Et pourtant, ils ont gagné la guerre!

Publié le par Mahalia Nteby

mangou.jpg

S’il est incontestable que le «Dialogue direct» initié par le Président Laurent Gbagbo a surpris et dérouté une bonne partie de la nébuleuse qui nous fait la guerre depuis le 19 septembre 2002, il est malheureusement tout aussi indéniable qu’il a dérouté nombre de résistants tenus au silence sous peine d’être taxés d’anti-paix par leurs propres camarades. Grisé par les effets de sa potion «magique» sur l’opposition politique interne et sur la communauté internationale qui semblait perdre la main, le chef de l’Etat ivoirien en a multiplié les doses administrées au processus de paix, sans se soucier des effets indésirables. Jusqu’à ce que ces derniers temps, l’un des organes les plus vitaux de notre Nation, notre Armée, en soit malade et attire de façon brutale et «inattendue» l’attention sur elle. Nous savons le sujet sensible. Mais nous le savons tout aussi grave pour qu’aucune analyse sérieuse ne soit de trop pour aider nos décideurs à mieux cerner l’ampleur de la situation et prendre les bonnes décisions en connaissance de cause. 

C’est Théophile Kouamouo qui, dans son édito paru dans Le Courrier d’Abidjan du lundi dernier (20/08/2007), décrit le mieux le sentiment d’injustice qui habite nos soldats : «Les militaires qui ont maintenu intacte leur loyauté envers l’Etat s’étranglent de rage lorsqu’ils voient le luxe insolent dans lequel baignent leurs anciens camarades qui ont trahi, ont été absous et jouent les vedettes. Ils se voient comme les “dindons de la guerre”». Pour justifier cet état de fait, le chef de l’Etat ivoirien a reçu les militaires et leur a tenu un discours de vérité : «On n’a pas gagné la guerre !». 

C’est sur cette assertion, que bon nombre de nos concitoyens ressortent dans les discussions autour de la grogne de notre Armée, que j’aimerais m’arrêter un tout petit peu. Lancée au visage de notre Armée, cette évidence sonne comme un reproche fait à cette dernière de n’avoir pas pu mener à bien sa mission. Or cela n’est pas tout à fait vrai. Au contraire, on peut même se permettre d’affirmer que notre Armée a gagné la guerre ! Nos militaires ont gagné la seule guerre qu’ils avaient à faire, c’est-à-dire celle contre les rebelles. C’est parce qu’ils ont gagné la guerre malgré les moyens rudimentaires qu’ils avaient en leur possession le 19 septembre 2002, que nos institutions sont restées debout jusqu’à aujourd’hui. Il est juste et bon de rappeler que nos soldats ont vaincu les agresseurs qu’ils ont pourchassés jusqu’à Bouaké, avant que les forces françaises ne les arrêtent en prétextant l’évacuation de leurs ressortissants pour en réalité réarmer les assaillants et les installer en rébellion. Il est aussi juste et bon de rappeler que même après que la rébellion ait été solidement installée à Bouaké, nos militaires ont réussi à les y mettre en déroute plus d’une fois. Il est enfin juste et bon de rappeler que c’est parce que les rebelles avaient été battus par nos militaires loyalistes en novembre 2004 que la France s’est précipitée pour se substituer à eux. La seule guerre qu’«on» n’a pas gagné, c’est la guerre contre la France ! Mais cette guerre n’était pas celle de nos militaires. Quand en novembre 2004, l’Armée française s’est substituée aux rebelles pour tenter de finaliser son coup d’Etat, ce ne sont pas nos militaires qui lui ont fait échec, mais la révolution populaire ! La guerre contre la France est une guerre de révolution. C’est une révolution populaire qui aurait pu nous donner la victoire définitive sur la France. La résistance patriotique ivoirienne était prête pour cette révolution, mais aucun de ses leaders n’en a voulu. Il aurait simplement suffi, au moment où la France était au plus bas (octobre-novembre 2006), que le chef de l’Etat, chef suprême de la résistance, ordonne le départ des troupes françaises de notre territoire et/ou la rupture des relations diplomatiques avec Paris pour qu’un tsunami populaire les balaie. 

En lieu et place de cela, nous avons décidé de faire le dialogue direct, c’est-à-dire négocier, voire acheter la paix (exactement comme nos grands-parents il y a près d’un demi siècle avec l’indépendance). Le prix ? Konaté Sidiki ministre ; Soro Guillaume Premier ministre avec un budget de plus de 14 milliards ; Wattao et ses acolytes, les grades ; Compaoré, son blason redoré au point même que certaines de nos promotions de corps habillés portent son nom ; la France, 2 milliards pour la réhabilitation de ses écoles, et certainement plein d’autres choses encore qu’on continuera à découvrir… 

