi et orbi : Gbagbo doit partir.

Laurent Gbagbo est un intégriste anti-français. Pour le gouvernement français, Laurent Gbagbo est l’homme à abattre. Comment peut-il oser défier la mère patrie ? La Côte d’Ivoire n’est-elle pas une excroissance du territoire français ? Qui est-il pour se permettre d’envoyer valser les donneurs d’ordre hexagonaux ? Ne faut-il pas préserver à tout prix les intérêts géostratégiques français dans ce pays qui dispose d’énormes ressources cacaoyères, gazières et pétrolières? Laurent Gbagbo est dangereux, parce qu’il conteste l’exploitation de son pays par la France. Il récuse l’application sélective des règles démocratiques universelles pour satisfaire aux diktats occidentaux.

Le climat anti-français qui règne en Côte d’Ivoire est uniquement le fait des politiciens français. Ces expatriés qui se massent dans la cour de l’ONUCI peuvent remercier les apprentis alchimistes de la smala Villepin pour la précarité de leur situation et le pillage de leurs biens. La politique de leur gouvernement les a mis en danger. A trop vouloir exacerber la haine ethnique, les Français ont réussi à se mettre dans la ligne de mire. C’est l’éternelle histoire de l’arroseur arrosé.

La Côte d’Ivoire est la boîte de Pandore de Jacques Chirac, ce grand homme, qui traitait encore il n’y a pas si longtemps l’African National Congress de Nelson Mandela de " parti tribal xhosa ". Laurent Gbagbo est mon héros. Il incarne, avec Thabo Mbeki, l’avenir du continent noir. Une Afrique prête non seulement à traverser le désert, mais à s’y implanter durablement, s’il le faut. Une Afrique qui ne transige pas avec les manipulateurs et les agresseurs. Laurent Gbagbo est un symbole. Il est le leader de la deuxième Intifada africaine. Hier, à Douala, dans la rue, j’entendais des jeunes Camerounais parler. Ils évoquaient la situation en Côte d’Ivoire. Uni sono, ils affirmaient qu’ils allaient " casser du français " au Cameroun si l’armée de Chirac touchait au président ivoirien Laurent Gbagbo. Afrique, ta nouvelle guerre de décolonisation a commencé.

Nathalie Yamb in Mutations, 12/11/2004

Par Mahalia Nteby
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Mardi 3 octobre 2006

Rétrospective – L’analyste camerounaise Nathalie Yamb fait remarquer qu’en une année, les images apocalyptiques se sont déplacées, de manière frappante, d’une Côte d’Ivoire martyrisée par la France à une France déstabilisée par les «raisins de la colère» de ses enfants maudits.

Novembre 2004 : Sous le soleil, une foule de manifestants pacifiques en sit-in devant un grand hôtel. Ils sont jeunes et leurs armes : des pancartes aux slogans sardoniques, des balafons, des drapeaux. Derrière des rouleaux de barbelés, ils chantent, ils dansent et avec leur joie de vivre, ils narguent ces militaires retranchés dans la tour majestueuse. Tout d’un coup, les assaillants français se mettent à tirer dans le tas. Stupeur, panique, colère. La boucherie de l’hôtel Ivoire vient de commencer, se terminant avec le départ précipité de la junte française qui laisse derrière elle un amas de corps sans vie. 63 morts, des centaines de blessés. La veille, les hélicoptères tricolores bombardaient la population qui tentait de traverser les ponts, calcinant au passage humains et véhicules.

Novembre 2005 : Les images sont apocalyptiques. Des bâtiments, des voitures, des poubelles sont en flammes. Des hordes de jeunes encagoulés balancent des cailloux, des pioches, des cocktails Molotov sur des troupes de gendarmes, de policiers et de pompiers, qui reculent devant la charge. Dans la nuit embrasée, les explosions succèdent aux cris de rage dans un crépitement de violence. Couvre-feu, état d’urgence. Gaza, Beyrouth, Bagdad, le Darfour ? Non. Paris, Toulouse, Strasbourg, Lille.

Surprise pour personne sauf pour la classe politique française, la guerre des banlieues ravage l’Hexagone. Muré dans un autisme démultiplicateur de violence, le gouvernement s’entête à nier l’évidence : la France, cette « grande » Nation donneuse de leçons, est en proie à un conflit social et ethnique qui trouve ses sources dans la discrimination raciale et la pauvreté lampante auxquelles sont confrontées les populations issues de minorités.

La Côte d’Ivoire souffre d’avoir été colonisée par la France. Il suffit de faire un tour au Ghana, au Kenya, en Tanzanie pour se rendre compte que le handicap à surmonter par le pré carré français est de taille. L’Afrique Noire francophone porte sur son corps de longues et profondes scarifications : corruption, bâclage, obscurantisme, népotisme… Toutes les tares du colon français ont été inculquées à coups de fouet, de bottes et de kalachnikovs à l’Africain que l’on pensait dompté, ad vitam aeternam.

Les décennies se sont écoulées, la colonisation s’est camouflée dans les atours plus présentables de l’aide au développement, des accords de coopération et de défense, mais la réalité est restée la même. La croissance française passe par l’exploitation impudique de l’Afrique. Dès lors qu’un grain de poussière vient à se glisser dans ce mécanisme bien rôdé, la machine s’enraye.

La mue s’opère, irréversible. Des hommes libres, fiers et dotés d’une intelligence politique hors du commun accèdent à la magistrature suprême en Côte d’Ivoire. Sous la conduite de Laurent Gbagbo et de Mamadou Koulibaly, les Ivoiriens revendiquent le droit d’être libres de choisir. Il fait peu de doute qu’ils y arriveront. Soutenues par Thabo Mbéki, la libération et l’émancipation de la Côte d’Ivoire, et par extension celles de l’Afrique, avancent inexorablement. Pendant ce temps, la France, dirigée par Jacques Chirac, ne fait plus illusion : comparée à ses voisins européens, la patrie de Bécassine a revêtu ses haillons de pays en voie de développement. « Ce Chirac est nul. Il a tué l’Europe, abaissé la France. C’est le plus mauvais président qu’on ait jamais eu, nul de chez nul. Calamiteux !» Paroles de Dominique Paillé, député UMP des Deux-Sèvres.

En France, une grenade est lancée dans une mosquée en pleine prière, des Noirs et des Arabes sont brûlés, maltraités et terrorisés sans qu’aucun officiel ne juge utile de s’en offusquer. En Côte d’Ivoire, l’armée française assassine, braque, viole, intimide et étouffe des Africains dans des sacs en plastique sans que cela ne suscite une émotion particulière. Il serait temps que Chirac et Alliot Marie pensent à rappeler la Force Licorne, peut-être plus douée pour karchériser la racaille à Clichy-sous-Bois que pour renverser le Président Gbagbo. Et tous ces expatriés français en Côte d’Ivoire, que les média hexagonaux s’entêtent à présenter en victimes cloîtrées et terrorisées, de se dire, lors de leur promenade quotidienne en famille au bord de la lagune Ebrié, que finalement, il fait quand même mieux vivre à Abidjan qu’à Argenteuil.

Aujourd’hui, l’émotion n’est plus nègre. Elle est française.

