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Bluff

Lettre à Jean S.

 


Cher Jean S.

Je voudrais exprimer par la présente toute ma solidarité. Je vous ai observé, tel un bébé phoque échoué sur la banquise de la vie publique recevoir les coups de gourdins de la populace déchainée. Je vois encore vos yeux m’interpeller d’un « m... mais, pourquoi ? » innocent et déchirant. Alors me voici. Si la classe médiatico-politique a su se mobiliser pour défendre quelques pédophiles bien introduits dans le milieu, j’aimerais être celui qui - pour une fois - défendra l’enfant que vous êtes, virgule, demeuré.

Et quoi de plus tendre, de plus émouvant qu’un enfant sans Défense ?

Oui, je sais. On dit que vous êtes « bien né » et on vous reprocherait presque que le hasard de la vie vous ait donné comme père un homme qui a été élu P. de la Ré. Mais sachez-le, Jean S., moi je vous aime bien, tout fils de P. que vous êtes.

Et il faut être vraiment aveugle pour ne pas reconnaître les qualités qui font de vous un être d’une autre trempe. Une trempe que j’aurais été fier de vous filer moi-même, n’en déplaise aux envieux, car je sais combien vous la méritez, cette trempe.

23 ans… ah le bel âge. Et dire qu’il y a cinq ans à peine, vous n’aviez même pas le droit de voter. Mais que de choses apprises, en si peu de temps ! Qu’ils raillent ! Qu’ils gloussent : car que connaissent-ils, tous ces montreurs du doigt, des affres ressentis lorsqu’il faut passer pour la énième fois par la case départ d’une année d’études ? Eh oui, tellement de choses apprises aux côtés de son papa.

- Jean …
- Oui, p’pa ?
- je veux que tu prennes la direction de la Défense.
- Ok. Je tourne au feu et on y est dans 10 minutes.
- (Soupir... Eh ben c’est pas gagné... Sa mère avait raison au moins sur un point...)

Des causes perdues, Jean S., j’en ai connues. Mais vous êtes probablement une des plus grandes causes perdues que la France d’en haut ait jamais pondue dans ses poulaillers d’acajou. (et dire que je ne sais toujours pas s’il faut faire concorder "pondue" ou pas)

Cela dit, je regrette amèrement que vous ayez renoncé à briguer la tête du quartier d’affaires de la Défense. En effet, je ne vois pas au nom de quoi certains vous reprocheraient votre candidature. Dans notre belle et vivante démocratie, n’importe quel clampin de passage peut se « déclarer » candidat à quelque chose. Et alors ? OU est le problème ? Le problème n’est pas dans la candidature, Jean S. Le problème est dans le résultat de l’élection.

On a un peu trop facilement oublié que si vous (Jean S.) étiez candidat, c’est que ces messieurs (les membres du conseil d’administration de l’EPAD) allaient voter pour vous. Vous entendez ? Ils allaient le faire !

En retirant votre candidature, Jean S. vous avez privé la France du spectacle grandiose, grandiloquent, grotesque et Omar Bongoesque d’un conseil d’administration composé de « responsables » de haut niveau baisser leurs pantalons jusqu’aux chevilles, caleçons avec, pour élire le fils légèrement post-pubère du Boss à la tête d’un des plus gros centres d’affaires en Europe.

J’aurais aimé voir capter sur vidéo - et pour la postérité, avec la liste des noms et tout - cette tribu de singes en costumes trois pièces en train de vous élire avec moins d’états d’âme que de préliminaires en pleine saison de rut.

Car le scandale, le véritable scandale, n’est pas votre candidature, Jean S… Le véritable scandale, c’est que votre candidature n’a pas été accueillie au sein du C.A. par quelques sourires amusés - avant de passer à des choses plus sérieuses...

Le véritable scandale, donc, c’est que ces types aient pu prendre votre candidature au sérieux.

Le véritable scandale, c’est qu’ils allaient vous élire, ces cons.

Et l’autre véritable scandale, celui qui me donne le vertige, c’est qu’ils sont toujours en place.

Et vous me demandez encore, Jean S., d’où vient cet étrange sentiment que plus rien n’a de sens dans la France d’aujourd’hui ?


Viktor Dedaj
Marianne2.fr
23 Octobre 2009

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Grands dossiers

Dimanche 8 octobre 2006 7 08 10 2006 15:34

Dans cette contribution, Nathalie Yamb met en exergue la place stratégique de l’Afrique dans les relations internationales et décrypte l’imposture et établit les fondements de la Refondation du continent.

L’Afrique est stratégique : ses ressources minières et énergétiques, ses matières premières, ses espaces, ses populations font du continent des enjeux du futur. L’importance tactique du marché africain est une évidence pour les acteurs économiques de premiers rangs que sont les Etats-Unis, les autres membres du G8 ou la Chine. Preuves s’il en faut : l’axe africain de la politique de Tony Blair, la tenue depuis trois ans du sommet sino-africain, qui fait apparaître son pendant France- Afrique comme une mascarade obsolète, l’intensification de la présence militaire américaine dans le pré carré francophone…

L’Afrique n’est donc pas pauvre, mais elle a été appauvrie. De façon constante, depuis la traite transatlantique jusqu’à nos jours, elle a été l’objet d’un système d’exploitation et de pillage des biens, certes relayé par des marionnettes locales, mais qui s’est néanmoins toujours inscrit dans le cadre d’un impérialisme historique. Ici plus qu’ailleurs, l’Occident s’est permis l’utilisation de tous les moyens nécessaires pour asseoir sa vision du monde, rançonner les richesses et faire de l’Afrique une dominée exemplaire. Aux méthodes primitives de l’époque précédant les indépendances fictives des années 60 ont succédé des formules plus pernicieuses comme l’aide au développement, la mondialisation, les plans d’ajustement structurels, la bonne gouvernance.

Le libre-échange a toujours été une arme employée par les plus forts pour imposer aux plus faibles l’ouverture de leurs marchés. « Aujourd’hui, la mondialisation, ça ne marche pas pour les pays pauvres du monde », reconnaît Joseph E. Stiglitz, ancien vice président et économiste en chef de la Banque Mondiale. Les dirigeants africains assujettis à l’Occident qui se font l’écho des vertus de la mondialisation prônée par les pays riches, sont de plus en plus contestés par leurs populations. Quel est l’intérêt pour l’Afrique de privilégier les cultures d’exportation aux cultures vivrières puisque les prix des produits qu’elle exporte sont fixés à la baisse par ceux- là même qui les importent ? Pourquoi lui proscrit-on le droit de faire usage de l’arme protectionniste pour défendre des secteurs sensibles et redresser des économies dévastées par des siècles de pillages, alors que cette même option a été utilisée (et continue de l’être) par l’Europe pour relancer une économie mise à mal par la Seconde Guerre mondiale ? Comment l’instauration des quotas à l’importation du textile chinois en Europe cadre-t-elle avec la théorie du libre-échange ? Les subventions accordées par le gouvernement américain à ses producteurs de coton au détriment des agriculteurs africains indiquent- elles qu’il y a des pays plus « mondialisables » que d’autres ? La mondialisation est-elle autre chose que l’occidentalisation à outrance de l’économie mondiale ?

« Aussi longtemps que les lions n'auront pas leur historien, les récits de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur »

Un autre outil très efficace d’asservissement de l’Afrique est l’aide au développement. La perversité de ce concept usurpateur réside dans la dissimulation d’un système oppressif d’exploitation derrière la générosité apparente des institutions financières internationales et des pays donateurs. Le fonctionnement de l’aide au développement est antinomique au discours de solidarité qui y est lié. L’assistance apparente est en effet assortie d’une série de contraintes qui visent non seulement à astreindre le pays dominé à adopter des solutions peu adaptées à ses besoins réels, mais également à consolider les fondements économiques des pays riches. L’utilisation des fonds est exclusivement déterminée par les pays donateurs, qui n’hésitent pas, quand il y va de leur intérêt, à ériger les causes de nos maux en solutions.

Qui a décidé que la lutte contre le sida était essentielle pour l’Afrique ? Le sida est-il vraiment la cause de la misère africaine ou sa propagation rapide n’est-elle pas plutôt la résultante de la pauvreté, de l’analphabétisme, du chômage ambiants ? Pourquoi l’éradication du paludisme n’est-elle pas une priorité pour le continent ? La confidentialité de la lutte contre la drépanocytose est-elle totalement dissociable du fait que cette maladie n’affecte que les Noirs ? Les dons de riz dont les Occidentaux abreuvent les populations sous- alimentées des pays pauvres sont-ils vraiment la preuve de la grandeur d’âme des bienfaiteurs autoproclamés ou ne sont-ils pas plutôt une des causes principales de la famine qu’ils sont censés endiguer ? Lorsque l’on sait que le riz envoyé au Niger, au Tchad, en Ethiopie à travers des organisations comme le Programme Alimentaire Mondial est acheté au prix fort par les gouvernements américains et européens à leurs producteurs nationaux sous forme de subventions, au détriment du riz cultivé en Afrique ou en Asie, meilleur marché et de qualité souvent supérieure, la question se pose avec beaucoup d’acuité.

Les règles du jeu sont définies par les puissants de ce monde, qui veillent scrupuleusement à confisquer les ressources financières et à sécuriser un retour sur investissement permettant de stabiliser leurs propres économies. Les fonds attribués aux pays pauvres sont ainsi rapatriés à leurs généreux donateurs soit au travers de multinationales prédatrices qui font partie intégrante du schéma ou soit par le biais de rétro commissions. Lorsque l’Agence Française de Développement accorde des fonds pour la construction d’une route ou la réfection d’un pont, mais que ce « don » est assorti de l’obligation d’attribuer le marché à une entreprise de BTP française, alors qu’une firme chinoise aurait pu effectuer les travaux à un prix défiant toute concurrence, il est nécessaire de s’interroger sur l’identité réel du bénéficiaire final de l’aide. Qui se développe? Qui secourt l’autre?

Officiellement, l’octroi de l’aide au développement est conditionné aux principes de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption, mais concomitamment, les pays donateurs préfèrent de loin traiter avec des régimes corrompus plutôt que vertueux, qui viendraient perturber un système de remontée des fonds bien organisé. Le soutien constant aux administrations dépravées d’Omar Bongo, Blaise Compaoré et Mobutu, l’organisation des assassinats de Thomas Sankara et de Patrice Lumumba, le déclenchement de la guerre en Côte d’Ivoire pour renverser le président Gbagbo démontrent à quel point les Européens en général, et les Français en particulier, redoutent l’émergence d’interlocuteurs intègres, intelligents et africanistes. Alors que l’affaire Elf a fait éclater dans toute sa splendeur l’étendue de la corruption qui gangrène le pouvoir et la classe politique française, il est évident que la volonté de Jacques Chirac d’installer un homme du cru à la tête de l’Etat ivoirien est plus tenace que jamais.

