Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Bluff

Lettre à Jean S.

 


Cher Jean S.

Je voudrais exprimer par la présente toute ma solidarité. Je vous ai observé, tel un bébé phoque échoué sur la banquise de la vie publique recevoir les coups de gourdins de la populace déchainée. Je vois encore vos yeux m’interpeller d’un « m... mais, pourquoi ? » innocent et déchirant. Alors me voici. Si la classe médiatico-politique a su se mobiliser pour défendre quelques pédophiles bien introduits dans le milieu, j’aimerais être celui qui - pour une fois - défendra l’enfant que vous êtes, virgule, demeuré.

Et quoi de plus tendre, de plus émouvant qu’un enfant sans Défense ?

Oui, je sais. On dit que vous êtes « bien né » et on vous reprocherait presque que le hasard de la vie vous ait donné comme père un homme qui a été élu P. de la Ré. Mais sachez-le, Jean S., moi je vous aime bien, tout fils de P. que vous êtes.

Et il faut être vraiment aveugle pour ne pas reconnaître les qualités qui font de vous un être d’une autre trempe. Une trempe que j’aurais été fier de vous filer moi-même, n’en déplaise aux envieux, car je sais combien vous la méritez, cette trempe.

23 ans… ah le bel âge. Et dire qu’il y a cinq ans à peine, vous n’aviez même pas le droit de voter. Mais que de choses apprises, en si peu de temps ! Qu’ils raillent ! Qu’ils gloussent : car que connaissent-ils, tous ces montreurs du doigt, des affres ressentis lorsqu’il faut passer pour la énième fois par la case départ d’une année d’études ? Eh oui, tellement de choses apprises aux côtés de son papa.

- Jean …
- Oui, p’pa ?
- je veux que tu prennes la direction de la Défense.
- Ok. Je tourne au feu et on y est dans 10 minutes.
- (Soupir... Eh ben c’est pas gagné... Sa mère avait raison au moins sur un point...)

Des causes perdues, Jean S., j’en ai connues. Mais vous êtes probablement une des plus grandes causes perdues que la France d’en haut ait jamais pondue dans ses poulaillers d’acajou. (et dire que je ne sais toujours pas s’il faut faire concorder "pondue" ou pas)

Cela dit, je regrette amèrement que vous ayez renoncé à briguer la tête du quartier d’affaires de la Défense. En effet, je ne vois pas au nom de quoi certains vous reprocheraient votre candidature. Dans notre belle et vivante démocratie, n’importe quel clampin de passage peut se « déclarer » candidat à quelque chose. Et alors ? OU est le problème ? Le problème n’est pas dans la candidature, Jean S. Le problème est dans le résultat de l’élection.

On a un peu trop facilement oublié que si vous (Jean S.) étiez candidat, c’est que ces messieurs (les membres du conseil d’administration de l’EPAD) allaient voter pour vous. Vous entendez ? Ils allaient le faire !

En retirant votre candidature, Jean S. vous avez privé la France du spectacle grandiose, grandiloquent, grotesque et Omar Bongoesque d’un conseil d’administration composé de « responsables » de haut niveau baisser leurs pantalons jusqu’aux chevilles, caleçons avec, pour élire le fils légèrement post-pubère du Boss à la tête d’un des plus gros centres d’affaires en Europe.

J’aurais aimé voir capter sur vidéo - et pour la postérité, avec la liste des noms et tout - cette tribu de singes en costumes trois pièces en train de vous élire avec moins d’états d’âme que de préliminaires en pleine saison de rut.

Car le scandale, le véritable scandale, n’est pas votre candidature, Jean S… Le véritable scandale, c’est que votre candidature n’a pas été accueillie au sein du C.A. par quelques sourires amusés - avant de passer à des choses plus sérieuses...

Le véritable scandale, donc, c’est que ces types aient pu prendre votre candidature au sérieux.

Le véritable scandale, c’est qu’ils allaient vous élire, ces cons.