Nathalie Yamb in Le Courrier d'Abidjan, 09/11/2005

Par Mahalia Nteby
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Mercredi 4 octobre 2006

Les médias francophones, ou évoluant sous le giron, l’impact structurant de la presse française, sont généralement affecté, infecté d’un anti-gbagboïsme qui traduit assez bien la position officielle de la France, de la Françafrique. Il est utile de présenter des argumentations autres que celles qui courent les JT et émissions routinières made in France. L’entretien accordé par la journaliste Nathalie Yamb au Courrier d’Abidjan, plutôt proche du président ivoirien, offrent une relecture instructive et pénétrante de la crise ivoirienne. Bonne lecture.

Dans un entretien téléphonique, Nathalie Yamb, Journaliste camerounaise, Directrice de Publication et actuellement Directrice des Ressources Humaines d’une multinationale basée à Douala revient sur les derniers événements d’Abidjan, consécutifs à la dissolution de l’Assemblée nationale par le GTI. Pour la consoeur camerounaise, cette manœuvre du Groupe de Travail international sur instigation de la France ne vise qu’un but : écarter Mamadou Koulibaly de la succession constitutionnelle, après le renversement du président Laurent Gbagbo par Paris.

Quelle est votre analyse de la récente dégradation de la situation en Côte d’Ivoire ?

La déclaration du GTI relative à la non prorogation du mandat des députés ivoiriens a été volontairement polémique. C’était un ballon d’essai qui devait permettre à la France de tester le niveau de mobilisation du mouvement patriotique ivoirien. La France espérait sans aucun doute avoir essoufflé la résistance après plus de trois ans de manœuvres, agressions, attaques et complots. Et pour le cas où la déclaration du GTI ne passait pas comme une lettre à la poste, le plan B était de faire intervenir une « élite » africaine à sa solde qui viendrait jouer les pompiers pour apaiser les esprits en donnant l’illusion de recadrer le GTI et de se poser en sauveur de la souveraineté ivoirienne.

Illusion ?

Evidemment ! Si l’interprétation de la déclaration du GTI était aussi univoque que MM. Obasanjo et Konan Banny le disent aujourd’hui, il se pose la question de savoir pourquoi ils ont attendu trois jours et des pertes de vies humaines pour clarifier la situation. C’est ridicule ! Qu’est-ce qui empêchait M. Konan Banny, dès publication du communiqué et au vu des réactions qui ont suivi, de prendre la parole lundi matin pour indiquer que « le GTI n’a pas dissout l’Assemblée Nationale, il n’en a ni la compétence ni le pouvoir», comme il vient de le dire en reprenant mot pour mot le libellé du communiqué final de la rencontre Gbagbo/Obasanjo ? Non, le plan initial était de laisser planer le doute en espérant que soit la révolte accouche d’une souris, soit la situation se détériore suffisamment pour fournir à l’armée française le prétexte d’une intervention militaire à Abidjan.

Pour vous, la déclaration était équivoque ?

Non, la déclaration du GTI était claire et limpide et elle a été très bien interprétée par l’ensemble de la presse et les populations ivoiriennes.

Pour rappel, voici in extenso les points 4 et 5 de la déclaration du GTI en date du 15 janvier 2006 qui ont provoqué la révolte : « 4. Conformément au paragraphe 11 de la Résolution 1633 du CSNU relatif à l’expiration du mandat de l’Assemblée nationale, le GTI a tenu des consultations approfondies avec les parties ivoiriennes sur le fonctionnement des institutions de l’Etat. Le GTI a tiré la conclusion que le mandat de l’Assemblée nationale, qui a expiré le 16 décembre 2005, n’a pas à être prolongé. 5. Néanmoins, pendant la période de transition, le GTI recommande que le Premier ministre, en consultation avec le Chef de l’Etat, et se fondant sur l’expérience des anciens députés, puisse à sa convenance, leur confier des missions spécifiques en vue de la promotion de la paix et de la réconciliation nationale. »

Le GTI tire donc la conclusion que le mandat ne doit pas être prolongé et recommande que les députés de facto mis au chômage par lui soient placés sous la tutelle du Premier Ministre ! Je ne vois rien d’équivoque dans cette déclaration. Maintenant, il serait utile que M. Schori explique comment sa tentative de décapiter le pouvoir législatif et de mettre la Côte d’Ivoire sous tutelle cadre avec les tâches et missions assignées au Groupe de Travail International par l’organisme qui l’emploie, à savoir l’Organisation des Nations Unies.

Vous voulez dire que le GTI a outrepassé ses droits ?

Oui, et pas qu’un peu. Il est totalement hors sujet ! En effet :

1. La Résolution 1633 à laquelle il se réfère dispose en son alinéa 2, que le Conseil de Sécurité de l’ONU « réaffirme son ferme attachement au respect de la souveraineté, de l’indépendance, de l’intégrité territoriale et de l’unité de la Côte d‘Ivoire » ;

2. Le paragraphe 11 de ladite résolution, auquel le GTI fait lui-même allusion, « invite le Groupe de Travail international, notant que le mandat de l’Assemblée Nationale prend fin le 16 décembre 2005, à consulter toutes les parties ivoiriennes, […] en vue de faire en sorte que les institutions ivoiriennes fonctionnent normalement jusqu’à la tenue des élections en Côte d’Ivoire et de tenir le Conseil de Sécurité et le Conseil de Paix et de Sécurité de l’Union Africaine informés à cet égard » ;

3. Le paragraphe 13 de ladite résolution exige enfin que le GTI « élabore dès que possible une feuille de route en consultation avec toutes les parties ivoiriennes en vue de tenir des élections libres, régulières, ouvertes et transparentes dès que possible et au plus tard le 31 octobre 2006 […] ";

En clair, cela signifie :

- que le principe de la souveraineté et du respect de la Constitution ne saurait être remis en cause par quiconque, même et surtout pas par un employé ou un pays membre des Nations Unies ; - que le Conseil Constitutionnel Ivoirien, saisi dans le respect des règles par le Président de la République sur la prolongation du mandat des députés, s’étant prononcé dans son avis N° 2005-013/CC/SG du 15 décembre 2005 - soit un jour avant l’expiration dudit mandat et un mois avant les gesticulations de GTI - pour le maintien en fonction l’Assemblée Nationale et la conservation de ses pouvoirs, il ne subsistait aucun doute sur la voie à suivre ;

- qu’en application du paragraphe 11 de la Résolution 1633, le seul et unique rôle du GTI aurait dû être de convaincre les parties réfractaires à la mise en œuvre de l’avis du Conseil Constitutionnel de l’accepter pour «faire en sorte que les institutions ivoiriennes fonctionnent normalement jusqu’à la tenue des élections » et à signaler toute entrave à ce processus au CSNU et au CPS de l’UA.

- Et enfin, cela signifie aussi que la feuille de route élaborée unilatéralement par le GTI sans consultation des parties ivoiriennes est nulle et de nul effet au vu des dispositions du paragraphe 13 de la Résolution 1633 et que son application ne s’impose donc à personne.

Mais qu’avait à gagner le GTI à vouloir imposer la dissolution de l’Assemblée Nationale ?