Le comble, c’est que maintenant, quand nous faisons des sacrifices, nous ne réclamons pas le désarmement (qui est quelque chose de concret, palpable et vérifiable), mais plutôt la «paix», une nouvelle trouvaille vague qui ne recouvre aucune réalité. Nous avons eu «La flamme de la paix» qui, c’est vrai, avait quelques aspects émouvants. Mais et après ? Le désarmement a-t-il eu lieu ? On nous a parlé de 2000 armes brûlées ; cela aurait été plus crédible si quelques jours ou quelques semaines avant, nous avions vu les Forces nouvelles arracher quelques armes à quelques uns de leurs soldats et que cela avait été médiatisé. Mais non ! Comme dans un tour de magie, du jour au lendemain, 2000 armes étaient collectées on ne sait trop comment pour le bûcher (la presse ayant même fait état d’armes appartenant aux FDS, c’est-à-dire payées avec nos impôts, également mises au bûcher, un vrai anti-symbole comme il y en a eu beaucoup à cette cérémonie). Et naturellement, on a informé les Ivoiriens qu’ils pouvaient maintenant circuler librement. Sauf que le mercredi 1er Août, le quotidien Notre Voie relatait les mésaventures de quelques infortunés qui avaient pris cela à la lettre et se sont vus refoulés aux «frontières» des zones rebelles parce que n’ayant pas de laissez-passer signé par un com’zone ! 

Nous faisons donc maintenant des sacrifices pour rien. Nous n’osons même plus demander en échange le désarmement. Quiconque évoque ce mot craint de se voir taxé d’ennemi de la «paix». Le chef de l’Etat avait annoncé il y a peu qu’il optait pour des élections en décembre de cette année. Si on compte à rebours, cela signifie désarmement immédiat, là et maintenant ! Sauf qu’il n’a pas voulu le présenter ainsi, «paix» oblige. 

C’est parce que le chef de l’Etat a montré une incroyable et inattendue disposition à céder à tous les caprices des rebelles au nom de cette paix virtuelle que nos militaires ont accordé du crédit aux ragots des oiseaux de mauvais augure à propos d’argent à verser aux rebelles. Cette foire aux récompenses posait manifestement un problème de justice et d’équité. Il y a quand même une différence entre pardon et récompense ! On peut nous demander de pardonner à ceux qui ont trahi, pillé et massacré. Mais on ne peut pas nous demander d’accepter qu’on les récompense ! En principe, ce sont nos militaires qui sont restés loyaux qu’on devrait tous récompenser et honorer, sans oublier les vaillants résistants qui ont fait échec de leurs corps aux assauts de nos agresseurs. On ne l’a pas fait, ou en tout cas pas assez (par exemple pour les gendarmes massacrés à Bouaké et les martyrs de novembre 2004). S’ils ne le sont pas faute de moyens ou autres raisons, il n’est pas normal que ceux qui ont moins (ou pas) de mérite le soient à leur place. On ne cultive pas la vertu en récompensant le vice ! Les gens vertueux sont ceux qui réussissent à dominer et à dompter leurs vices, et cela est beaucoup plus facile dans un environnement où on sait punir les vices et récompenser les vertus. Un environnement dans lequel on ne suppose pas fatalement que la vertu est une chose acquise pour de bon et à laquelle on ne doit aucune attention. Là est la responsabilité du leadership. Sans leadership, aucune chance d’avoir un bon «followership» ! 

Il est donc urgent de rectifier le tir si on ne veut pas voir notre société sombrer dans un désordre physique et moral sans précédent. Nous proposons pour cela deux solutions au sommet de la pyramide de notre Etat. 

Premièrement, nous conseillons au chef de l’Etat de mettre un terme sec, ferme et définitif aux six glorieuses (j’entends par là les 6 mois de tolérance, de gloire et d’encensement à l’excès) dont ont bénéficié les rebelles de mars à août 2007. Nous avons suffisamment donné pour être en droit, au jour d’aujourd’hui, d’exiger avec beaucoup plus de fermeté les contreparties qui vont avec. Il n’est pas bon de continuer à faire croire aux rebelles que tout ce qui leur a été jusqu’ici accordé est sans contrepartie. Et il ne faut pas non plus que nous croyons nous-mêmes que demander une contrepartie aux rebelles pourrait remettre en cause le processus de paix. Si tel était le cas, alors il faudra se rendre à l’évidence que cette paix n’en était pas une. Eux aussi ont quelque chose à perdre et il est temps de leur demander d’en payer le prix. Le Président Gbagbo doit d’abord commencer par son Premier ministre. S’ils sont en équipe, alors ce dernier n’a pas le droit de le regarder se démerder tout seul avec le problème des grades qui risque d’être la goutte d’eau qui fera déborder un vase déjà trop plein. Si Soro donne un sens à son poste de Premier ministre soumis au président de notre république, alors il peut et doit rappeler ses éléments et leur retirer leurs fameux grades. Il faut également que le Président obtienne de son Premier ministre un programme de désarmement clair, précis et daté (assorti d’un fétichisme des dates !). 

Mais si le Président estime ne pas pouvoir ou vouloir exiger des contreparties à la rébellion, et pense devoir continuer à choyer nos nouveaux “amis”, alors (c’est notre deuxième et dernier conseil) qu’il en fasse de même pour nos militaires loyalistes. Ils ne l’auront pas volé ; ils l’auront bien mérité. 

Sylvestre Konin in Le Courrier d'Abidjan, le 24 Août 2007

Publié dans Côte d'Ivoire

Commenter cet article

Laetitia 27/08/2007 17:03

Cher Sylvestre,Félicitations et merci pour cet article qui fait chaud au cœur. Je n’ai rien à ajouter, tu as bien dit, tout dit, précis, concis, clair et net. Bravo pour ton courage.