Et l’autre véritable scandale, celui qui me donne le vertige, c’est qu’ils sont toujours en place.

Et vous me demandez encore, Jean S., d’où vient cet étrange sentiment que plus rien n’a de sens dans la France d’aujourd’hui ?


Viktor Dedaj
Marianne2.fr
23 Octobre 2009

Recommander

Politique africaine

Mardi 3 octobre 2006

Carte Blanche - Hier, le Congo, le Rwanda. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire, le Togo. Demain, le Gabon, la Centrafrique et peut-être le Cameroun. Alors que l’opinion publique occidentale commence à s’étonner du rejet virulent de la France dans les pays africains, les médias hexagonaux entament une remise en question de la politique africaine de Jacques Chirac.

‘‘L'Afrique a mal à la France. Et – cela est moins probant, mais réel – la France a mal à l'Afrique. Car Paris voudrait bien. Il ne faut pas en douter. Mais Paris est dépassé. Au point de ne plus se rendre compte des répercussions que peuvent avoir en Afrique les mots prononcés sur les bords de la Seine. En qualifiant de «succès» un scrutin togolais à la légitimité douteuse, le ministre des Affaires étrangères, Michel Barnier, a paru nourrir la crise et semblé contribuer à exacerber un ressentiment antifrançais déjà présent, de longue date, à Lomé’’, selon Patrick de Saint-Exupéry du Figaro.

Le soutien de Chirac «à l'improbable Faure, dont le quitus hâtif de Barnier au déroulement des élections n'est que le dernier exemple en date», est ainsi ouvertement critiqué par le journaliste de Libération Gérard Dupuy, appuyé en cela par le journal Le Monde qui, dans son éditorial du 28 avril, martèle : «Il est temps que la diplomatie française adopte une ligne claire et compréhensible, favorable aux principes du droit».

La néocoloniale française dans l’impasse

Mais cela est d’autant plus difficile que pour la France de De Gaulle, de Pompidou, de Mitterrand, de Chirac, (et demain, celle de Sarkozy ?) les notions de «paix» et «démocratie en Afrique» sont totalement antinomiques avec le maintien et la sauvegarde de ses intérêts. Alors que les Anglais, ayant constaté la fin inéluctable du colonialisme, procèdent à une césure nette en privilégiant l’option «trade instead of domination», la France s’obstine coûte que coûte à vouloir rester maître de l’Afrique noire francophone, contribuant ainsi, bien malgré elle, à mettre en évidence le lien existant entre son passé colonial et l’état actuel de déliquescence du continent.

L’une des plus grandes erreurs chiraquiennes est d’avoir pensé pouvoir continuer de cogérer les destinées africaines en soutenant complaisamment des potentats tropicaux sélectionnés, sans tenir compte de l’évolution inexorable de l’espèce noire, à qui on a refusé de façon constante le droit à l’autodétermination. «Coupée de ses traditionnels piliers d'influence (Houphouët-Boigny à Abidjan, Mobutu à Kinshasa, Eyadema à Lomé...), l'ancienne puissance tutélaire est comme privée de boussole sur l'Afrique», analyse le Figaro. En effet, une fois disparus ceux que Paris a mis en place au forceps, les Etats qu’ils laissent derrière eux sont difficilement viables.

Quand Gbagbo résiste aux Français comme Astérix aux Romains

A trop entraver les droits historiques, économiques, socioculturels et politiques des populations noires, la France a allumé le brasier de la résistance parmi la nouvelle génération d’Africains et Africaines : «L'ancien pré carré n'en finit pas de rétrécir comme peau de chagrin. Le problème de la France en Afrique, c'est que, quoi qu'elle fasse, elle est désormais soupçonnée du pire», dixit Christophe Ayad et Thomas Hofnung du journal Libération.