Le principal souci du proconsul Pierre Schori en mission pour la France était d’écarter le danger incarné par Mamadou Koulibaly En effet, selon la constitution ivoirienne en son article 40, en cas de vacance de la Présidence de la République, c’est le président de l’Assemblée Nationale qui assure l’intérim. En l’état actuel des choses, cette personne est Mamadou Koulibaly. Pour la Chiraquie, M. Koulibaly, économiste de renom et africaniste pur sang, représente un danger encore plus grand que l’actuel chef de l’Etat. Ainsi, selon le Professeur Koulibaly, qui avait rappelons-le claqué la porte à Marcoussis, "la situation ivoirienne « n'est ni un complot ni un malentendu, c'est du gangstérisme. C'est le président Jacques Chirac qui s'est mis dans la tête qu'il peut, avec la force des armes, et les marionnettes à qui il a donné ces armes, prendre le contrôle d'une petite économie africaine qui ne cherche qu'à devenir libre. C'est la vision néocoloniale de M. Jacques Chirac de l'Afrique qui le porte. Car, il ne faut pas l'oublier, il est né en 1932, et il n'a pas beaucoup évolué. Il reste prisonnier de son âge, de cette vision de l'époque : raciste et colonialiste. Et c'est lui qui est notre adversaire. C'est le sentiment que m'inspire cette crise ivoirienne qui dure depuis trois ans. Et je pense que chaque pays africain, pris individuellement, aura beaucoup de mal à se battre contre Jacques Chirac, parce qu'il utilisera toujours la violence de l'armée française. Et il enverra toujours ses légions assassines dans nos pays pour faire des coups d'Etat, pour renverser, pour tuer. Sauf que si nous nous levons tous ensemble, dans l'ensemble de tous les pays anciennement colonies françaises, pour revendiquer notre liberté ensemble et exiger la fin du diktat de l'Elysée sur chacun de nos pays, à ce moment là, la France comprendra peut-être que c'est le moment de lever le pied. Et d'abandonner cette façon condescendante de considérer nos Etats, nos leaders, nos libertés».

La France envisage donc une vacance à la tête de l’Etat ivoirien ?

Je dirais même qu’elle y travaille activement. La tentative d’écarter au forceps Mamadou Koulibaly de la succession à la Présidence ivoirienne laisse présumer que la France planifie de façon intensive l’élimination physique du Président Laurent Gbagbo. Elle pourrait également faire assassiner le Président de l’Assemblée Nationale, et peut-être envisage-t-elle toujours cette option comme solution de dernier recours, mais la pilule serait naturellement beaucoup plus dure à faire avaler, même aux observateurs les plus francophiles de la scène ivoirienne, d’où sa tentative de le court-circuiter par la dissolution de l’honorable Institution. Toute cette action a été préparée de longue date. Notez que monsieur Ouattara est allé en Côte d’Ivoire en décembre 2005 pour enterrer sa mère. Il y a séjourné en toute sécurité, avec sa famille pendant plusieurs jours. Pourquoi n’y est-il donc pas retourné le 15 janvier comme annoncé initialement ? Parce qu’il savait qu’Abidjan serait en ébullition quelques jours plus tard ?

Quel rôle joue le Premier Ministre Banny ?

Charles Konan Banny a des ambitions personnelles qu’il n’a jamais cherché à dissimuler. Il veut être Président de la République et cela est tout à fait légitime. M. Banny ne peut cependant pas prétendre à la magistrature suprême en 2006, puisque la candidature du Premier Ministre du Gouvernement de réconciliation est explicitement exclue, ce qui est normal si l’on considère que c’est lui qui est chargé de veiller à l’organisation et à la transparence des élections présidentielles à venir.

Je crois que M. Banny est tiraillé entre son envie de contribuer à l’effort de paix de son pays et celle de succomber aux sirènes chiraquiennes, qui lui ont fait miroiter la possibilité de prendre immédiatement les commandes de l’Etat pour une période dite de transition de trois ans, avant de légitimer le hold-up par une élection en 2010 qui l’installerait confortablement dans le fauteuil présidentiel pour une nouvelle période de cinq ans.

Pour Chirac, il est crucial de « régler » le problème ivoirien avant l’élection présidentielle française de 2007. Pour Banny, il est tentant de pouvoir dès aujourd’hui réaliser l’ambition de sa vie et il est également vital pour lui d’avoir à sa disposition tous les moyens de l’Etat pour assurer le succès de sa candidature le moment venu, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Qui a la réalité du pouvoir en Côte d’Ivoire ? Gbagbo ou Banny ?

Il y a trois critères déterminants :

1. Qui signe les décrets et les lois pour l’Etat de Côte d’Ivoire et peut virer l’autre d’un coup de crayon?
2. Qui peut actionner l’armée et se faire obéir d’elle ?
3. Qui détient aujourd’hui le soutien du peuple?

La réponse à ses trois questions est Gbagbo. Tout le reste n’est que gesticulations et a autant d’impact sur le fonctionnement de l’Etat ivoirien que le battement d’aile d’un papillon en Chine. A ce jour, le Président ne perd rien à laisser à Banny une chance de mener à bien sa mission qui est exclusivement, selon la résolution 1633, et il est utile de le rappeler, de mettre en œuvre l’opération de désarmement, démobilisation et réintégration, le démantèlement et le désarmement des milices, et l’établissement des conditions nécessaires à la tenue d’élections libres (au plus tard le 31 octobre 2006) tel que prévu dans le cadre des Accords de Marcoussis, d’Accra III et de Pretoria.

Si Banny réussit, tout le monde sera content, Gbagbo le premier, puisque cela signifiera la fin d’une guerre de plus de trois ans et le retour à la paix et à la légalité. Si Banny échoue - et il faut bien noter que l’échec serait celui de Konan Banny et de lui seul, puisque c’est Konan Banny qui doit exécuter les tâches susmentionnées -, alors il sera clairement établi qu’il n’y a pas de solution politique à la situation créée par la France en Côte d’Ivoire.

Pensez-vous que Charles Konan Banny réussira sa mission ?

Laquelle ? L’officielle ou l’officieuse ? L’absence de contestation de M. Banny face à la manœuvre illégale et anti-constitutionnelle du GTI a de quoi désagréablement surprendre, parce qu’en tant que citoyen ivoirien, et l’un des plus notables, et en tant qu’aspirant à la fonction présidentielle, on se serait plutôt attendu à le voir partager le matelas fleuri de M. Blé Gloudé devant l’ambassade de France ! N’oublions pas que le Président de la République prête serment devant le peuple souverain de Côte d’Ivoire, solennellement et sur l’honneur, de respecter et de défendre fidèlement la Constitution. Je crois que M. Banny a raté une occasion d’améliorer son curriculum patriotique et il serait utile pour lui de se souvenir que « patriote » n’a jamais été une insulte, mais que les dictionnaires Larousse et Robert s’accordent à donner des connotations négatives aux mots « rebelles » et « assaillants ». Il reste à espérer qu’il saura se ressaisir et prendre ses distances avec les basses manœuvres impérialistes de la France pour se recentrer sur l’intérêt et le bien-être de ses compatriotes. L’une de ses premières actions devrait donc être la présentation devant l’Assemblée Nationale d’un chronogramme d’action strictement relatif aux missions qui lui ont été imparties par la Résolution 1633. Il est aussi impératif qu’il mette en application l’article 7 de ladite Résolution qui dispose que « si un ministre ne participe pas pleinement [au Gouvernement de Réconciliation Nationale], son portefeuille doit être repris par le Premier Ministre ». Ainsi, quand Guillaume Soro, qui est Ministre d’Etat, ne juge pas nécessaire de participer aux deux premiers conseils des Ministres de son gouvernement, il revient à M. Banny le soin d’en tirer toutes les conséquences.