L’Afrique est-elle tenue de rembourser une dette contractée par des dirigeants qu’elle n’a pas élus, qui lui ont été imposés et qui l’ont utilisée prioritairement à d’autres intérêts que les siens? Puisque le principal de la dette a déjà été remboursé depuis belle lurette, pourquoi en est-on encore à batailler pour son annulation ? Qu’est-ce qui justifie la strangulation des populations africaines par les bailleurs de fonds et les institutions financières internationales ? Aussi surprenante qu’elle puisse paraître, la réalité est tout autre. L’Afrique a financé le développement de l’Occident. Aujourd’hui, l’Europe est redevable à l’Afrique. Néanmoins, il était jusqu’ici tout à fait impensable de formuler cette vérité. Tous les moyens médiatiques, politiques, économiques et psychologiques ont été mis en œuvre pour maintenir les Africains dans une posture de reconnaissance à l’égard de ceux qui les ont exploités. Après avoir rançonné leurs sols et sous-sols, leur avoir imposé des régimes dictatoriaux, corrompus et répressifs, dénié leurs aspirations à la démocratie, infligé un paternalisme spoliateur, les Occidentaux ne peuvent cependant pas s’attendre à de quelconques remerciements de la part des Africains, qui, de toute évidence, n’apprécient pas de la même façon que les homme politiques français les bienfaits de la colonisation.

Sans l’Afrique, la France n’est rien

La propension de la France à infantiliser l’Afrique, sa volonté sans cesse réaffirmée de parler à la place de ses anciennes colonies, que Jacques Chirac vient d’ailleurs de réitérer à Bamako, démontrent, s’il en est besoin, que les politiques français n’ont pas compris que l’ère des états africains façonnés à la Jacques Foccart n’existe plus. Abasourdie par le rejet massif dont elle fait l’objet, la France assiste désemparée à la construction de pouvoirs indépendants. Nostalgique, elle n’arrive pas à discerner l’intérêt à avoir en face d’elle des vrais interlocuteurs, qui, comme le président ivoirien, ont gagné leur légitimité par les urnes, plutôt que des pantins qu’elle a choisis. La France redoute et combat par tous les moyens l’émergence d’une nouvelle génération d’Africains libres, parce qu’elle sait que sans l’Afrique, elle n’est rien. Elle a besoin du continent noir pour compter dans le collège des grandes nations.

La France, qui avait su établir sa zone d’influence en Afrique en se posant comme rempart contre l’avancée du communisme sur le continent, n’a pas été en mesure d’anticiper l’impact de la chute du mur de Berlin en 1989 sur sa politique africaine et de l’adapter en conséquence. Le « danger » communiste n’existant plus, c’est le prétexte légitimant la mainmise française en Afrique qui est ébranlé. Son rôle de porte-parole de l’Afrique, que l’Hexagone avait gagné au prix de moult assassinats politiques, subventions de coups d’Etat, soutiens à des rebelles et génocidaires, installations et cautionnements de régimes fantoches, et qui jusque là ne lui avait pas été contesté par la communauté internationale, est remis en cause par le nouvel ordre géopolitique mondial qui sonne définitivement le glas d’une politique africaine d’un autre temps.

La Chine a plus fait pour le développement de l’Afrique que toute l’aide et les plans d’ajustement structurel du FMI et de la Banque Mondiale réunis.

Les chaînes d’aliénation culturelle, sociale, économique et politique sont en train d’être brisées, même si le chemin à parcourir demeure long et parsemé d’embûches. Les axiomes édictés par le monde occidental sont de plus en plus contestés par une nouvelle génération d’Africains, pour qui le respect mutuel est la condition sine qua none de toute relation avec les anciennes puissances coloniales. L’Africain nouveau revendique donc le droit pour les peuples noirs à des relations commerciales d’égalité avec leurs anciens bourreaux. Il exprime la nécessité d’établir des partenariats d’intérêt équilibré avec des pays émergents comme la Chine, l’Inde, la Corée, le Brésil ou l’Afrique du Sud. L’Afrique doit-elle fatalement continuer à servir de dépotoir pour des congélateurs et des réfrigérateurs qui sont bannis en Occident à cause de leurs émanations de CFC dangereuses pour la couche d’ozone ? Est-il normal que pour satisfaire ses aspirations à une meilleure qualité de vie, l’Africain soit obligé de recourir à l’achat de véhicules d’occasion et de fripes venues d’Europe ? N’est-il pas plus légitime qu’il puisse avoir l’ opportunité d’acquérir un véhicule simple mais flambant neuf de marque coréenne à cinq millions de FCFA, plutôt que d’avoir à dépenser trois millions pour une guimbarde de troisième main de fabrication française ? Est-il inéluctable d’avoir à dépenser de l’argent pour l’achat de vieilles vestes et cravates plutôt que de privilégier le port de boubous, de chemises et de robes tissés dans du coton produit et travaillé localement ? A qui profite réellement le maintien de l’Afrique francophone dans la zone Franc ? Pourquoi les pays africains qui, à l’instar de la Tanzanie, du Kenya, du Ghana ou du Nigeria, ont créé leur propre monnaie, s’en sortent-ils mieux que les soi-disant poids lourds de l’Afrique de l’Ouest et du Centre que sont la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou le Cameroun ?

Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants ; c’est l’indifférence des bons (Martin Luther King)

La solution ne réside pas dans l’adhésion inconditionnelle au mouvement alter mondialiste tel qu’il existe aujourd’hui, puisque même en son sein, l’Afrique est marginalisée. En janvier 2003, à Porto Alegre, une des plus célèbres figures alter mondialistes françaises, leader d’une organisation vouée à la défense du Sud s’est ainsi «lâchée» face à un jeune intellectuel malien qui s’était timidement plaint de cette mise à l’écart : « Vous les Africains, vous n’avez rien à dire, vous n’êtes ici que grâce à la générosité de la France !» L’anecdote rapportée par l’écrivain Boubacar Boris Diop, associée au silence assourdissant des grandes figures alter mondialistes européennes à propos de la guerre de la France en Côte d’Ivoire a fait comprendre à l’intelligentsia noire que le salut de l’Africain ne peut venir que de l’Africain lui-même. La résistance aux manœuvres dilatoires des Français et des élites africaines corrompues qui leur servent de relais s’organise.

Le devoir de soutenir ceux qui ont le courage de poser les bonnes questions et de proposer des solutions qui placent le bien-être des Africains au centre de leurs préoccupations s’impose de plus en plus comme une évidence. Laurent Gbagbo, Paul Kagamé, Robert Mugabe, Thabo Mbeki, Muhammar Kadhafi. Les leaders africains qui mettent en péril leurs intérêts font l’objet d’une diabolisation acharnée par certains gouvernements occidentaux, relayée par des campagnes d’intoxication et de manipulations médiatiques souvent reprises docilement par des médias africains décérébrés ou tenus par la politique du ventre.

Lorsqu’il est élu en 2000, Laurent Gbagbo veut réaliser son programme : rendre l’enseignement accessible à tous, instaurer l’assurance- maladie universelle et faire en sorte que chaque Ivoirien ait droit à un toit. Selon la journaliste belge Colette Braeckman, « désireux de calmer le jeu politique, il rétablit M. Ouattara dans ses droits, organise un Forum de la Réconciliation nationale et en 2001, le RDR emporte les élections municipales. Les perspectives économiques sont jugées bonnes par la Banque mondiale, qui promet de nouveaux crédits, la Côte d’Ivoire semble se redresser. C’est alors que le président Gbagbo prend la décision d’aller plus loin : il veut ouvrir le marché national, car il estime que son pays ne doit plus être la chasse gardée de la France ». Les conséquences sont connues. Depuis trois ans, la Côte d’Ivoire est plongée dans le chaos parce que son président a osé vouloir inventer un avenir couleur Afrique. Même si Jacques Chirac n’a pas réussi à éliminer «le fauteur de troubles», il compte sur l’effet dissuasif de sa guerre en Eburnie pour annihiler toute velléité de récidive dans son pré carré. Le véritable défi à relever consiste à mobiliser des opinions publiques endoctrinées ou indifférentes pour lui faire comprendre que l’Africain du 21ème siècle ne transige plus avec sa liberté et sa dignité.

Et déjà, derrière le président Gbagbo, les voix de plus en plus nombreuses d’un continent en mutation s’harmonisent et une mélodie entêtante s’élève moderato cantabile : « Monsieur Chirac, il faut que vous le compreniez : nous voulons que vous partiez ».

Nathalie Yamb in Mutations & Le Courrier d'Abidjan, Janvier 2006
 

Par Mahalia Nteby
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Dimanche 8 octobre 2006 7 08 10 2006 17:10

L’Histoire est une éternelle répétition et chaque révolution a ses acteurs qui réapparaissent de façon cyclique. L’accession d’Haïti à l’indépendance est riche d’enseignements et mérite d’être plus amplement étudiée en Afrique, afin de permettre une meilleure analyse des crises qui secouent le continent, en Côte d’Ivoire notamment.

« Je vous envoie, mon cher commandant, un détachement de cent cinquante hommes de la garde nationale du Cap, commandés par M. Bari, il est suivi par vingt huit chiens bouledogues. Ces renforts vous mettront à même de terminer entièrement vos opérations. Je ne dois pas vous laisser ignorer qu’il ne vous sera passé en compte aucune ration, ni dépense pour la nourriture de ces chiens. Vous devez leur donner des nègres à manger. Je vous salue affectueusement. » Lettre du général Rochambeau, successeur de Leclerc à la tête des troupes françaises chargées par Napoléon Ier de reconquérir Haïti, au général Ramel le 05 avril 1803.

1791. La révolution des esclaves qui bat son plein à Saint-Domingue est rejointe par Toussaint Louverture, qui en devient rapidement l’un des leaders charismatiques. Afin de mater le soulèvement, le gouvernement français y dépêche des troupes. Cependant, avant que l’expédition militaire ne débarque sur l’île, une insurrection éclate à Paris, la monarchie est renversée et la bourgeoisie esclavagiste chassée.

Face à l’évolution de la situation, Toussaint Louverture, au gré d’alliances versatiles, assoit son autorité sur Saint-Domingue et étend sa base populaire en fédérant de plus en plus d’opprimés, quasiment tous originaires d’Afrique, autour de son combat pour l’émancipation des Noir(e)s. Toussaint s’appuie notamment sur Jean-Jacques Dessalines, qui mène des attaques fulminantes contre leurs adversaires. Dans le camp adverse, les défections se comptent par milliers, les pions locaux de l’oppresseur sont démasqués et jetés en prison par leur propre soldatesque.