Signe des temps : le fait même que le président ivoirien Laurent Gbagbo soit encore en vie et au pouvoir après avoir ouvertement défié Chirac rend compte de l’évolution de la situation. Les destins brisés de Boganda (Centrafrique), Tombalbaye (Tchad) ou Lissouba (Congo) témoignent en effet du sort réservé à ceux qui osaient jusqu’ici contester, ne serait-ce que de façon discrète, la tutelle de la France en Afrique. Le président Camerounais Paul Biya fera également les frais de cette politique de rétorsion. Arrivé au pouvoir en 1982, il prononce un discours mémorable en 1983, lors duquel il assène : «Le Cameroun n’est la chasse gardée de personne». Cette remise en cause implicite de la mainmise française aura pour résultat une tentative de coup d’Etat qui manque de le renverser en 1984. La longévité imprévue de Laurent Gbagbo à la tête de l’Etat ivoirien est-elle donc due à l’inénarrable adresse du président ivoirien ou à la pantelante incompétence de son homologue français?

Qui aide qui ?

Jacques Chirac qui, à chaque sommet international auquel il assiste, tente de se positionner en chantre des peuples opprimés, n’en est pas à une contradiction près. En effet, embourbé dans sa politique africaine obsolète et incongrue, il en arrive même à dépeindre le continent noir comme un boulet attaché à son pied que la France traînerait derrière elle par pure bonté d’âme. Mais qui entrave qui ? Qui a besoin de qui ? L’Afrique, productrice de pétrole, de cacao, de café, de coton, de gaz, de cobalt, de cuivre, de diamant, de manganèse, de banane ? L’Afrique et ses millions de consommateurs pour les biens et services hexagonaux?

De fait, la France a toujours eu besoin de la Côte d’Ivoire et des autres territoires de ce qu’elle a jusqu’ici considéré comme son pré carré, et elle ne souhaite rien de plus que de continuer à s’en servir pour équilibrer sa balance de paiement, résorber son taux de chômage et relever les défis de la croissance sans avoir à en assumer les conséquences politiques ou le coût social.

Prix à payer

Le double jeu de la France consiste à faire croire à son désengagement, alors qu’elle ne prend ses distances que pour mieux rapatrier ses bénéfices, fruits de l’expansion de ses multinationales. Mais, «incohérente…, [la politique africaine de la France] révèle chaque jour davantage ses limites. [Elle] obéit à une logique simple : maintenir les conditions d’enrichissement de la France à travers des liens d’ «amitié» et de «coopération» anciennement établis» d’après l’ex-ministre de la Culture et du Tourisme malienne Aminata Traoré. Et, «dépossédés des richesses de nos sols et sous-sols, de nos savoirs, et savoir-faire, nous ne serons plus dans un proche avenir que des peuples qui se saisiront des armes justes pour survivre», prophétise-t-elle, comme un écho au journal Le Monde, qui présume, à juste titre, que les Français finiront par payer le prix fort pour l’embarrassante politique rétrograde de Jacques Chirac.

Nathalie Yamb in Le Courrier d'Abidjan, 23/05/2005

Par Mahalia Nteby
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 3 octobre 2006

L’objectif de la politique française en Afrique est d’une part de maintenir un contrôle politique sur les Etats africains francophones pour justifier le rang international de la France comme puissance mondiale, notamment à l’ONU, et d’autre part d’entretenir l’exploitation quasi monopolistique des richesses de ces mêmes Etats au profit des intérêts français.

Cette politique s’exprime par un soutien sans faille à des dictatures inféodées à Paris dont la mission est d’abord d’interdire un développement démocratique des pays africains dans la mesure où celui-ci pourrait remettre en cause le pouvoir et la pax franca qui en est la source, et ensuite de sécuriser la chasse gardée et les investissements français en écartant toute possibilité de réelle concurrence internationale dans ces économies. (cf. Les servitudes du Pacte colonial, de Mamadou Koulibaly, paru aux Nouvelles Editions Ivoiriennes)