Les populations et le FPI demandent le départ de la Force Licorne et de l’Onuci, considérées comme forces d’occupation alliées aux assaillants. Qu’en pensez-vous ?

Depuis novembre 2004 et le massacre à visage découvert des civils ivoiriens par l’armée française, on a atteint un point de non-retour en ce qui concerne la présence de Licorne mais également du 43ème BIMA sur le sol ivoirien. C’est d’ailleurs toute la question du bien-fondé des bases militaires françaises en Afrique qui est posée. Un récent sondage a notamment exposé que plus de 68% d’Africains sont pour le départ immédiat des troupes françaises du continent.

Quant à l’Onuci, je voudrais rappeler ici quelles sont ses missions, telles que définies par la Résolution 1528 du CSNU. Il s’agit de l’observation du cessez-le-feu et des mouvements de groupes armés, du désarmement, de la démobilisation, de la réinsertion, du rapatriement et de la réinstallation, de l’appui aux opérations humanitaires, à la mise en oeuvre du processus de paix, de l’assistance dans le domaine des droits de l’homme, de l’information et de l’ordre public.

Or, depuis la création de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire en février 2004, des armes ont continué à être livrées aux assaillants, des renégats continuent de traverser les frontières du pays par le Nord, les Forces Nouvelles, sommées de désarmer n’ont toujours pas obtempéré. L’Onuci s’étale à Abidjan alors que la guerre est ailleurs, la télévision rebelle diffuse tous les jours des messages de haine, la manipulation médiatique est cautionnée par les Nations Unies, quand l’Onuci n’est pas elle-même à la source de la désinformation. La libre circulation des biens et des personnes n’est assurée qu’en zone gouvernementale et je me demande dans quelle mesure les cinq morts de Guiglo cadrent avec le devoir d’assistance aux opérations humanitaires et à la mise en œuvre du processus de paix !

Si l’Onuci ne remplit pas sa mission, alors l’Onuci doit partir. Les Etats-Unis viennent d’ailleurs de se prononcer contre l’augmentation des effectifs des Casques Bleus en Côte d’Ivoire, faisant ainsi barrage à une proposition de la France formulée par Kofi Annan. L’ambassadeur américain auprès des Nations Unies, John Bolton, évoque même l’éventualité d’un retrait pur et simple des troupes onusiennes de Côte d’Ivoire, mettant en doute la capacité de l’Onuci « à régler efficacement les problèmes de fond ». Mais au-delà de l’Onuci, c’est l’Organisation des Nations Unies qui est remise en cause. Elle a montré ses limites. La façon dont Israël traite par-dessus la jambe toutes les résolutions du Conseil de Sécurité, l’Irak, le bourbier haïtien, les massacres de Srebrenica sans parler du génocide rwandais ou des dérives sexuelles des soldats onusiens dans les différents théâtres d’opération où ils sont affectés… Est-ce que l’ONU est aujourd’hui autre chose qu’une « pompe à fric » qui permet aux membres permanents du Conseil de Sécurité de se partager le gâteau et d’imposer leur toute puissance au reste du monde sous le couvert d’une légalité octroyée par une « communauté internationale » manipulée par sept ou huit pays dits majeurs?

Que pensez-vous de l’attitude de Kofi Annan ?

L’attitude de Kofi Annan m’inspire beaucoup de regrets. Nombre de ses proches ont été très fortement impliqués dans les malversations qui ont entourées l’exécution du programme pétrole contre nourriture en Irak. La France a pris sa défense quand les USA, en représailles à son attitude peu conciliante lors de la guerre en Irak, où ses intérêts divergeaient des leurs, ont décidé de sonner la charge contre lui. Kofi Atta Annan est donc redevable à la France et il paie son dû en soutenant les intérêts français dans la crise ivoirienne. Tout Africain qui se respecte doit trouver bien peu seyante l’attitude aplatie adoptée par le Secrétaire Général de l’ONU.

Un mot sur les réactions des chefs d’Etat africains ?

Réactions ? Lesquelles ? D’un côté il y a les marionnettes de Paris, comme Bongo, Wade, Compaoré ou Toumani Touré, qui jouent avec zèle la partition composée par un Chirac trop heureux de constater qu’il y a encore quelques rares spécimen qui exécutent quand il décide. De l’autre, il y a tous ceux qui sont frappés d’un mutisme persistant. Ceux là essaient d’occulter le fait qu’un nombre grandissant de leurs concitoyens exige de façon de plus en plus pressante qu’ils prennent position dans la crise ivoirienne, mais les peuples d’Afrique sont bel et bien en train de reprendre la parole, après avoir été contraints à une aphonie collective pendant des décennies. Le jeu en vaut la chandelle. La tentative de mise sous tutelle de la Côte d’Ivoire est une question d’atteinte à la souveraineté africaine. Si la France réussit sa manœuvre en Côte d’Ivoire, alors rien ne l’empêchera de réitérer sa « prestation » ad vitam æternam partout où ses intérêts la porteront, au Congo, en Centrafrique, au Cameroun ou ailleurs sur le continent. Il est aisé de constater que les populations africaines tolèrent de moins en moins la politique colonialiste du gouvernement français en Afrique. A chaque fois que la France tente une déstabilisation de l’Etat ivoirien, les réactions des Africains partout sur le continent sont de plus en plus excédées et il est clairement envisageable que des expatriés français, bien que ne se reconnaissant pas dans la politique de Jacques Chirac, soient les premiers à en ressentir les effets.

L’on reproche constamment au Président ivoirien d’utiliser la rue ?

J’observe une dichotomie révélatrice du concept populiste. Quand des dizaines de milliers d’Allemands de l’Est descendent dans la rue pendant plusieurs mois pour réclamer la chute du mur de Berlin, on applaudit à tout rompre. Quand Viktor Ioutchenko organise les manifestations de centaines de milliers de personnes pour accéder à la présidence de l’Ukraine, la démarche est admirable et encouragée. Quand des milliers d’Ivoiriens issus de toutes les couches sociales se réunissent en sit-in pour réclamer le départ de leurs bourreaux, on les qualifie « d’émeutiers à la solde du Président de la République ». Pourquoi ces manifestations ne seraient-elles pas spontanées ? Est-ce à dire qu’aujourd’hui un Africain n’a pas la capacité ou le droit de décider tout seul ce pour quoi il souhaite s’engager ? Charles Blé Goudé, le leader charismatique d’une jeunesse ivoirienne en mal d’indépendance, a crée le Congrès des Jeunes Patriotes en juin 2001, donc bien avant le début de la crise ivoirienne, et il n’a jamais appartenu au FPI. Mais si l’on en croit les médias occidentaux, il est une créature fabriquée de toutes pièces par Laurent Gbagbo pour contrer la guerre que la France a déclaré à la Côte d’Ivoire en 2002 ! L’accusation de populisme à l’encontre du chef de l’Etat ivoirien est le moyen pour eux de décrédibiliser tous les arguments que lui et ceux qui s’identifient à sa lutte avancent et de déplacer le débat loin de là où il doit être, à savoir des idées. Il est évident que si aujourd’hui ces mêmes manifestants descendaient dans les mêmes rues d’Abidjan pour réclamer avec la même verve le départ de l’actuel occupant du Palais du Plateau ou le retour de la Côte d’Ivoire dans le giron françafricain, alors AFP, Libération, France 2, RFI, Michèle Alliot-Marie ou le général Bentegeat n’hésiteraient pas à les ériger en monuments de courage mettant en péril leurs vies pour un noble combat !