Entre temps, cependant, la révolution française s’est essoufflée, et la classe politique métropolitaine, nostalgique de l’opulence procurée par l’exploitation sans retenue des colonies, est de nouveau au pouvoir à Paris. Pour retrouver les mirifiques profits d’antan et satisfaire l’appétit vorace de la bourgeoisie, faisant fi de la mise en garde de Toussaint Louverture (« Nous avons su affronter des dangers pour obtenir notre liberté, et nous saurons affronter la mort pour la maintenir »), Napoléon décide le rétablissement de l’esclavage.

Traquenards et trahisons entre « amis »

S’ensuit une période trouble, conséquence de l’attitude ambiguë de Toussaint, qui, tout au long de son combat pour la liberté, n’a jamais envisagé l’indépendance totale de son île. Il doit faire face à l’exaspération d’une nouvelle génération d’hommes, anciennement esclaves, qui s’est débarrassée du postulat de son infériorité à l’homme blanc.

En répugnant à réprimer sévèrement ceux qui prônent le retour à l’ordre ancien, en rechignant à expurger les éléments douteux de son camp, et en refusant d’exposer et de clarifier les objectifs de la mission qu’il s’est assigné, Toussaint sème la confusion et la frustration parmi ses supporters et provoque la désagrégation du front anti-esclavagiste. Confronté à l’insurrection de ses propres forces, Toussaint se ressaisit et organise la résistance, qui va de succès en succès.

Nonobstant les victoires des résistants et la précarité des troupes françaises, Toussaint, adepte du compromis et de la négociation, demeure persuadé que le conflit avec Paris est une erreur catastrophique. Affaibli par cette conviction, il engage des tractations souterraines avec l’ennemi qui aboutissent à la conclusion d’un accord portant sur la réintégration de l’armée de Toussaint dans l’armée française et le maintien de ses gradés et généraux contre la garantie du non rétablissement de l’esclavage.

Toussaint vient de tomber tête baissée dans le piège tendu par Leclerc, qui, pour gagner du temps en attendant des renforts de la métropole, lui a dissimulé que le rétablissement de l’esclavage est non négociable et déjà effectif en Guadeloupe voisine. Peu après la signature de l’accord, Toussaint Louverture, qui se rend à une invitation-piège du général Brunet, est arrêté et déporté vers la métropole, où il décède en détention en avril 1803.

La mort plutôt que l’esclavage

Lorsque la nouvelle du rétablissement de l’esclavage est enfin confirmée, le feu de la révolte embrase l’île. Dessalines prend la tête de la rébellion et affronte le général Donatien Marie Joseph de Vimeur, vicomte Rochambeau, successeur de Leclerc, dont la seule mission et le plus grand plaisir sont l’extermination de la « racaille » Noire.

Jean-Jacques Dessalines ne souffre pas du même complexe que Toussaint Louverture envers la France. Son objectif est clair et unique : l’indépendance. Loin d’être effrayés par la cruauté et la brutalité des méthodes employées par Rochambeau, Dessalines et ses troupes s’en inspirent et appliquent la loi du Talion. La violence magistrale de la riposte dessalienne, soutenue par une population noire prête à mourir plutôt que de retourner à la condition d’esclave, est telle que le 29 novembre 1803, après plus d’un an d’atroces combats, Rochambeau et les troupes françaises vaincues quittent la partie Ouest de l’île de Saint-Domingue, qui est proclamée république indépendante d’Haïti le 1er janvier 1804.

Mais la France, qui n’arrive pas à digérer la défaite des troupes de Leclerc et le massacre des colons blancs, n’accepte pas l’indépendance d’Haïti. De connivence avec la communauté internationale, composée d’autres Etats colonisateurs qui ne souhaitent pas voir l’exemple d’Haïti contaminer leurs territoires, elle s’emploie à l’isoler, aussi bien économiquement que politiquement. Elle réclame le versement d’une indemnité pour prix de reconnaissance de l’indépendance de l’île. En 1825, soit plus de 20 ans après la victoire de Dessalines, Charles X signe un décret « concédant » l’indépendance en contrepartie du paiement de 150 millions de francs-or (plus tard réduit à 90 millions), somme payable sur 3 ans et qui correspond au budget annuel de la France. Jean-Pierre Boyer, gouverneur d’Haïti, accepte le marché, détruisant ainsi de façon pérenne l’économie du pays. Ironie suprême, Haïti sera obligée de contracter des emprunts notamment auprès de Paris, pour s’acquitter de cette dette odieuse, qu’elle achèvera de rembourser plus d’un siècle plus tard !

Les négriers contemporains préfèrent voir leurs victimes embarquer dans des trains, modernité oblige !

A la grande époque de l’esclavage, des Noirs prenaient une part active à la Traite en vendant leurs frères aux blancs. Ils étaient qualifiés de négriers, nom qui désignait également les navires qui emportaient les victimes de ce commerce inhumain. Ayant sacrifié la liberté de leurs concitoyens sur l’autel de leur enrichissement personnel, ces traîtres regardaient alors leurs frères, enchaînés et entassés dans des cales suffocantes, ramer vers leurs destins tragiques. Aujourd’hui comme jadis, la France s’appuie sur des hommes de main, des marionnettes locales, pour mener à bien son entreprise impérialiste. Les négriers contemporains en Côte d'Ivoire perpétuent cette triste tradition, même s’ils préfèrent voir leurs victimes embarquer dans des trains, modernité oblige, sans doute ! Comme Toussaint Louverture, Félix Houphouët-Boigny s’est battu pour sa patrie, la Côte d’Ivoire. L’abolition des travaux forcés dans les colonies est à mettre à son crédit. Mais Houphouët-Boigny n’ira jamais jusqu’au bout de son combat.

Comme Toussaint, il lui est impossible d’imaginer une indépendance totale, en dehors du cadre institutionnel de l’Etat français. Et c’est ainsi qu’il signe lui aussi un accord avec l’oppresseur. C’était le 24 avril 1961 et jusqu’à ce jour, cet accord « de coopération et de défense », le Pacte colonial, entrave la liberté du peuple ivoirien aussi sûrement que les chaînes qui liaient les pieds et les poignets des esclaves de Saint-Domingue. Comme le père de l’indépendance haïtienne, celui de la Côte d’Ivoire est tombé dans le grossier traquenard de la France, qui fit semblant de concéder l’indépendance à son pays, pour mieux continuer d'exploiter ses richesses et aliéner son peuple en le maintenant dans la pauvreté, le sous-développement et l’ignorance.

Comme Napoléon autrefois en Haïti, Jacques Chirac se trouve aujourd’hui confronté à un peuple décidé à conquérir son droit à l’autodétermination. Il a beau avoir donné au général Poncet et à ses complices chefs d’Etat des pays frontaliers, trop heureux de s’exécuter, l’ordre de massacrer des hommes, des femmes et des enfants africains en Eburnie, rien n’y fait : le combat pour la liberté s’intensifie au contraire. Mais alors que la France du 21ème siècle continue d’appliquer les méthodes haineuses et sauvages de Rochambeau, les Ivoiriens, conduits par Laurent Gbagbo et Mamadou Koulibaly, sans jamais céder au découragement, privilégient l’arme du Droit et de la Légalité.

A Haïti, il a fallu douze ans de guerre, de trahisons, de carnages et de soulèvements pour aboutir à l’indépendance. Combien de temps faudra-t-il encore à la Côte d’Ivoire pour s’émanciper du Pacte colonial ? Peu importe, en fait. Les sanctions, perfidies et autres campagnes coloniales, si elles en repoussent l'échéance, ne peuvent modifier ni l’essence, ni la finalité de la lutte en cours. L’Etat français, qui en d'autres occasions l’a pourtant déjà appris à ses dépends, se refuse encore à capituler devant l’absurdité de sa démarche, mais l’évidence de l’inutilité de la guerre faite à une nation aussi déterminée que le peuple ivoirien finira par s’imposer d’elle-même à l’opinion publique et aux dirigeants français.

« Il existe des hommes malheureusement trop puissants […], qui ne veulent voir d’hommes noirs, ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l’Esclavage » (Louis Delgrès)

Inspiré par le frère de Louis XVIII, Jacques Chirac n’accepte pas les velléités d’affranchissement de Laurent Gbagbo et appelle lui aussi au versement d’une rançon pour accepter l’émancipation ivoirienne. Mais au lieu de le faire ostensiblement, il préfère œuvrer par des voies souterraines, tout en s’appuyant sur la bienveillante complicité de la communauté internationale.

Les mécanismes que l’on retrouve aujourd’hui dans la dette des pays du Tiers Monde sont réunis à Haïti dès le dix-neuvième siècle. A travers le Pacte colonial, la dette est également établit comme élément fondateur de l’Etat ivoirien et de la plupart des pays d’Afrique dits francophones. Les ressources naturelles doivent impérativement être proposées en priorité à la France, qui les achète de moins en moins cher, puisque les cours des matières premières sont aujourd’hui encore fixés par les états néo colonisateurs. L’essentiel des revenus résultant de ce commerce biaisé sert en grande partie à rembourser une dette qui l’est déjà depuis longtemps, pendant que, placé dans un compte d’opérations auprès du Trésor français, le reliquat est de facto géré par l’Elysée.

Les Africains n’ont-ils pas le droit de demander pourquoi leurs énormes richesses sont pillées, malgré le fait qu’ils en ont davantage besoin que d'autres ? (Mahmoud Ahmadinejad, Président de la République islamique d’Iran, à G. W. Bush)

En exerçant à la fois un chantage politique et économique, cette dette sert à préserver les intérêts des gouvernements du Nord et de leurs entreprises en rendant utopique tout développement au Sud. Depuis plus de quatre décennies, à cause de l’étau de la « dette », savamment entretenu à coup « d’aide au développement », aucun aménagement majeur de l’espace de vie des Africains ne peut être effectué, aucun investissement important n’est fait pour le développement des infrastructures routières, portuaires, sanitaires, industrielles ou énergétiques. Depuis plus de quarante ans, l’exploitation des richesses de ses « anciennes » colonies profite exclusivement à la France et aux dictateurs qu’elle a mis en place pour défendre ses intérêts. En Afrique aujourd’hui comme en Haïti autrefois, la France s’arroge le droit de s’approprier des ressources qui ne lui appartiennent pas et de décider ce qui est bon ou non pour les sous-hommes à la peau noire.