L’autre pilier de cette politique est un système d’exploitation des économies africaines au profit d’une nébuleuse politico-économique communément appelée « Françafrique ». Celle-ci rassemble d’un côté une poignée de groupes français disposant de positions hégémoniques voire monopolistiques dues à leurs relationnels politiques et non comme résultat d’une supériorité de leurs offres après une libre confrontation à la concurrence internationale. De l’autre, elle est composée d’un magma de réseaux qui trustent des « contrats d’assistance technique » plus ou moins réels ou pertinents et participent de façon active à la fuite des capitaux pour le compte des élites locales, au financement occulte des partis politiques français et à leur enrichissement personnel (cf. Affaire Elf).

Le maintien de ce procédé de domination néocolonial explique la passion française pour les changements de régimes (Burkina Faso), les élections truquées (Centrafrique, Togo), les rebellions préfabriquées (Côte d’Ivoire) en Afrique, afin de mettre hors d’état de nuire tout individu ou groupe menaçant d’affaiblir le système (Olympio, Sankara, Kérékou, Gbagbo…)

Socialisation du financement

Face au coût croissant qu’implique cette politique, la Françafrique a opté depuis plusieurs années pour une stratégie de privatisation des gains générés par le système et de mutualisation du coût de sa perpétuation.

Ainsi, l’aide qui sert à maintenir les élites vassales au pouvoir (quand elle est mal utilisée) et à leur donner un minimum de légitimité (quand elle est bien utilisée), est effectivement payée par tous les contribuables français et africains, mais seuls les membres – entreprises et particuliers – de la nébuleuse jouissent de toutes les retombées positives du fonctionnement du système.

De même, la stratégie qui consiste à instrumentaliser l’Organisation des Nations Unies (ONU), l’Union Européenne (UE) et même la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union Africaine (UA), permet à l’Hexagone de répartir le coût financier, militaire et diplomatique de sa politique sur des contribuables internationaux, alors que les bénéfices restent, eux, fermement en France. Ainsi, Paris a besoin d’au moins 10 000 hommes en Côte d’Ivoire pour atteindre ses fins, mais en faisant intervenir l’ONU, elle évite le coût financier, diplomatique et humain d’une telle force en faisant supporter 6 000 hommes par le contribuable international. En cas de renversement du régime Gbagbo, il est certain que ce même contribuable ne profitera d’aucune retombée et que l’ascenseur renvoyé par un nouveau pouvoir ivoirien ira directement et en totalité à Paris.

Résistance ivoirienne

Grain de sable dans cette machine rôdée depuis des décennies, la victoire de Laurent Gbagbo aux élections organisées en 2000 dans le pays phare du système, la Côte d’Ivoire et qui remet ostensiblement en cause les mécanismes d’exploitation de son pays par la France. Sa survie politique est due à l’irruption imprévue sur la scène d’un peuple qu’une gestion paternaliste et clientéliste avait cru pouvoir contenir indéfiniment hors du champ politique. Mais l’existence en Côte d’Ivoire d’une réelle classe moyenne, instruite, organisée, jeune et ouverte sur le monde a entraîné un grand pan du peuple ivoirien à prendre en main son propre destin. En basculant dans l’arène et en maintenant le cap de la Résistance contre vents et marées, le peuple ivoirien a tout à la fois sauvé Laurent Gbagbo et montrer la voie au reste de l’Afrique francophone.

Vision primitive et tronquée

Le malaise reflété par les médias hexagonaux face aux grotesques manœuvres françaises au Togo et en Côte d’Ivoire découle plus du dépit que d’un questionnement concret de la politique française en Afrique, dont le désengagement relève d’une rhétorique de relations publiques et non d’une quelconque réalité. En effet, l’axiome de ces médias demeure que la France ne peut avoir qu’un rôle positif en Afrique, parce que sa politique sur ce continent est basée sur la promotion de l’Etat de droit, de la démocratie et est mue par l’altruisme et la compassion pour ces « pauvres Africains » qu’elle s’échine à aider. Quand l’évidence ne cadre pas avec ce principe, il ne s’agit pour la presse française que d’erreurs faites par des exécutants maladroits et non d’une mauvaise politique.