Existe-t-il une solution pour la Côte d’Ivoire ?

Aujourd’hui, après avoir sorti de son chapeau des questions foncières, le soi-disant danger d’un génocide ethnico-religieux, la candidature – initialement disqualifiée au regard de la Constitution - d’un ancien premier ministre, Chirac, à court d’inspiration, ne se donne même plus la peine de cacher le vrai motif de la guerre qu’il mène à l’Etat de Côte d’Ivoire : son président ne lui convient pas, il est indépendant, africaniste et ingérable par l’Elysée. Il veut placer l’intérêt de ses compatriotes au-dessus de ceux de la France. Rendez-vous compte ! Cet Africain ne respecte vraiment rien ! Même déchue sur la scène internationale, la France de 2005 conserve une énorme capacité de nuisance en Afrique. Mais elle a aujourd’hui à sa tête quelqu’un de vieux et d’usé, obligé d’agir dans l’urgence. Jacques Chirac n’a jamais vraiment impressionné personne par ses talents de stratège politique. Hors course pour la présidentielle de 2007, lui et les quelques fidèles qui lui restent, au rang desquels on trouve Brigitte Girardin (porte-parole de Chirac au sein du GTI), Michèle Alliot-Marie ou Michel de Bonnecorse, sont soumis à la contrainte du temps. Cela se ressent de façon tangible dans leur gestion de la crise ivoirienne. Déconnectées de la réalité politique et sociale du terrain, leurs machinations échouent les unes après les autres et contribuent même à la mobilisation des Africains contre la France.

La solution ? Les élections. Cependant, compte tenu des éléments dont il dispose, Chirac n’a aucune intention de permettre la prochaine tenue d’élections libres et transparentes en Côte d’Ivoire. Il va donc tout tenter pour convaincre Konnan Banny de l’aider à torpiller cette échéance. Pas sûr qu’il réussisse. Si Banny veut conserver ses chances pour 2011, il a tout intérêt à marquer l’esprit de ses concitoyens par sa participation active et fructueuse au retour de la paix et à la libération de la Côte d’Ivoire. Il est également nécessaire que les Africains s’approprient la maîtrise de l’information concernant l’Afrique. Pour déchirer le voile de mensonges insidieusement injectés par l’Etat français à travers des médias acquis à sa cause. Cela commence à prendre forme. Enfin, je pense que Kwame Nkrumah avait un élément de réponse quand il disait: « Divisés nous sommes faibles. Unie, l’Afrique pourrait devenir, et pour de bon, une des plus grandes forces de ce monde. »

Interview réalisée par Sylvestre Konin, 31/01/2006

Par Mahalia Nteby
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Dimanche 8 octobre 2006
«Le premier devoir d’un révolutionnaire est de rester en vie.» (Ernesto «Che» Guevara)

Les raisons de la crise ivoirienne sont à chercher bien au-delà d’une inimitié personnelle entre Laurent Gbagbo et Jacques Chirac. Le véritable enjeu de la guerre coloniale française en Côte d’Ivoire est la redéfinition des rapports entre la France et l’Afrique. Le processus de décolonisation politique et économique de son pays engagé par Laurent Gbagbo met en danger la domination de la France sur l’ensemble de son pré carré africain. «En fait, la présence française répond d’abord à des impératifs géostratégiques. Si la France se désengage de la Côte d’Ivoire, qui draine presque la moitié de la masse monétaire en Afrique de l’Ouest, elle peut dire adieu à son rôle de «gendarme de l’Afrique». Cette analyse du journaliste de VSD Antoine Dreyfus a le mérite d’éclairer sur les motifs profonds de la violence et de la virulence française dans le traitement du «problème» ivoirien, tant au plan médiatique que militaire et politique.

Depuis 1945, la classe dirigeante française, qui a toujours voulu pour la France un statut de puissance mondiale justifiant son siège de membre permanent du Conseil de Sécurité obtenu in extremis à la fin de la seconde guerre mondiale, ne s`est pas résignée à ce que son pays ne soit "qu`une" puissance européenne parmi d`autres. Pour être puissance mondiale, il faut que la France puisse peser sur les événements hors de l`Europe. Le seul endroit au monde où cela reste possible est l`Afrique noire francophone, seule zone d`influence qui lui est reconnue par les autres membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, qui marchandent entre eux à partir de leurs zones d`influence respectives. «La France est grande lorsqu’elle monte sur les épaules de l’Afrique», disait au Figaro l’ambassadeur américain en Angola il y a quelques années. «La perte de l’influence française, si elle se confirme, sera lourde de conséquences pour Paris. Pas tant au niveau économique, car les intérêts français en Côte d’Ivoire se sont étiolés avec le temps. Mais parce que la Côte d’Ivoire aide à maintenir le rang de la France dans le monde, elle est le pays phare de l’influence de Paris en Afrique francophone», confirment les journalistes du Figaro Isabelle Lasserre et Pierre Prier.

Le désarroi du maître face à des états vassalisés qui s’émancipent

La France a donc besoin d`une cour d`états sycophantes en Afrique noire francophone qui puisse applaudir et soutenir toutes ses initiatives internationales. Depuis 1960, date des indépendances formelles, la politique française en Afrique consiste à bâtir et consolider un ordre néo-colonial où, pour assurer la pérennité de sa zone d`influence, la France n`a cessé de tisser un maillage serré d`institutions et de mécanismes destinés à arrimer les états africains à ses intérêts. Cette toile d`araignée va des accords de défense, crédibilisés par un réseau de bases militaires en Afrique, à la zone franc -entité étonnante aujourd’hui avec la disparition du franc-, en passant par des organisations «sous-régionales» comme la Francophonie. Le tout étant soigneusement verrouillé par le veto français dans les organisations financières de Bretton Wood, qui lui permet de couper l`accès aux financements internationaux à tout pays récalcitrant. Cet édifice, qui fonctionnait sans heurt tant que les Africains l`acceptaient avec leur bonhomie habituelle, devient précaire dès lors que les nouvelles générations d`Africains ne trouvent plus leur compte dans un système où l`équilibre des avantages et des inconvénients ne leur est plus nécessairement favorable. «L’exception française en Côte d’Ivoire n’existe plus, le rubicond a été franchi et la vitrine d’une décolonisation réussie a volé en éclats», d’après Antoine Glaser, directeur de la rédaction de la Lettre du Continent.