La France ne peut pas tolérer la dénonciation par les dirigeants ivoiriens de ces « accords » qui fondent le non droit en droit. Elle se fixe donc des objectifs clairs : frapper du sceau de l’infamie ceux qui ont osé goûter aux effluves de la liberté. Ecraser toute tentative d’émancipation remettant en cause le spoliateur cercle vicieux qu’elle a mis en place et qui est le socle de son économie. Maintenir les Africains dans l’asservissement, quoiqu’il en coûte.

La résistance à l’oppression est un droit naturel. N’en déplaise à Chirac, à Schori, à l’ONU et aux français aux nez épatés et aux lèvres pâteuses qui dirigent encore ci et là les derniers bastions de la France à fric. Depuis l’élection présidentielle de 2000, les Ivoiriens ont fait leurs ces paroles de Malcolm X : « Nous déclarons notre droit sur cette terre, à être des êtres humains, à être respectés en tant qu’êtres humains, à accéder aux droits des êtres humains dans cette société, sur cette terre, en ce jour, et nous comptons le mettre en oeuvre par tous les moyens nécessaires. » La France, qui défend bec et ongles l’application du texte juridique le plus épouvantable que l’Afrique dite francophone aie connue depuis l’abolition de l’esclavage, est reconnue comme ennemi commun par un nombre sans cesse croissant d’Africains. Au fur et à mesure qu’elle se prolonge dans le temps, la lutte des Ivoiriens pour la conquête de leurs droits fondamentaux à la liberté et à l’autodétermination prend de l’ampleur, s’internationalise. Jusqu’au jour, quel qu’il soit, où ils seront libres, totalement et définitivement. Et avec eux, le reste de l’ancien empire colonial d’un pays qui, par son histoire et son inaptitude à en tirer les leçons, confirme qu’il n’a pas sa place parmi les grandes nations de ce monde.

Nathalie Yamb in Le Courrier d'Abidjan, 29/06/2006 

Par Mahalia Nteby
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Dimanche 8 octobre 2006 7 08 10 2006 17:26

L’analyste camerounaise Nathalie Yamb fournit un éclairage sur les mécanismes utilisés par les entreprises françaises pour annihiler le développement et le savoir-faire du salarié africain.

« Je suis aveugle, mais on trouve toujours plus malheureux que soi... J'aurais pu être noir. » (Ray Charles)

La France aime se plaindre de l’Afrique « boulet », mais elle n’hésite pas à réprimer l’émergence de nouvelles classes politiques et de générations voulant extirper le continent de la médiocrité dans laquelle il a volontairement été maintenu par les anciennes puissances coloniales.

Ceci s’applique aussi bien au secteur public que privé. Alors que les entreprises françaises implantées en Afrique se plaignent constamment du mauvais niveau de leurs employés locaux, ce sont les mêmes qui répugnent à embaucher des nationaux remarquables, compétents et bardés de diplômes des meilleures universités occidentales et africaines. Et quand bien même elles les recrutent, elles leur offrent des rémunérations ridicules, leur imposant en sus des supérieurs hiérarchiques expatriés aux qualifications et aux états de service bien souvent douteux ou laissant à désirer.

Les multinationales françaises aiment les cadres locaux médiocres, de la même façon que l’Elysée chérit les pantins installés par ses soins à la tête des Etats dits francophones d’Afrique sub-saharienne. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont eux qui les aident à entretenir leur faux discours sur les limites des Africains. Autre avantage : le cadre médiocre ne conteste ni les idées, ni les méthodes de son employeur. Ce qui permet aux expatriés, borgnes au pays des aveugles, de donner l’impression qu’ils sont encore indispensables en Afrique et que leurs traitements disproportionnés sont mérités.

Bras cassés et barbouzes à col blanc

Les sociétés gauloises utilisent volontiers l’Afrique comme dépotoir pour des employés dont elles n’ont que faire en France. Le gros du staff tricolore est constitué de bras cassés ou de barbouzes à col blanc. La probabilité qu’un cadre français expatrié en Afrique fasse un retour triomphal à un poste de responsabilité au siège de son groupe est infinitésimale. Le retour en France est souvent synonyme de punition. Ces patrons d’entreprises venus d’ailleurs, qui, sous les tropiques, usent fréquemment de méthodes de gestion féodales tout en jouissant d’avantages salariaux indécents, se retrouvent généralement dans le tiers inférieur de l’échelle hiérarchique dans leur pays d’origine. Un directeur financier Afrique de l’Ouest basé à Abidjan se mue en comptable de la filiale de Lons-le-Saunier ; un directeur marketing et commercial au Cameroun (re)devient chargé de clientèle à Evreux. Passer de la villa de 6 chambres avec piscine dans les quartiers chics à un 50 m² perché au 6ème étage d’un immeuble sans ascenseur en banlieue ou du 4x4 climatisé avec chauffeur au métro ou à la Renault Clio est une perspective tellement traumatisante que beaucoup préfèrent démissionner plutôt que rentrer chez eux.

Et c’est ainsi que s’enclenche le processus de recyclage d’un bataillon peu performant, mais assuré de pérennité tant qu’il adhère aux objectifs et participe au fonctionnement du système françafricain. L’observation attentive de la carrière des expatriés français en Afrique fait ressortir un itinéraire standard. Dans l’ordre alphabétique : Burkina Faso, Cameroun, Centrafrique, Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Guinée, Mali, Niger, Sénégal, Tchad. Il est piquant de constater qu’en Afrique australe et même dans les pays anglophones d’Afrique centrale ou de l’ouest, où la gestion des expatriés est soumise à de très stricts contrôles et régulations, le nombre de cadres français est anecdotique cependant que le niveau « qualitatif » de ces derniers dépasse notablement celui de leurs congénères évoluant en Afrique dite francophone.

Pendant ce temps, le cadre africain ayant débuté sa carrière dans l’Hexagone à la suite de brillantes études, est assez rapidement astreint à un état de stagnation durable, incapable de franchir le « plafond de verre ». Cette frontière invisible est issue d’une règle non écrite mais systématiquement mise en œuvre qui dispose qu’à partir d’un certain niveau, les postes soient réservés aux Français – et dans une moindre mesure, aux étrangers de type caucasien – mais ne soient en aucun cas accessibles à un Noir, surtout lorsqu’il est d’origine africaine. Comment dès lors, ne pas comprendre sa frustration quand, après son retour au pays natal, le même Noir voit là aussi son ascension socioprofessionnelle entravée par des ressortissants français aux curriculum vitæ peu impressionnants, qui vampirisent indéfiniment les positions clé et les étages supérieurs uniquement du fait de leur appartenance à la « bonne » race ou au bon réseau mafieux? Il est à noter que lorsque par extraordinaire un cadre africain est envoyé en France en expatriation, il ne bénéficie d’aucun des avantages accordés au français qui vient travailler en Afrique : pas d’appartement de 350 m² avec employés de maison, téléphone, internet, eau et électricité payés, pas de véhicule avec chauffeur et surtout pas de rémunération dix fois supérieure à celle du salarié français.

« L’Afrique a plus besoin d’hommes de conviction que d’hommes d’ambition » (Mamadou Koulibaly)

Les firmes françaises, habituées à surfer sur l’inaptitude des gouvernants africains, qui se montrent incapables de faire cesser les discriminations que subissent les nationaux relativement aux traitements salariaux, à la formation et au transfert de compétences, ont du mal à faire face à l’arrivée sur le marché d’entreprises africaines ou anglo-saxonnes dont les objectifs de rentabilité vont de pair avec la recherche et le développement constant de la compétence et de la performance du salarié africain et/ou qui réinvestissent l’essentiel de leurs profits sur le continent. Ainsi, une grande société de téléphonie française implantée depuis quelque temps en Afrique a-t-elle été contrainte, pour enrayer la désertion de ses meilleures ressources humaines locales attirées par un concurrent sud-africain nouvellement installé et plus citoyen dans la rétribution de ses collaborateurs nationaux, de revoir les salaires de ses employés à la hausse, après avoir vainement tenter de les bloquer à des niveaux inférieurs tout en incitant les organisations patronales à exercer des pressions sur l’empêcheur de tourner en rond.

Bien qu’un bon nombre de pays africains dits francophones disposent du cadre légal nécessaire pour réprimer et éradiquer l’apartheid salarial pratiqué par les multinationales hexagonales, peu veillent à la stricte application des textes existants, qui aurait pourtant pour finalité une plus grande équité, une prompte nationalisation des emplois et du savoir-faire, et une limitation de la fuite des capitaux, favorisée par la prolifération sans fondement des cadres expatriés. Outre le fait que le travailleur expatrié bénéficie d’une rémunération indue qui n’est que très rarement justifiée et encore moins souvent déclarée dans sa globalité aux institutions fiscales du pays d’accueil, sa mise à disposition est en effet refacturée par la maison mère dans le cadre d’une assistance technique fictive, permettant une remontée additionnelle de fonds vers la France.

La pusillanimité des dirigeants africains d’expression française s’explique par le fait que la plupart d’entre eux ont été imposés à leurs peuples par l’ancienne puissance coloniale. En contrepartie, ils se sont engagés à sécuriser les intérêts et investissements français, quitte à sacrifier au passage le bien-être et l’avenir de leurs concitoyens. C’est parce qu’elle est incapable de rompre avec sa tradition de « faiseuse de rois » orientant ouvertement tant la politique intérieure qu’extérieure de ce qu’elle considère comme son pré carré en Afrique dite francophone, que la France s’est retrouvée piégée en Côte d’Ivoire. L’apparition d’hommes politiques pour qui l’intérêt du peuple qui les a portés au pouvoir – une fois n’est pas coutume – prévaut et qui sont autant déterminés à dénoncer les accords indignes aliénant le développement de leur pays qu’à procéder à toutes les réformes économiques et sociales qui s’imposent, est perçue – à juste titre – comme un facteur déstabilisateur du système bien rôdé de spoliation que personne n’avait jusque là osé remettre en cause. Ce sont ces hommes de conviction, qui s’appuient dorénavant sur des populations de plus en plus éduquées et clairvoyantes, qui sonneront bientôt le glas du Pacte colonial.

Que la France et les nègres abdiquent et laissent les Africains travailler pour l’Afrique !

Nathalie Yamb in Mutations & Le Courrier d'Abidjan, Août 2006

Par Mahalia Nteby
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Dimanche 8 octobre 2006 7 08 10 2006 17:41

“ J’aurais pu libérer un millier d’esclaves en plus si seulement j’avais pu les convaincre qu’ils étaient des esclaves. ” (Harriet Tubman)

Alors que la thématique de la recolonisation économique et politique du continent par les puissances occidentales est de plus en plus récurrente dans les médias africains, celle de la colonisation mentale demeure confidentielle. Il ne saurait cependant y avoir de refondation africaine pérenne sans une émancipation préalable de la pensée.