Tant que cette vision infantilisante et manifestement ignorante des faits sera véhiculée, le lecteur occidental continuera à ne pas être informé de façon exhaustive et honnête. Une réelle remise en question de la politique française en Afrique doit donc commencer par une description claire de ses objectifs et son fonctionnement.

Nathalie Yamb in Le Messager, 14/06/2005 

Par Mahalia Nteby
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 18 octobre 2006

A la veille de son départ, les jugements portés par des diplomates africains sur les dix années passées par Kofi Annan à la tête de l’ONU sont pleins d’amertume.

Ban Ki-Moon a donc été, sans surprise, élu, par acclamations, au poste de Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies. Il sera le huitième patron de l’Organisation. "Humble", "modeste", "effacé", "sans charisme", sont les qualificatifs que collent au diplomate coréen de 62 ans les observateurs non avertis ou ceux qui, convaincus de connaître le monde, en voient les différentes composantes raciales et ethniques à travers de solides préjugés hérités des littératures coloniales qui ont dépeint tout ce qui n’était pas européen ou judéo-chrétien en termes péjoratifs et exotiques. On a ainsi entendu, vendredi le 12 octobre, des diplomates occidentaux se vanter d’"avoir une bonne connaissance de l’Asie et des Asiatiques", qui seraient de "bons exécutants" mais "pas des décideurs", et encore moins des leaders. Ban Ki Moon serait donc destiné à être un bon "Secrétaire", mais pas un "Général", ce qui comblerait d’aise les Européens et les Américains qui, ces cinq dernières années se sont irrités des "velléités d’indépendance" de Kofi Annan.

Ce qui a cependant le plus choqué les Africains prenant part à la cérémonie d’élection du nouveau Secrétaire général vendredi dernier, c’est d’entendre le représentant permanent d’un pays déclarer avec emphase au correspondant à l’ONU du journal "Le Monde": "Nous avons soutenu le candidat coréen, parce que parmi les sept candidats dont nous avons eu à examiner les dossiers, il connaît le mieux l’Afrique"… Si cette phrase était sortie de la bouche de l’un des représentants africains au Conseil de sécurité, comme elle aurait comblé de joie les Africains! Mais non ! C’était le cri de victoire – ou la tentative de manipulation, diront certains – du représentant d’un membre permanent du Conseil de sécurité, "grand ami de l’Afrique", qui, depuis l’indépendance de nos pays, s’est toujours arrogé le droit de parler au nom des gouvernements et des peuples de ses ex-colonies. Quoi de mieux que la France pour parler au "nom des francophones"? Bernard Kouchner, candidat au poste de Directeur général de l’Organisation mondiale de la santé ne vient-il pas de déclarer qu’il est "le plus africain de tous les candidats, celui dont l’action répondrait le mieux aux besoins des Africains?". A l’ONU, l’Afrique est le strapontin dont se servent les autres, pour obtenir ce qu’ils veulent, au nom des Africains. De peur de se mouiller les pieds, le maître ne traverse-t-il le gué juché sur les épaules de son esclave?

Kofi Annan, qui le 31 décembre quitte la suite du 38ème étage du Palais de verre de Manhattan, aura été le premier Secrétaire général "Africain" des Nations Unies. Car selon les personnels en poste à New York ou à Genève, "Boutros Boutros-Ghali, est peut-être né sur le sol d’Afrique, mais c’était avant tout un haut fonctionnaire arabe". "Boutros", comme l’appellent encore ses anciens collaborateurs, aura toujours été perçu, au cours des cinq années de mandat qu’il reçut, avant de subir les foudres de Madeleine Albright et de l’administration Clinton, comme "le Secrétaire général arabe", c'est-à-dire du Moyen-Orient… Sa chute ne viendra d’ailleurs pas d’un problème lié à l’Afrique, mais de l’"affaire de Cana"… (…)