Une situation dans laquelle le principal pays du pré carré réussirait à s`affranchir de la tutelle néo-coloniale est donc inacceptable pour Paris car, de proche en proche, cela signifierait la fin de sa zone d`influence et le reflux de la France vers un statut de puissance européenne -situation que les élites françaises s`acharnent à éviter depuis un demi-siècle- et peut-être, en bout de chaîne, la fin du statut de membre permanent du Conseil de Sécurité. «La Côte d’Ivoire, c’est ce qui permet à la France d’être une grande puissance moyenne, de justifier son siège au Conseil de Sécurité des Nations Unies. C’est sa visibilité diplomatique», selon Albert Bourgi, professeur de relations internationales à l’université de Reims. Laurent Gbagbo est la personnification de la menace. C’est la raison pour laquelle Paris a décidé d’éliminer le président ivoirien, trop désireux de s’affranchir.

Le toujours très bien informé Canard Enchaîné, dans son édition du 17 novembre 2004, publie un document «confidentiel défense» qui officialise l’arrivée en septembre 2002 de trois mercenaires tricolores à Abidjan et leur exfiltration hâtive par la DGSE (services secrets français). «Au nom du gouvernement français, ils proposent leurs bons offices pour la mise en place d’un service de sécurité et de renseignement. Leur démarche a lieu moins de dix jours avant le 19 septembre, date d’un nouveau coup d’Etat avorté visant à renverser Gbagbo. Ce putsch a fait 300 morts à Abidjan […]». Ceci explique également pourquoi les autorités françaises sont prêtes à engloutir des dizaines de milliards d`euro dans l`opération Licorne pour plusieurs années. Même si, comme l’exprime un officier français dans le Figaro du 22 novembre 2004, «il n’y a aucune raison que les choses s’arrangent. Je ne vois pas comment Licorne pourrait rester dans ces conditions».

Eternel négationnisme

Nonobstant le révisionnisme imprescriptible dont font preuve les hommes politiques et les média français, il est impossible d’ignorer la participation de la France dans les conflits africains. La classe politique hexagonale, quelle que soit sa couleur, a toujours fait preuve d’un incommensurable talent pour financer des coups d’Etat, soutenir des génocidaires, réprimer violemment toute velléité de contestation dans son pré carré. Est-il besoin de revenir sur la guerre du Biafra, avec son million de morts en entre 1967 et 1970, lorsque la France, pour élargir sa zone d`influence, soutenait les séparatistes ? Au Rwanda, l’engagement total de la France aux côtés de l’Etat-pion a conduit à l’extermination systématique des Tutsis. Entre 1990 et 1994, la France a livré régulièrement des armes, des munitions et son soutien logistique aux Forces armées rwandaises (FAR), alors que le gouvernement du président Habyarimana procédait aux premières épurations ethniques. Son soutien a été également financier et diplomatique. Jusqu’au 25 novembre 1994, la France a bloqué toute aide financière de la Banque Mondiale et de l’Union Européenne au nouveau gouvernement de Kigali.

Pendant l’ethnocide, la France a empêché la mise en accusation des auteurs du génocide lors de la Commission annuelle des Droits de l’Homme des Nations Unies et permis, dans le cadre de l’opération Turquoise commandée par le général Poncet, actuellement commandant de la force Licorne en Côte d’Ivoire, l’exfiltration au Zaïre des dignitaires du régime génocidaire. «Des soldats de notre pays ont formé, sur ordre, les tueurs du troisième génocide du XXe siècle. Nous leur avons donné des armes, une doctrine et un blanc-seing», accuse le journaliste français du Figaro, Patrick de Saint-Exupéry, dans son livre «L’inavouable : la France au Rwanda». La répression meurtrière de la rébellion upéciste, les purges sanglantes et les massacres perpétrés par les Français en mai 1955 ont fait plus de 100.000 victimes civiles camerounaises. La France a financé parallèlement le camp gouvernemental et la rébellion en Angola. Faut-il revenir sur l’implication de l’Hexagone dans les coups fourrés et les conflits aux Comores, au Bénin, au Soudan, au Tchad, au Liberia, en Centrafrique, en Guinée-Bissau, dans les deux Congo ?

Et le Cameroun dans tout ça ?

Quid du Cameroun ? Ce pays est la locomotive économique de l’Afrique Centrale. Qu’ils apprécient ou non la politique ou le bilan de leur chef de l’Etat, il n’en demeure pas moins que c’est très certainement grâce à son «manque de lisibilité» décrié dans les chancelleries occidentales que les Camerounais vivent en paix. Paul Biya est imprévisible. Il est souvent là où l’on ne l’attend pas. Son pied de nez à la France lors de la crise irakienne, lorsqu’il se rend à Washington pour soutenir ouvertement les Etats Unis, est l’un de ces actes impondérables tant médits en Europe. Stratège, le président Biya a diversifié la distribution des joyaux camerounais. Il a ainsi évité une dépendance économique exclusive à la France, même si l’assujettissement demeure incontestable.

Une licence de téléphonie mobile aux Sud-africains, le cobalt aux Américains, la bauxite à un consortium danois/sud-africain, le terminal à conteneurs à un consortium dont font partie plusieurs groupes français comme Bolloré, Socomar, Getma, mais dirigé par le géant danois Maersk, l’électricité aux Américains, les plaques minéralogiques aux Allemands…

En plus de la personnalité de M. Biya, la relative «exception camerounaise» peut s’expliquer en partie par le contexte historique. Ce pays n’a en effet jamais été une colonie française au sens juridique du terme, mais un protectorat et un territoire sous mandat de la Société des Nations (Sdn), ancêtre de l’Organisation des Nations Unies (Onu). Même si cela n’a pas changé grand chose au quotidien de l’indigène camerounais par rapport à l’autochtone du Gabon ou du Congo-Brazzaville, cela a quand même créé une certaine retenue.

Solution endogène

L’Afrique ne doit attendre aucune compassion de la part de ceux qui l’exploitent. La solution ne peut venir que des Africains eux-mêmes et de leurs gouvernants. Elle se dessine à l’horizon, les Ivoiriens en prennent le chemin. La rupture avec le système néo-colonial instauré par la France en Afrique sera difficilement sereine. La Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo en est la preuve. Mais l’Histoire s’écrit. Les idées, les équipes et les méthodes se renouvellent. Le temps de la braderie inconsciente des ressources, du pillage des patrimoines noirs par les pays occidentaux, de l’exploitation systématique de l’Africain sous le nietzschéen prétexte de sa condition de sous-homme, est en passe d’être inexorablement révolu. Qu’il soit Camerounais ou Ivoirien, il est noir et fier de l’être, mais humain avant tout, avec des aspirations, des valeurs et une identité revendiquées moderato cantabile, mais ça ira inéluctablement crescendo. «Le voudrait-elle, la France n’a plus les moyens d’influencer Abidjan et de renouer avec une politique africaine de grande puissance. Ni de cogérer l’appareil d’Etat ivoirien, comme elle l’a fait jusqu’au début des années quatre-vingt-dix», constate M. Bourgi.