“ Pour perpétuer leur domination impériale sur les peuples d’Afrique, les colonisateurs ont cherché à réduire l’esprit africain en esclavage et à détruire l’âme africaine. Ils nous ont obligés à accepter le fait qu’en tant qu’Africains, nous n’avons rien apporté à la civilisation humaine ”, accusait l’actuel président de la République d’Afrique du Sud Thabo Mvuylewa Mbeki en août 1998. Un état des lieux en Afrique dite francophone permet d’établir que malgré cette prise de conscience, à ce jour, aucune mesure n’a été mise en oeuvre pour remédier à cet état de chose.

Parce qu’elle n’a pas encore été capable de développer des stratégies pour s’en extraire, l’Afrique est plongée dans une crise sans précédent. L’esclavage, puis la colonisation, ont engendré un profond mépris pour tout ce qui est originaire d’Afrique. Cette déconsidération est exprimée par les Occidentaux, mais également par les Africains eux-mêmes. Dès 1847, dans son ouvrage ‘Misère de la Philosophie’, en réponse au français Pierre-Joseph Proudhon, le philosophe et économiste allemand Karl Marx ancrait pourtant les Africains comme éléments fondateurs du capitalisme moderne, basé sur le principe du commerce international. “ L'esclavage direct est le pivot de l'industrie bourgeoise aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage, vous n'avez pas de coton; sans le coton, vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donné leur valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce de l'univers, c'est le commerce de l'univers qui est la condition de la grande industrie. Ainsi l'esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance. ”

“ L’éducation est notre passeport pour le futur, parce que demain appartient au peuple qui s’y prépare aujourd’hui. ” (Malcolm X)

L’Occident a sous-développé l’Afrique. En ponctionnant ses jeunes populations à travers la traite transatlantique, il lui a fait perdre des opportunités de développement. Il a continué son entrave à l’évolution africaine pendant la période coloniale. En parallèle à l’exploitation des travailleurs locaux, l’administration coloniale s’est attelée à annihiler toute velléité d’innovation et d’amplification des ressources intellectuelles africaines par la mise en place d’un système éducatif limitant les occasions et les niveaux d’éducation. C’est ainsi que l’Europe a pu financer et poursuivre l’amélioration de ses politiques socio-économiques, technologiques et culturelles grâce aux revenus tirés de l’esclavage et de la colonisation, en étouffant toute volonté d’émancipation de la part de populations vassalisées.

Cette situation d’aliénation mentale perdure encore aujourd’hui. Les Africains grandissent en apprenant ce que “ leurs ancêtres les Gaulois ” veulent bien qu’ils sachent. Les méfaits coloniaux et post coloniaux sont édulcorés, quand ils ne sont pas purement et simplement passés sous silence. La mémoire à géométrie variable. Dans les écoles de Yaoundé, Abidjan, Lomé, Dakar ou Libreville, on étudie l’Histoire de France. Les étudiants africains, qui savent tout sur Louis IV, Napoléon Bonaparte ou la guerre de Cent Ans, ne peuvent, dans le meilleur des cas, que balbutier quand il s’agit d’évoquer le socialisme Ujamaa tanzanien, la révolution haïtienne, le génocide commis par les Français au Cameroun, Chaka Zulu, Samory Touré, Anna Zingha ou la politique de Refondation en Côte d’Ivoire.

Peut-on alors vraiment s’étonner que les attaques les plus virulentes contre les régimes qui encouragent le changement et la conscientisation africaine proviennent de pays encore fortement sous influence coloniale, à la tête desquels se trouvent des présidents qui, loin d’être des défenseurs acharnés de la démocratie et du partage équitable des richesses, se distinguent surtout par leur fidélité servile à l’endroit de la puissance impérialiste ?

La connaissance de l’histoire africaine est essentielle au rejet de l’autodénigrement provoqué et encouragé par le système colonial. Il est donc impératif de revoir les programmes scolaires en Afrique, particulièrement dans les pays subsahariens dits francophones. Il est difficilement compréhensible que des auteurs comme Walter Rodney, Chinua Achebe, Frantz Fanon, Cheikh Anta Diop, Mongo Beti, François-Xavier Verschave ne soient pas inclus dans le cursus scolaire standard de l’écolier africain. Il est surprenant de voir tant de jeunes Togolais, Congolais, Maliens lire avidement des bandes dessinées comme Astérix ou Tintin au Congo, qui glorifient souvent de manière outrecuidante la suprématie des Occidentaux. Une explication peut être trouvée dans le manque d’alternatives. Où sont les super héros, les bandes dessinées, les jeux vidéo africains ? Pour permettre l’émergence d’une attitude nouvelle des Africains face à leur histoire et face à eux-mêmes, la rééducation doit débuter dès la maternelle et continuer dans les amphithéâtres universitaires. Il ne s’agit pas d’isoler l’Afrique, mais d’éradiquer les mentalités coloniales et néo coloniales inculquées aux jeunes Africains en remplaçant le curriculum hérité des Français, des Anglais et des Portugais par un autre privilégiant l’acquisition de la culture indigène : la place centrale serait occupée par la littérature africaine ; en deuxième ligne viendrait celle de la diaspora, suivie de celles de peuples ayant vécu des expériences similaires aux Africains (les Antillais, les Sud Américains), pour finir par l’étude périphérique de quelques auteurs occidentaux soigneusement sélectionnés.

Des concepts novateurs existent. Qu’ils s’appellent Renaissance en Afrique du Sud ou Refondation en Côte d’Ivoire, leur principe demeure le même. Mettre l’Afrique et l’Africain au centre des préoccupations du continent. Ces projets rencontrent naturellement l’opposition des anciennes forces coloniales. Mais les politiques d’immigration de plus en plus restrictives qu’elles mettent en place pour endiguer les flux humains venus du Sud, qui fuient justement la pauvreté provoquée par le pillage continu de leurs ressources naturelles, aideront à leur réalisation. En fermant ses portes à la grande majorité des ressortissants des pays subsahariens, l’Europe participe sans le vouloir à la réorganisation des repères fondamentaux des Africains. Un autre facteur indispensable à la réappropriation de son destin par l’Afrique est l’implication de son intelligentsia dans le processus de l’africanisation des esprits.

Cogito ergo sum

Le rôle historique des intellectuels consiste à être les porte-voix du développement et de la culture de leurs pays respectifs. La tragédie africaine résulte en grande partie du fait que ses intellectuels ont abdiqué devant cette responsabilité. Ils refusent leur africanité en émigrant, en s’exilant. Alors que les Européens qui viennent en Afrique restent des Européens, les Africains qui partent étudier, travailler ou vivre en Occident s’occidentalisent. “ Le thème du retour au pays natal a pratiquement disparu du paysage romanesque africain ” constate l’écrivain Djiboutien Abdourahman A. Waberi, auteur du renversant ‘Aux Etats-Unis d’Afrique’. Signe des temps : Les auteurs africains préfèrent se focaliser sur le thème de l’arrivée de l’Africain en Europe.

L’intelligentsia africaine est devenue étrangère à la civilisation qu’elle est chargée de développer. La libération et le développement de l’Afrique sont toutefois impossibles sans l’existence d’une intelligentsia afrocentriste. Il est donc crucial pour le continent que ses intellectuels mettent leurs compétences au service de la lutte, revêtent leurs habits d’anthropologues de terrain, développent une pensée et une méthode révolutionnaires et opèrent un salvateur retour aux sources, tel que souhaité par Thabo Mbeki : “Je rêve du jour où les mathématiciens et les informaticiens africains quitteront Washington et New York, où les physiciens, ingénieurs, docteurs, managers et économistes abandonneront Londres, Manchester, Paris et Bruxelles pour se joindre aux cerveaux du continent et entreprendre de trouver des solutions aux problèmes et aux défis de l’Afrique, d’ouvrir la porte de l’Afrique au monde du savoir, d’intégrer l’Afrique dans l’univers de la recherche sur les nouvelles technologies, l’éducation et l’information. ”

Ex Africa semper aliquid novi!

Mahalia Nteby in Le Courrier d'Abidjan, 04/10/2006

Par Mahalia Nteby
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Dimanche 19 novembre 2006 7 19 11 2006 20:18


«Dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas trop important» François Mitterrand à propos de l’extermination en cent jours d’un million de Tutsis par le gouvernement Hutu rwandais soutenu par l’Etat français

La France peut se prévaloir d’un curriculum interminable de contrée génératrice de massacres et de génocides. De Napoléon Bonaparte à Jacques Chirac, en passant par Charles de Gaulle et François Mitterrand, beaucoup de chefs d’Etat français ont contribué au naufrage d’une nation que l’on disait autrefois hautement civilisée. Comment un pays, qui a tant de sang sur les mains et tant de cadavres dans ses placards, peut-il se permettre de s’ériger en parangon de vertu donneur de leçons ? D’où vient-il qu’un pays comme la France, qui s’autoproclame patrie des Droits de l’Homme, développe une telle admiration morbide pour les tueries et les génocides ?

Témoignages essentiels

Les souffrances endurées à regarder les indispensables «Tuez-les tous» de Raphaël Glucksmann, «La victoire aux mains nues» de Sidiki Bakaba, «L’assassinat de Félix Moumié. L’Afrique sous contrôle» de Frank Garbely, «1802, l’épopée guadeloupéenne» de Christian Lara ou «Seigneur de guerre» d’Andrew Nicoll, à défaut de fournir une explication formelle, confrontent le spectateur à une irrespirable réalité. Impossible d’en ressortir indemne, parce que les heures passées à ingurgiter des abominations historiquement justes et vérifiées, en tanguant entre fascination et répulsion jusqu’à tomber dans le gouffre d’une impuissance nauséeuse, finissent par provoquer un sursaut de révolte, tout au moins chez les victimes des exactions perpétrées et leur descendance. Ces films et documentaires, véritables coups de poing dans l’abdomen, interpellent, en posant un regard froid sur un cynisme d’Etat sans limites. Et ils soulèvent également la problématique de la responsabilité individuelle et collective.

En 2006, la culpabilité du peuple français dépasse de loin celle de l’Allemagne nazie

Plus de soixante ans après la mort d’Hitler et la fin de la IIème guerre mondiale, les Allemands portent encore sur leurs épaules l’opprobre de la Shoah. Mais le peuple français, voyeur des crimes repoussants dont ses dirigeants sont les artisans et qui se perpétuent jusqu’à ce jour, demeure impavide. Il est intéressant d’observer la réaction des citoyens français ordinaires, qui consiste à rejeter sur leurs hommes politiques et sur eux seuls, la responsabilité de cette inhumanité récurrente, des horreurs commises et du déshonneur, quand ceux-ci sont trop criards pour être occultés. La lâcheté, l’aveuglement, l’indifférence dont l’opinion publique française fait preuve quotidiennement démontrent, plus qu’un renoncement, une ambition irrépressible à se donner l’image d’un peuple supérieur aux autres. L’Etat français, fort de l’assentiment silencieux de ses populations, a revu et corrigé le principe nietzschéen du surhomme: s’appliquant aux Africains, il a crée le concept du «non-homme». Et l’effrayant parallélisme entre la France d’aujourd’hui et l’Allemagne national-socialiste d’Adolf Hitler ne s’arrête pas là.