L’homme dont les Africains ont célébré pendant une décennie la présence au poste de Secrétaire général va cependant laisser, pour ceux qui le connaissent, un bilan en clair-obscur. Kofi Annan n’a pas en effet toujours été le héros et le chevalier sans peur qu’imaginent les masses populaires. "Kofi", comme aiment l’appeler ses détracteurs, aura mené le bateau ONU non pas à la boussole, mais au pif. Le respect des principes n’aura pas été le trait le plus marquant de sa gouvernance. Bien qu’elle ait eut ses grands moments sa gouvernance aura été floue, tatillonne, faite de reculs et d’esquives stratégiques qui n’ont pas été compensée par des avancées spectaculaires dans les domaines essentiels (…)

Kofi Annan et l’Afrique

Les rapports du Secrétaire général avec son continent d’origine ont été compliqués, freudiens, et méritent parfois des dissections qui tiennent de la psychanalyse. Concernant l’Afrique, ses actions et ses prises de décision se sont caractérisées par un certain idéalisme et une volonté d’appliquer aux pays africains des standards éthiques et légaux élevés certes, mais parfois irréalistes, vu le désastre généralisé imposé au continent par sa paupérisation et sa marginalisation. Mais, concernant les Africains, ceux qui ont côtoyé le Secrétaire général auront remarqué sa profonde méfiance envers leurs dirigeants et parfois, un mépris refoulé, l’homme étant, dans son for intérieur, trop policé pour montrer ses vrais sentiments.

Ainsi, quand il prend la parole à la tribune de l’Assemblée en septembre 1999 pour promouvoir "le droit d’ingérence humanitaire", il accable, à mots couverts, et par des allusions à la limite de la mise en accusation, les Chefs d’Etat des pays en développement, en mettant un accent particulier sur les dirigeants africains qui se "cachent derrière le principe de souveraineté pour abuser de leurs peuples". Critique acerbe de la gouvernance des leaders africains, Annan recevra de la part de certains d’entre eux, son lot d’injures. "Il se croit meilleur que tout autre Noir, mais les Oncle Tom et les nègres de salon, il y en a eu beaucoup avant lui", dira un jour un Chef d’Etat d’Afrique australe sortant, furieux, d’une rencontre avec le Secrétaire général.

Tout en accusant les Africains de mal gestion, Kofi Annan, sans doute tourmenté et culpabilisé par les démons du génocide rwandais, vanta en 1999 devant l’Assemblée générale l’ingérence "humanitaire" qui devait, aux yeux de ses conseillers, se faire même sans l’accord du pays concerné. Ceci explique peut-être aujourd’hui l’attitude du Soudan sur la question du Darfour. Ce fameux jour de septembre 1999, dans le grand hall de l’Assemblée générale, les vétérans du tiers-mondisme et des luttes de libération se demandèrent de quelle planète tombait cet Ashanti, pourtant fils du pays de Kwame N’Krumah. Etait-ce tout ce qu’il avait à offrir?

Abdelaziz Bouteflika, qui préside alors la défunte OUA, fit aussitôt modifier le contenu de l’allocution qu’il allait prononcer ce jour là, pour rappeler que les pays qui, souvent par la lutte armée, avaient durement gagné leurs indépendances, ne laisseraient certainement pas des troupes occidentales, même sous Casques bleus, venir dicter la résolution des luttes politiques internes nées de la démocratisation post-Union soviétique en imposant, sous couvert de l’ONU, des solutions et des dirigeants choisis par les anciens maîtres coloniaux. Ce fut le premier choc entre Kofi Annan et les siens. La suite de la durée de ses deux mandats a été parsemée d’incidents du même genre.

Je t’aime, moi non plus !