Il est toujours périlleux de bâtir un empire sur des fondations bancales. «Après le coup d’Etat manqué de septembre 2002, les ambiguïtés de la politique française […] ont brouillé dans l’opinion ivoirienne la perception de la mission de l’armée française», continue Albert Bourgi. L’occupation de l’aéroport Houphouët-Boigny et des ponts d’Abidjan par les soldats français est ressentie comme un affront par l’Africain nouveau. La destruction de l’aviation ivoirienne par l’armée française comme une humiliation. La propagande et la désinformation des média gaulois, une insulte. Les images montrant soldats et snipers français en train de tirer sur la foule de manifestants ivoiriens devant l’hôtel Ivoire à Abidjan ont été uniquement retransmises par i-télé, chaîne d’information en continu de Canal Plus. Le Canard Enchaîné, qui a visionné le document filmé par les journalistes de la chaîne câblée, assène dans son édition numéro 4387 : «Ces images prouvent la nécessité d’une enquête approfondie. Et elles empêchent la France de se présenter comme la seule victime de ses sinistres journées». La censure, révélée le 21 novembre dernier par l’émission «Arrêt sur images» de France 5, a été assumée par les grandes chaînes de télévision hexagonales.

«A la différence de i-télé, nous sommes retransmis sur TV5 et diffusés dans le monde entier. Nous devons gérer l’information avec responsabilité», dixit la responsable de l’information de la chaîne publique France 2, interrogée par l’équipe de l’émission. Les intrigues cousues de fil blanc du gouvernement français sont également perçues comme une injure à l’intelligence. Le dénigrement vindicatif des leaders africains comme une vexation. La mort des civils Ivoiriens, une plaie. Mais rien ne semble pouvoir entraver le déroulement de l’Histoire. David contre Goliath. La fin n’est pas toujours celle qui paraît la plus évidente. «On est en train de perdre la Côte d’Ivoire. […] C’est d’autant plus dommage qu’entre Marcoussis et le laisser-faire, il y avait une troisième solution : soutenir Gbagbo à fond […]», regrette, amer, un officier français dans l’hebdomadaire de droite le Figaro.

Vers une interdépendance équitable à l’ère de la mondialisation

L’avenir est à une coopération équitable, dans le respect mutuel de chacun. Lorsque l’Africain est vendeur, il doit pouvoir, comme le Brésilien, l’Indonésien ou n’importe qui d’autre, poser ses conditions sans avoir à craindre les machinations de l’Elysée, pleurer ses morts abattus et décapités, consoler ses mères violées, regarder ses enfants grandir dans la misère et la détresse. Il est temps que la France fasse son deuil du «bon nègre rigolard, grand enfant et soumis». L’Africain veut acheter tricolore quand l’entreprise française propose la meilleure offre globale et non parce que son pays est une chasse gardée qui n’a pas d’autre choix que d’accepter tous les diktats.

Doit-on condamner un président du Tiers-monde parce qu’il veut prendre des initiatives politiques communes avec la France lorsque celles-ci sont dans l’intérêt bien compris de son pays, et non pas parce que son territoire est un état vassalisé voué à chanter les louanges du maître ou à lui servir d’écho ? Il est important pour tous que le principe universellement reconnu du «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes» s’applique à ceux d’Afrique comme aux autres. Ce qui revient à dire que l’on laisse les Ivoiriens approuver la Constitution qui leur convient et non celle qui arrange le gouvernement français. Et que l’on laisse gouverner les dirigeants que les Africains ont eux-mêmes élus, même s’ils ne plaisent pas à l’Elysée.

Nathalie Yamb in Mutations, 17/12/2004
Par Mahalia Nteby
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Dimanche 8 octobre 2006


«Je pense que toute personne qui se considère comme un leader, un chef religieux, un décideur doit répondre à un certain nombre de questions au cours de son existence: comment mon peuple vivra-t-il sur cette terre ? Comment sera-t-il éduqué ? Comment sera-t-il scolarisé ? Comment sera-t-il logé ? Comment sera-t-il défendu? La réponse à ces questions créera le concept de nation durable parce qu’elle crée le concept de responsabilité durable. Je dis que quelque soit la solution, ou on est responsable de notre propre destin ou on n’en est pas responsable. Nous devons être clair sur ce point, ou tu es un homme libre ou tu es un esclave.»
Dr John Henrik Clarke

On l’a laissé travailler, comme cela avait été demandé. Aujourd’hui, il démissionne. Parce que ses concitoyens meurent et sont hospitalisés par centaines. Dans un pays sous embargo, dans un pays en guerre, plus de quatre mille tonnes de déchets toxiques ont pu être nuitamment déchargées d’un navire, acheminées et déversées dans différents quartiers d’Abidjan, semant mort et désolations sur leur passage. Les responsables sont connus, leurs complices aussi. Les vrais, pas les seconds couteaux qui sont fièrement servis en pâture aux populations en colère. Tentaculaire, la Françafrique prospère. Et l’on se rend compte que ceux que l’on pensait meilleurs soutiens de la République ont été contaminés, enrôlés.

L’acceptation de la démission de Charles Konan Banny par le président Laurent Gbagbo nous fait entrevoir une lueur d’espoir. Enfin, les plus hautes autorités de Côte d’Ivoire ont pris leurs responsabilités. Enfin, le chef de l’Etat va nommer un homme de poigne, un homme digne à la tête de son gouvernement.

Un homme qui déclarera persona non grata les représentants de la «communauté internationale» qui insultent et raillent ceux qui combattent – et sont morts – pour la libération de leur patrie et qui manquent de respect aux plus hautes personnalités de l’Etat de Côte d’Ivoire.

Un homme qui, au lieu de perpétuer les traditions d’une république bananière, ira soumettre à l’appréciation des députés son budget et les axes de sa politique générale.

Un homme qui, au lieu de se mettre pudiquement en retrait pour laisser des tiers monter au créneau, désignera clairement ceux qui oeuvrent à la recolonisation de la Côte d’Ivoire, et utilisera contre eux tous les éléments à charge à sa disposition.

Un homme qui rappellera distinctement aux Nations Unies que la mission de l’ONUCI est, selon la Résolution 1528 du Conseil de Sécurité de l’ONU à l’origine de sa création, «d’aider le Gouvernement de réconciliation nationale à exécuter le programme national de désarmement, démobilisation et réinsertion des combattants, en prêtant spécialement attention aux besoins particuliers des femmes et des enfants» et non pas de tuer et de provoquer.

Un homme qui, au lieu de se complaire dans une francophilie malsaine, réaménagera les programmes scolaires en Côte d’Ivoire, pour qu’enfin, les œuvres de Mongo Béti, François-Xavier Verschave, Chinua Achebe, Bernard Dadié, Manu Herbstein soient étudiées ; qu’en lieu et place de Vercingétorix et de Napoléon, Chaka Zulu, Samory Kante, Soundjata et les grands empires africains (re)trouvent leurs places dans les salles de classe ; que l’anglais devienne la deuxième langue obligatoire; que l’économie selon Eric Toussaint ou Mamadou Koulibaly soit professée ; que les discours de Lumumba, Malcom X, Mbeki, Sankara, Biko, Um Nyobé soient enseignés.