Malgré cinq siècles d’implication de la France dans la déportation esclavagiste (Guadeloupe, Haïti), les expéditions coloniales en Afrique, les hécatombes (Algérie, Cameroun, Côte d’Ivoire, Madagascar, Nigeria, Rwanda) et les meurtres (Ben Barka, Félix Moumié, Dulcie September), l’opinion gauloise se refuse encore et toujours à briser ses propres tabous et persiste à se confiner dans une posture faite d’infantilisme, d’irresponsabilité et de complicité devant des crimes atroces exécutés en son nom, entraînant inévitablement sa damnation dans la psyché des Africains. Alors que les Allemands d’hier et d’aujourd’hui reconnaissent leur culpabilité collective dans la mise en oeuvre du judéocide initié par Hitler, le monstrueux peuple frère français, lui, dans l’amnésie, la cécité et l’impunité, reconduit ad vitam aeternam son inhumanité et le nihilisme exterminateur de ses gouvernants envers l’Afrique. A l’hideuse réalité, les Français privilégient de succomber à la propagande d’Etat, qui leur fait croire en la bonté de la France envers ces «pauvres nègres», qui n’ont rien à manger, rien dans la tête et ne savent que s’entretuer.

Charles de Gaulle, machine à tuer du nègre et du maghrébin 

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Depuis des siècles, la politique française en Afrique laisse derrière elle un malodorant et sanglant sillon. Elle fait usage de toutes les formes de guerres – la diplomatique, la militaire, la logistique, la médiatique, la financière – contre des Etats et des peuples qui, bien qu’ils soient considérés comme quantités négligeables dans l’imaginaire populaire hexagonal, sont d’une importance capitale pour les intérêts géostratégiques et la stabilité économique de la France.

Le 8 mai 1945, à Sétif, Guelma, Kherata et Djidjelli en Algérie, le gouvernement français issu de la Résistance et dirigé par Charles de Gaulle va exercer une dantesque répression en faisant tuer 45 000 Algériens dont le crime est d’avoir oser manifester pour réclamer leur indépendance. Plus tard, le 17 octobre 1961, ce sont plus de 325 ressortissants Algériens qui sont massacrés à Paris par la police française sur ordre du préfet Maurice Papon, pour avoir protesté contre l’instauration d’un couvre-feu sélectif ne concernant que «les Français musulmans d’Algérie».

Alors que de Gaulle préside encore aux destinées de l’Hexagone, le feu tombe du ciel sur le quartier Congo à Douala le 24 avril 1960. Soupçonnant la présence de plusieurs combattants du mouvement indépendantiste de l’Union des Populations du Cameroun (UPC), les forces françaises bombardent le quartier au napalm, condamnant à mort tous les habitants. Ceux qui tentent de fuir l’incendie sont aussitôt abattus par les troupes qui encerclent le quartier. Plusieurs milliers d’enfants, de femmes et d’hommes périssent en quelques heures, et leurs corps sont rapidement jetés dans des puits. Le lendemain matin, le quartier Congo est un no man’s land.

Par la suite, pour casser la résistance qui s’est repliée dans les massifs de l’Ouest du pays, un officier français, le colonel Lamberton, s’attache à déclencher une névrose collective en mettant en doute la légitimité de l’appartenance des Bamiléké au paysage ethnique camerounais. «Le Cameroun s'engage sur les chemins de l'indépendance avec dans sa chaussure un caillou bien gênant. Ce caillou, c'est la présence d'une minorité ethnique, les Bamiléké, en proie à des convulsions dont ni l'origine ni les causes ne sont claires pour personne. Sans doute, le Cameroun est-il désormais libre de suivre une politique à sa guise et les problèmes Bamiléké sont du ressort de son gouvernement. Mais la France ne saurait s'en désintéresser. Ne s'est-elle pas engagée à guider les premiers pas du jeune État et les problèmes, ne les lui a-t-elle pas légués non résolus?» Sous la houlette de Jacques Foccart, éminence grise de de Gaulle en matière de gestion des affaires africaines, qui commandita l’assassinat à Genève du leader de l'UPC Félix Moumié, une campagne militaire est menée dans l’Ouest du Cameroun, qui conduit à la quasi éradication de toute une tribu. Selon l’un des acteurs de ce carnage, le pilote d’hélicoptère français Max Bardet «En deux ans, de 1962 à 1964, […] ils ont massacré de 300 000 à 400 000 personnes. Un vrai génocide. Ils ont pratiquement anéanti la race. Sagaies contre armes automatiques, les Bamiléké n'avaient aucune chance». Pierre Guillauma, ministre français des Armées de l’époque, qualifiera plus tard de «convenable» l’écrasement de la révolte Bamiléké par le corps expéditionnaire français appuyant l’armée d’Ahmadou Ahidjo, désigné par Paris comme président du Cameroun. Quant à Pierre Messmer, alors Haut-Commissaire, c’est avec une jubilation non dissimulée qu’il admet l’existence de «camps de regroupement» en pays Bassa (Sanaga Maritime au Cameroun), suivant le modèle des camps de concentration allemands: «C’était des camps avec des barbelés. Vous savez, j’avais été prisonnier quelques temps dans un camp en Allemagne, alors je savais comment ça se passait», déclare-t-il au réalisateur suisse Frank Garbely en éclatant de rire.

En 1966, de Gaulle décide d’encourager les sécessionnistes biafrais. En effet, pour l’Elysée, un morcellement du Nigeria offre non seulement une opportunité de freiner l’ingérence soviétique aux portes de sa «zone d’influence», mais surtout une nouvelle source d’approvisionnement en pétrole, la France étant devenue particulièrement dépendante depuis la «perte» de l’Algérie. Sous couvert d’une action «humanitaire», et avec l’aide de ses serfs Félix Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire et Albert (Omar) Bongo du Gabon, Foccart fait livrer des armes aux Biafrais huit mois avant leur déclaration d’indépendance (un DC4 en transportant s’écrasera d’ailleurs le 11 octobre 1966 au Cameroun). Malgré le fait qu’elle la sache vouée à la défaite, la France soutient jusqu’au bout la guerre du colonel Ojukwu contre l’armée nigériane, qui se soldera par plus d’un million de morts.

François Mitterrand, incarnation du Mal absolu
En s’affranchissant de toute possibilité d’être condamnés, le peuple et les gouvernements successifs français s’attribuent de facto le droit de récidiver à l’infini l’exercice et la banalisation du Mal. Mieux que tous les chefs d’Etat français qui l’ont précédé, Mitterrand fait preuve d’une terrifiante lucidité à décider et à appliquer l’horreur, dès lors qu’il s’agit de l’Afrique.

En 1986, alors que le régime d’apartheid est frappé d’un boycott international consécutif au massacre des écoliers de Soweto, la France livre, avec l’aide des autorités ivoiriennes de l’époque, armes, pétrole, charbon et technologie nucléaire à P.W. Botha, président raciste d’Afrique du Sud. La représentante de l’African National Congress (ANC) en France, Dulcie September, en possession d’informations explosives sur ce trafic, devient un danger pour le gouvernement français. Elle est tuée à bout portant de cinq balles le 29 mars 1988, après que le ministre de l’Intérieur français de l’époque, Charles Pasqua, lui ait refusé une protection policière malgré les menaces dont elle avait fait l’objet. D’après l’enquête de la journaliste hollandaise Evelyne Groeninck, l'assassinat a été commis par Jean-Paul Guerrier, adjoint de Bob Denard, le mercenaire agréé de l’Etat français, cheville ouvrière de la plupart de ses coups fourrés et manigances inavouables en Afrique. Il aurait été commandité par un service sud-africain en liaison avec la DGSE. Grâce à la disparition opportune de Dulcie September, la France mitterrandienne a pu éviter des révélations compromettantes sur son contournement du boycott du régime de l'apartheid décidé par l'ONU et sur le fait qu’elle était devenue le premier fournisseur d’armes de Pretoria.

Mitterrand a été très proche d’un des principaux collabos français pendant l’occupation allemande: René Bousquet, secrétaire général à la police de Vichy. Serait-ce ces expériences vichyssoises qui lui ont donné l’envie de mettre en œuvre son génocide à lui, et d’accomplir l’impensable ? Toujours est-il que son action sur le continent Noir fut aussi ravageuse pour les Africains que celle d’Hitler le fut pour les Juifs. Un petit pays d’Afrique australe allait devenir son terrain de jeu.

Dès l’indépendance du Rwanda, les Tutsis, ethnie minoritaire représentant 10% de la population, sont victimes d’un véritable apartheid et obligés de fuir dans les pays voisins. Après avoir à plusieurs reprises tenté un retour dans leur pays, les Tutsis se dotent, à la fin des années 80, d’une organisation politico militaire, le Front Patriotique Rwandais (FPR), auquel se joignent des opposants Hutus modérés, qui lance, depuis l’Ouganda, ses troupes à l’assaut du régime ethno raciste de Juvénal Habyarimana, le 1er octobre 1990. «Il y a avait plusieurs options: premièrement, rester des réfugiés et des apatrides perpétuels; deuxièmement, continuer à espérer qu’un jour, la communauté internationale résoudrait le problème ou enfin, faire face à la triste réalité et comprendre que, l’oppression étant exercée par la force, il fallait s’y opposer par la force», explique Paul Kagame, chef du FPR et actuel président de la République rwandaise.

Pendant les quatre années qui suivent, Habyarimana et les siens mettent tout en œuvre pour transformer une guerre politique en une guerre raciale, qui opposerait Hutus et Tutsis. Et pour cela, ils ont des alliés de choix: le président français François Mitterrand, qui co-produira sans état d’âme le dernier génocide du 20ème siècle; le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies Boutros Boutros-Ghali, qui inondera la communauté internationale de contrevérités et d’euphémismes scandaleux; et le sous-secrétaire général responsable des opérations du maintien de la paix à l’ONU, Kofi Atta Annan, qui , en avril 1994, opposera une fin de non recevoir sans appel à la demande de renforts qu’avait émise le commandant de la Mission des Nations Unies au Rwanda (MINUAR), le général canadien Roméo Dallaire, pour pouvoir démanteler des caches d’armes suffisamment importantes pour tuer 1000 Tutsis en vingt minutes: «Il doit être bien compris que si la MINUAR est en mesure d'offrir de l'aide ou de l'assistance dans de telles opérations, elle ne peut pas, je le répète, elle ne peut pas jouer un rôle actif dans leur exécution. Le rôle de la MINUAR est strictement un rôle de surveillance.»

Prenant pour prétexte la défense de l’influence française en Afrique, François Mitterrand fournit une aide totale au régime fasciste d’Habyarimana. Depuis son arrivée au pouvoir en 1981, il entretient des rapports très étroits avec les dirigeants du Rwanda, qui se situe à la limite de la sphère anglophone et qui commande l’entrée au Zaïre et à toutes ses richesses. Son fils, Jean-Christophe, qui dirige la cellule africaine de l’Elysée, se rend d’ailleurs très souvent à Kigali. «On constatera une complicité incroyable, un compagnonnage auquel on ne comprendra rien entre Jean-Christophe Mitterrand, fils du Président français, et Jean-Pierre Habyarimana, fils du Président rwandais», témoigne Thérèse Pujolle, chef de la mission française de coopération civile à Kigali de 1981 à 1984. Ainsi, faisant suite à la demande du dictateur putschiste, la France s’engage directement aux côtés de l’armée rwandaise à travers l’opération Noroît et freine momentanément l’offensive militaire du FPR d’octobre 90. Parallèlement, les forces françaises forment et encadrent l’armée hutu, qui elle-même entraîne la jeunesse du parti au pouvoir, organisée en milices de la mort, les Interahamwe et les cellules «d’autodéfense» créées dans les villages. Concomitamment, le Crédit Lyonnais prête les fonds nécessaires à l’achat des armes (machettes et fusils) pour procéder à l’anéantissement des Tutsis.

L’entourage d’Habyarimana se radicalise de plus en plus. A travers la Radio Télévision des Mille Collines, porte-voix des terroristes radicaux du Hutu Power, dirigée par Ferdinand Nahimana et co-financée par l’épouse du président, la haine est propagée, les appels aux meurtres et aux massacres lancés. Même le président Habyarimana est menacé ouvertement, parce que subitement trouvé trop modéré. La radio annonce, à mots couverts, son assassinat pour Pâques 1994 et demande aux Hutus d’être prêts pour une action de grande envergure. Et en effet, l’avion de Juvénal Habyarimana est abattu alors qu’il atterrit sur Kigali le 6 avril 1994. C’est le signal de départ, le prétexte opportun pour «un génocide sans importance», dixit François Mitterrand, mais minutieusement préparé de longue date et qui coûtera la vie à un million de personnes en cent jours.

Pour Mitterrand, le jeu du pouvoir devient la toile de fond d’un projet politique qui lui-même n’est plus la finalité, mais la justification de comportements et de jeux d’alliances horribles. Dès le départ, il adhère au principe du génocide. En janvier 1992 à Paris, Paul Dijoud, directeur des affaires africaines et malgaches au Quai d’Orsay, dont l'adjoint est l'actuel Premier Ministre français Dominique de Villepin, s’adresse en ces termes à Paul Kagame: «Vous devez arrêter de combattre et laisser Habyarimana vous absorber et régler vos problèmes. Tout d’abord, vous ne pouvez pas vaincre les forces gouvernementales et prendre le pouvoir; vous perdez votre temps. Mais de toute façon, si jamais vous arriviez à Kigali et preniez le pouvoir, vous ne trouveriez plus aucun des vôtres en vie.»

La France ne se contente pas seulement d’être l’unique pays occidental à reconnaître la légitimité du Gouvernement Intérimaire exterminationniste antitutsi; elle va le co-constituer lors de réunions qui ont lieu dans les locaux de l’ambassade de France à Kigali. Elle déclenche l’opération Amaryllis (dirigée par le général Poncet, que l’on retrouvera plus tard à la tête de l’opération Licorne en Côte d’Ivoire), officiellement pour évacuer quelques 1500 Européens, et plus discrètement, les piliers du Hutu Power, (parmi lesquels la veuve Agathe Habyarimana, dure parmi les durs du régime) mais dont l’objectif réel est la livraison d’armes aux génocidaires Hutus. Des officiers français prennent une part active à l’ethnocide sur le terrain. Mobilisées par l’extermination des Tutsis, les forces gouvernementales, assistées par les troupes françaises, sont incapables de freiner l’avancée de l’armée de Kagame. Le choix politique de l’axe Kigali-Paris est clair: le génocide doit primer sur le conflit militaire avec le FPR. L’avancée victorieuse des troupes Tutsis fait cesser les massacres, mais est un cauchemar pour l’Elysée. Mitterrand envisage alors d’entrer frontalement en guerre contre la seule force qui met fin au génocide, et met sur pied l’opération Turquoise, une mission «humanitaire» des plus douteuses. Déploiement d’avions Jaguar et Mirage, d’hélicoptères d’attaque, de centaines de véhicules blindés, de gros mortiers, mais très peu de matériel nécessaire à la conduite d’une mission humanitaire. Renonçant finalement à attaquer le FPR à Kigali, les militaires de l’opération Turquoise, qui sont acclamés et fêtés par les génocidaires, protègent le repli de l’armée défaite Hutu et permettent un exil salvateur vers le pays du très francophile Mobutu, le Zaïre. Comme dernière mesure de rétorsion contre ceux qui ont contrecarré son gigantesque plan d'épuration ethnique, la France bloquera toute aide financière de la Banque Mondiale et de l'Union Européenne au nouveau gouvernement Tutsi de Kigali jusqu'au 25 novembre 1994.

Sous la direction de François Mitterrand, la France, pendant quatre ans, s’est rendue coupable de génocide, d’entente en vue de commettre un génocide, de complicité de génocide et de crime contre l’humanité. Le génocide est un crime qui interpelle l’humanité dans son ensemble; reconnaître son existence est un devoir qui s’impose à tous, car la nier revient à en banaliser l’horreur. Reconnaître sa responsabilité dans la perpétration d’un génocide ou d’un massacre à grande échelle et en accepter la sanction est non seulement le premier pas vers la rédemption, mais évite également d’insulter la mémoire des victimes et permet à ceux qui ont survécu aux actes de barbarie de commencer à faire leur deuil et à se reconstruire.

Interrogé sur l’absence de résipiscence de l’Etat français quant à sa grave implication dans le dernier génocide du XXème siècle, Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée au moment des faits et personnage aussi nuisible que Jacques Foccart, se gausse de cette «espèce de mode un peu religieuse, cette manie de la confession». Il y aurait eu tellement d’horreurs commises depuis la nuit des temps que l’on pourrait passer des journées entières à se repentir; il y a mieux à faire. Alain Juppé, ministre des Affaires Etrangères du gouvernement de cohabitation français pendant le génocide – celui que Jacques Chirac appelle affectueusement «le meilleur d’entre nous» – va plus loin: «Je conçois un sentiment de légitime fierté dans la manière dont la France a montré l’exemple. Il m’était arrivé dans ma vie politique de faire des erreurs. Dans ce cas précis, si c’était à refaire, je le referai exactement de la même manière, avec la même conviction, avec le même enthousiasme».

Jacques Chirac, le néant malfaisant
Cette effarante politique françafricaine qui a généré un million de morts en trois mois au Rwanda et qui est fièrement revendiquée par les proches du successeur de François Mitterrand à la tête de l’Etat français, augure à bien des égards des méthodes que Jacques Chirac va employer pour se débarrasser de ceux qui voudraient remettre en cause le «pré carré français» en Afrique. Et cela ne va pas tarder.

Pour Jacques Chirac, l’Africain est un objet, inanimé et donc sans âme, dont les odeurs l’importunent et qui n’est «pas mûr pour la démocratie». Il ne saurait donc accepter qu’un petit professeur d’histoire et de géographie, devenu président du joyau ivoirien en gagnant des élections qu’il n’a pas lui-même organisées, après trente ans d’opposition «pacifiste» à son grand ami Houphouët-Boigny, remette en cause l’ordre établi par des accords signés le 24 avril 1961, et désormais connus sous le nom de Pacte colonial.

C’est pourtant ce que va faire Laurent Gbagbo. Pendant ses années d’opposition, d’exil et de prison, où il séjourne régulièrement - ainsi que sa famille - sur ordre d’Houphouët-Boigny, il a eu le temps de peaufiner un projet de gouvernement pour le jour où lui et sa formation politique, le Front Populaire Ivoirien (FPI), gagneront les élections. Ecole gratuite, assurance maladie universelle, décentralisation, liberté de la presse, octroi des grands contrats d’exploitation des matières premières et de construction sur appel d’offre au mieux disant – ce qui revient quasiment à exclure les sociétés françaises – … Le projet de Gbagbo est résolument afrocentriste et met en danger les intérêts de la France.

Pour écarter l’impénitent, Chirac est prêt à aller jusqu’au bout de la logique génocidaire de la politique africaine de la France qui prévaut depuis d’innombrables générations, même si, au début du «conflit» qui l’oppose à Laurent Gbagbo, il n’envisage à aucun moment que le coup d’Etat qu’il prépare par le Mali et le Burkina Faso interposés, puisse durer plus de quelques jours avant d’aboutir. Encadrement et formation d’une armée, livraisons d’armes, organisation de la propagande, instrumentalisation de l’humanitaire et des médias, tout est prêt. Une opposition politico-militaire est créée. La France finance la formation et l’armement de ceux qui sont chargés de déposer le régime Gbagbo, pendant que le Burkina Faso, dirigé par le très fiable assassin Blaise Compaoré, leur fournit gîte, couvert et bases d’entraînement. Pendant ce temps, une infernale machine de propagande digne de Goebbels se met en marche. On invente une menace d’ethnocide religieux des Sudistes majoritairement chrétiens contre des Nordistes principalement musulmans. Relayée dans toutes les instances internationales, cette allégation se grave dans l’imaginaire collectif occidental et même mondial. La Radio Télévision des Mille Collines de l’Etat français, Radio France International (RFI), effectue le même travail de préparation de massacre et d’appels à la violence. Une véritable opération de terrorisme médiatique mensonger est déroulée, incluant également des chaînes publiques et privées de télévision françaises, les agences de presse AFP et Reuters ainsi que des journaux à priori sérieux comme Le Monde, Libération, Le Figaro.