Un homme qui, au lieu d’opter pour une politique de tergiversations, de concessions, de reculades, d’humiliations et de nostalgie, se décidera à entrer dans l’histoire non comme l’esquive réincarnée, mais pour avoir combattu et su se faire respecter à l’exemple d’Evo Morales, d’Hugo Chavez, de Mahmoud Ahmadinejad, de Paul Kagame, de Fidel Castro, de Thabo Mbeki…

Un homme qui, au lieu de perfectionner l’art de la génuflexion devant les néo-colons et de servir d’ultime bouée à une France en déliquescence et à une Chiraquie embourbée dans ses scandales et ses incompétences, fera de la Côte d’Ivoire le pays qui sonna le glas de l’exploitation de l’Afrique dite francophone par ses bourreaux, celui qui fit voler en éclat la façade de puissance surfaite
d’une France profondément esclavagiste et immensément petite….

Maintenant que Charles Konan Banny, refusant d’assumer la charge qui lui a été confiée par la «communauté internationale» a préféré présenter la démission de l’ensemble de son gouvernement plutôt que de sanctionner ceux qui ont participé à l’attaque toxique sur les populations abidjanaises, il est temps que le président de la République prenne ses responsabilités et nomme un Premier Ministre digne, un homme d’action et de conviction pour conduire la Côte d’Ivoire à une paix et un développement durables. Charles Konan Banny est coupable de haute trahison. Lui renouveler la confiance reviendrait à se rendre coupable de complicité.

A l’aube d’un énième conseil de sécurité de l’ONU qui va encore une fois servir de prétoire aux artisans de l’émasculation du pouvoir légitime en Côte d’Ivoire, les Ivoiriens espèrent que celui qu’ils ont élu à la tête de l’Etat en octobre 2000 saura faire passer leurs intérêts avant ceux de la «communauté internationale». Qu’il ne transforme pas la tragédie qui les frappe en comédie grotesque.

Les maux de tête, les vertiges, la nausée, les yeux qui coulent ne viennent pas seulement de l’hydrogène sulfuré et de l’organochloré inhalés par les Abidjanais. Ce sont aussi les symptômes du dégoût profond et dévastateur qui envahit tous ceux qui ont lutté corps et âmes pour l’émergence d’une Côte d’Ivoire, d’une Afrique nouvelle.

Soledad Zingha in Le Courrier d'Abidjan, 07 Septembre 2006

Par Mahalia Nteby
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Sondage, héritage et outrage à l'intelligence

Stéphane Kipré

Depuis que l’hebdomadaire français Le Point a publié un sondage de TNS Sofres effectué pour le compte de Laurent Gbagbo, Président de la République de Cote d’Ivoire et candidat à sa propre succession, la presse abidjanaise est en ébullition. «Gbagbo loin devant», tel est le titre mis en avant par Le Point, dont les media locaux proches du pouvoir se font amplement l’écho. Mais ont-ils raison de se gargariser ainsi de «l’écrasante avance de Gbagbo» ?

Rappelons les chiffres : 42% des intentions de vote au 1er tour pour Laurent Gbagbo, 30% pour Henri Konan Bédié et 28% pour Alassane Dramane Ouattara. A première vue, tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes pour les partisans du candidat Gbagbo. Et pourtant, on est bien loin du compte.

D’une part, le sondage occulte le fait qu’il y aura vingt candidats au premier tour de la présidentielle ivoirienne et non trois. Les scores mentionnés ne tiennent donc pas la route bien longtemps, tant ils seront dilués par la profusion des aspirants à la magistrature suprême; il suffit de regarder ce qui s’est passé au Gabon pour s’en convaincre.

Deuxièmement, si l’on compare les résultats de ce dernier sondage avec ceux de celui effectué en juillet 2009, également par TNS Sofres pour le compte de Laurent Gbagbo, l’on se rend compte que celui-ci a, au contraire, de sérieuses raisons de s’inquiéter. En effet, le sondage tant célébré montre un recul du candidat Gbagbo par rapport au trimestre précédent, où il rassemblait encore 43% des intentions de vote au premier tour, alors qu’Henri Konan Bédié progresse d’un point (il avait 29% en juillet), creusant ainsi l’écart avec un Ouattara stagnant à 28% depuis trois mois.

Enfin, et c’est la plus mauvaise nouvelle pour l’actuel occupant du Palais du Plateau, le sondage établit son incapacité à l’emporter dès le premier tour, même sous les auspices les plus cléments d’un cercle de candidats restreint à trois personnes. Hors, s’il est contraint d’aller à un deuxième tour, Laurent Gbagbo n’aura pas d’autre solution que de s’allier à l’un ou l’autre de ses adversaires, avec toutes les compromissions que cela implique et qui continueront de servir de prétexte pour ne pas donner aux Ivoiriens un gouvernement cohérent, compétent et responsable, capable de leur offrir le développement auquel ils aspirent légitimement.

Mais qu’est-ce qui explique ce trend négatif pour l’actuel président ?

L’embrouillamini qui caractérise son entourage n’y est certainement pas étranger. A force de vouloir ajouter une tonne d’ingrédients, dont certains fort avariés,  à la soupe, il a fini par rendre le breuvage quasiment indigeste, même pour ses partisans les plus historiques. En effet, est-il étonnant de voir de plus en plus de militants de base du Front Populaire Ivoirien se détourner de Laurent Gbagbo, alors que ce dernier semble prendre plus de plaisir à s’entourer de « pièces rapportées », plutôt qu’à la présence de ceux qui l’ont accompagné depuis les années de la clandestinité jusqu’à son accession au pouvoir ?

Les exemples foisonnent : Guillaume Soro, égorgeur de la liberté et de la prospérité des Ivoiriens, est érigé en Premier Ministre modèle ; Charles Blé Goudé, ancien Secrétaire Général de la FESCI, hâbleur et bonimenteur, dont certains passages des opuscules qu’il a commis sont apparus en délicatesse avec la vérité, est abreuvé de fonds incommensurables pour organiser de grandes tournées de harangue. Last but not least, Stéphane Kipré, sorti de nulle part et dont le seul fait de gloire est d’avoir épousé une des filles du couple présidentiel, se retrouve (miraculeusement ?), à la tête d’une telle fortune qu’il peut se permettre de fonder son propre parti, de créer son propre journal et d’y annoncer en avant-première le refus de son beau-père de laisser parrainer de sa candidature par le FPI au profit d’une nébuleuse Majorité Présidentielle (LMP). Plus ils sont hypocrites, arrivistes ou incapables, plus ils ont de chance de faire partie du «cercle restreint». Un véritable outrage à l’intelligence.

Imaginer que Gbagbo puisse véritablement envisager de positionner ces individus comme ses poulains fait frissonner et laisse présager que finalement, en matière de kidnapping du pouvoir et d’installation des «héritiers», la Côte d’Ivoire tend à se placer dans la droite ligne de pays comme le Gabon, le Togo, le Sénégal, la Libye, l’Egypte, la République Démocratique du Congo, la Guinée Equatoriale, et même la France des Sarkozy père et fils… et qu'elle est toute aussi mal servie, qualitativement parlant.

En conclusion, à part Stéphane Fouks, le communicant français (!) qui s’occupe du programme et de la stratégie de la campagne de Gbagbo, et ses intermédiaires dans l’entourage présidentiel ivoirien, dont les poches se remplissent fort peu pudiquement, on ne voit pas vraiment qui a une raison de se réjouir des résultats de ce sondage. Comme le disait Albert Camus : «Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde.»


E2
LePoint.fr
Le 22/10/2009

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