Le 19 septembre 2002, alors que comme par hasard, plusieurs dizaines de journalistes et reporters français sont arrivés quelques jours auparavant à Abidjan, le mot d’ordre est lancé et les assaillants attaquent dans tout le pays. Plus de 300 morts en une journée, rien qu’à Abidjan. Le président est à Rome; cette fois, il ne sera pas nécessaire d’abattre un avion. Il suffit qu’il reste hors de son pays, et il aura la vie sauve. Chirac se fend donc d’un coup de téléphone pour lui garantir un exil doré en France, comme si tout est joué d’avance. Mais Gbagbo rentre à Abidjan et le scénario un peu simpliste de Chirac s’écroule comme un château de cartes. Il convoque les acteurs de la crise (ses hommes de main comme ses adversaires) dans un centre du rugby de la banlieue parisienne, à Marcoussis. Tous les participants vont signer des accords visant à dépouiller le président élu de ses pouvoirs, sauf l’Etat ivoirien, qui n’y est pas représenté.

Chirac n’est pas moins malfaisant que ces prédécesseurs, mais il n’a aucun talent. Et l’éminence grise de de Gaulle, Jacques Foccart, qu’il avait réactivé juste après son accession à la magistrature suprême, pour pallier à son manque flagrant de sens stratégique, est décédée depuis quelque temps. Les années passent, Gbagbo est toujours en place, Chirac perd patience et décide alors de tomber le masque. Puisque les Ivoiriens sont incapables de s’entretuer comme prévu, alors l’Etat français va prendre lui-même les choses en main. Les troupes françaises, au sein de l’opération Licorne, sont officiellement là pour faire «respecter une zone de confiance entre le nord et le sud du pays». Mais elles vont plutôt distribuer des armes et distiller la haine ethnique dans la zone de repli des «rebelles», sous le couvert d'actions humanitaires comme la distribution de médicaments. Et,  pendant quatre jours, du 6 au 9 novembre 2004, comme au Rwanda, les militaires français tirent à bout portant sur des civils ivoiriens non armés. Un massacre. En plein jour, filmé et diffusé en mondovision par – sublime ironie – des caméras de télévision française. Ils attaquent également la résidence du chef de l’Etat, pour en finir une fois pour toutes. Mais là aussi, ils échouent. Comme au Rwanda, l’armée française encadre, protège et exfiltre les auteurs d’exactions en tous genres, viols, tortures, braquages, assassinats, quand ils n’en sont pas eux-mêmes les auteurs. Comme au Rwanda, ils s’appuient sur l’Organisation des Nations Unies pour légitimer leur barbarie méphistophélique. L’homme qui avait refusé d’envoyer au Rwanda des troupes onusiennes supplémentaires qui auraient pu empêcher le génocide des Tutsis, Kofi Annan, est devenu entre temps Secrétaire Général de l’ONU et le meilleur allié de la Chiraquie. Mais malgré tous ces efforts, malgré cette coalition de puissances meurtrières, malgré les moyens gigantesques investis dans cette guerre totale que mène Jacques Chirac contre la Côte d’Ivoire nouvelle, la France ne parvient toujours pas à ses fins, bien qu’elle s’obstine à ne pas jeter l’éponge. Chirac est un monstre conscient, qui ne regrette rien, si ce n’est de ne pas encore avoir pu aller au bout de la mission destructive qu’il s’est assignée.

Un jour, les Erinyes s’abattront sur les citoyens français

Etablir une comparaison entre l’acte meurtrier d’Oradour-sur-Glane par les Allemands en 1944, le rayage de la carte du quartier Congo au Cameroun par les hommes de de Gaulle en 1960 et le massacre d’Ivoiriens devant l’Hôtel Ivoire par la force française Licorne en 2004 peut paraître intolérable à la sensibilité hexagonale, mais il est évident que pour les victimes, il n’y a aucune différence. La France abhorre que l’on remue son passé qui laisse trop souvent remonter à la surface les actes nauséabonds qui jalonnent son histoire. Pourtant, comme à Faust, une main lui a été tendue à plusieurs reprises pour qu’elle puisse se racheter. Mais épouvantable et entêtée, elle l’a toujours refusée.

Aucune nation, aussi démocratique soit-elle, n’est à l’abri de telles abominations, qui sont certes pensées et planifiées par des intellectuels, des énarques, de politiques, des économistes, mais bel et bien admises et avalisées par des hommes ordinaires. Les contribuables français sont descendus par centaines de milliers dans les rues pour manifester contre la guerre annoncée des Etats-Unis en Irak. Mais aucun ne s’est levé pour s’ériger une seule fois contre les afrocides itératifs exécutés en son nom, avec son argent, par ses dirigeants sur les terres d’Afrique, dont les richesses sont pillées pour lui permettre de bien vivre, pendant que les propriétaires légitimes, spoliés, arrivent difficilement à survivre, quand ils ne sont pas tout simplement éliminés. Alors que l’Etat français a brutalement et sciemment ôté la vie à plusieurs millions d’Africain(e)s – et continue de le faire –, l’opinion publique hexagonale, endoctrinée, feint d’être frappée d’aphonie, d’amnésie, d’agnosie et de cataracte sélectives, pour mieux faire perdurer une tradition d'Etat de révisionnisme et de négationnisme.

Les Français seront-ils un jour capables de détruire l’essence même de la cruauté qui les caractérise ? «Hitler, Himmler, Heydrich deviendront des noms comparables à Napoléon, Robespierre ou Saint Just» avait prophétisé Jean Amery, philosophe juif autrichien rescapé d’Auschwitz (1912-1978). Aujourd’hui, on peut ajouter de Gaulle, Mitterrand et Chirac à cette liste démoniaque, eux qui, grisés par leur pouvoir, ont accompli l’insoutenable en transgressant naturellement leurs devoirs d’humanité envers l’Afrique et le reste du monde.

Mahalia Nteby in Le Courrier d'Abidjan, 22 Novembre 2006 

Par Mahalia Nteby
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Sondage, héritage et outrage à l'intelligence

Stéphane Kipré

Depuis que l’hebdomadaire français Le Point a publié un sondage de TNS Sofres effectué pour le compte de Laurent Gbagbo, Président de la République de Cote d’Ivoire et candidat à sa propre succession, la presse abidjanaise est en ébullition. «Gbagbo loin devant», tel est le titre mis en avant par Le Point, dont les media locaux proches du pouvoir se font amplement l’écho. Mais ont-ils raison de se gargariser ainsi de «l’écrasante avance de Gbagbo» ?

Rappelons les chiffres : 42% des intentions de vote au 1er tour pour Laurent Gbagbo, 30% pour Henri Konan Bédié et 28% pour Alassane Dramane Ouattara. A première vue, tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes pour les partisans du candidat Gbagbo. Et pourtant, on est bien loin du compte.

D’une part, le sondage occulte le fait qu’il y aura vingt candidats au premier tour de la présidentielle ivoirienne et non trois. Les scores mentionnés ne tiennent donc pas la route bien longtemps, tant ils seront dilués par la profusion des aspirants à la magistrature suprême; il suffit de regarder ce qui s’est passé au Gabon pour s’en convaincre.

Deuxièmement, si l’on compare les résultats de ce dernier sondage avec ceux de celui effectué en juillet 2009, également par TNS Sofres pour le compte de Laurent Gbagbo, l’on se rend compte que celui-ci a, au contraire, de sérieuses raisons de s’inquiéter. En effet, le sondage tant célébré montre un recul du candidat Gbagbo par rapport au trimestre précédent, où il rassemblait encore 43% des intentions de vote au premier tour, alors qu’Henri Konan Bédié progresse d’un point (il avait 29% en juillet), creusant ainsi l’écart avec un Ouattara stagnant à 28% depuis trois mois.

Enfin, et c’est la plus mauvaise nouvelle pour l’actuel occupant du Palais du Plateau, le sondage établit son incapacité à l’emporter dès le premier tour, même sous les auspices les plus cléments d’un cercle de candidats restreint à trois personnes. Hors, s’il est contraint d’aller à un deuxième tour, Laurent Gbagbo n’aura pas d’autre solution que de s’allier à l’un ou l’autre de ses adversaires, avec toutes les compromissions que cela implique et qui continueront de servir de prétexte pour ne pas donner aux Ivoiriens un gouvernement cohérent, compétent et responsable, capable de leur offrir le développement auquel ils aspirent légitimement.

Mais qu’est-ce qui explique ce trend négatif pour l’actuel président ?

L’embrouillamini qui caractérise son entourage n’y est certainement pas étranger. A force de vouloir ajouter une tonne d’ingrédients, dont certains fort avariés,  à la soupe, il a fini par rendre le breuvage quasiment indigeste, même pour ses partisans les plus historiques. En effet, est-il étonnant de voir de plus en plus de militants de base du Front Populaire Ivoirien se détourner de Laurent Gbagbo, alors que ce dernier semble prendre plus de plaisir à s’entourer de « pièces rapportées », plutôt qu’à la présence de ceux qui l’ont accompagné depuis les années de la clandestinité jusqu’à son accession au pouvoir ?

Les exemples foisonnent : Guillaume Soro, égorgeur de la liberté et de la prospérité des Ivoiriens, est érigé en Premier Ministre modèle ; Charles Blé Goudé, ancien Secrétaire Général de la FESCI, hâbleur et bonimenteur, dont certains passages des opuscules qu’il a commis sont apparus en délicatesse avec la vérité, est abreuvé de fonds incommensurables pour organiser de grandes tournées de harangue. Last but not least, Stéphane Kipré, sorti de nulle part et dont le seul fait de gloire est d’avoir épousé une des filles du couple présidentiel, se retrouve (miraculeusement ?), à la tête d’une telle fortune qu’il peut se permettre de fonder son propre parti, de créer son propre journal et d’y annoncer en avant-première le refus de son beau-père de laisser parrainer de sa candidature par le FPI au profit d’une nébuleuse Majorité Présidentielle (LMP). Plus ils sont hypocrites, arrivistes ou incapables, plus ils ont de chance de faire partie du «cercle restreint». Un véritable outrage à l’intelligence.

Imaginer que Gbagbo puisse véritablement envisager de positionner ces individus comme ses poulains fait frissonner et laisse présager que finalement, en matière de kidnapping du pouvoir et d’installation des «héritiers», la Côte d’Ivoire tend à se placer dans la droite ligne de pays comme le Gabon, le Togo, le Sénégal, la Libye, l’Egypte, la République Démocratique du Congo, la Guinée Equatoriale, et même la France des Sarkozy père et fils… et qu'elle est toute aussi mal servie, qualitativement parlant.

En conclusion, à part Stéphane Fouks, le communicant français (!) qui s’occupe du programme et de la stratégie de la campagne de Gbagbo, et ses intermédiaires dans l’entourage présidentiel ivoirien, dont les poches se remplissent fort peu pudiquement, on ne voit pas vraiment qui a une raison de se réjouir des résultats de ce sondage. Comme le disait Albert Camus : «Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde.»


E2
LePoint.fr
Le 22/10/2009

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