Si Kofi Atta Annan a accepté sans rechigner les tapes dans le dos paternalistes de Jacques Chirac (que beaucoup de Chefs d’Etat africains francophones ont aussi eu à souffrir en silence…), et le sobriquet de "Kofi" dont l’ont affublé George W. Bush et la classe politique US, il n’a jamais, par contre, permis que son prestige fut écornée par des Africains, fussent-ils Chefs d’Etat. Laurent Gbagbo, Robert Mugabe, Issayas Afewerki, et quelques autres, l’auront appris à leurs dépends. Susceptible, le Secrétaire général l’a été, face à la moindre critique et au moindre doute exprimés à son égard par un dirigeant du continent noir…

Pour les observateurs avertis, le traitement de la crise ivoirienne en a pâti. Obligé de Jacques Chirac, M. Annan a laissé faire l’inacceptable. Il a cautionné sans rechigner tous les faits accomplis, tirant par exemple une douloureuse épine du pied de l’Elysée quand il a manœuvré pour faire passer une opération française unilatérale, le déploiement de la Force Licorne, pour la faire couvrir par une opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (Onuci) sans pour autant touché à sa structure de commandement.

Les résolutions sur la Côte d’Ivoire ont, de A à Z, été rédigées par la cellule africaine de l’Elysée et la délégation française auprès de l’ONU, et l’Onuci a été placée sous les ordres de Pierre Schori, "le plus francophile des Suédois", comme l’appellent, pinces sans rires, les cadres du Département des opérations de maintien de la paix en charge du dossier. Ces derniers savent qu’ils n’ont pas besoin de prendre des gants quand ils préparent des lettres ou des déclarations dénonçant Laurent Gbagbo, son parti, ou les Jeunes Patriotes.

De même, le Secrétaire général s’est muré dans un silence embarrassé (complice selon certains…), pour ne jamais faire de déclaration ni sur les responsabilités françaises dans le génocide rwandais, ni sur celles de la Belgique, qui retira ses troupes à la veille des massacres, et encore sur celles des Etats-Unis, qui refusèrent tout emploi du mot "génocide" au Conseil de sécurité pour n’avoir pas à intervenir comme l’exige le droit international. L’allergie ou la peur de M. Annan envers les siens ont pour leur part été tellement fortes qu’il n’en a pas recruté dans son premier cercle d’intimes et de conseillers. Une blague des personnels africains dit que le lundi matin est un jour d’Apartheid au 38ème étage du Siège de l’ONU. Pourquoi? "Parce que le beau-frère des Suédois y tient sa grande réunion hebdomadaire, sans les Noirs!". Ceci pour relever qu’effectivement, tout observateur averti aura noté la rareté ou l’absence totale d’Africains dans ces réunions au sommet… (…)

C’est l’Afrique du Sud, en tant que chef du Groupe des 77 et de la Chine, qui a appelé à la révolte contre les propositions avancées par le Secrétaire général. Si elles avaient été adoptées, les mesures de réforme proposées par le Ghanéen auraient enlevé à l’Assemblée générale, donc aux pays du Sud, le seul pouvoir qu’ils ont encore dans le fonctionnement de l’Organisation. Ce pouvoir, c’est celui de contrôler l’agenda des différents comités, commissions, et agences. Ceci leur donne un droit de regard et de décision sur les budgets, leur estimation et leur répartition, qui eux-mêmes permettent d’orienter l’exécution des politiques et des programmes et par là, les recrutements de personnels.

En juin 2006, la "majorité automatique" qu’a le puissant Groupe des 77 et de la Chine a, par un vote négatif, renvoyé aux calendes grecques l’adoption de la réforme concoctée par les Etats-Unis, le Japon et les Européens, et présentée par le Secrétaire général. N’ayant reçu aucune compensation en cas de perte de leurs prérogatives au sein de l’Assemblée, du fait du blocage par les "grands pays" de la réforme du Conseil de sécurité, et aujourd’hui du Conseil économique et social, les groupes africains, latino américain et asiatique (sauf Japon), ont fait bloc pour rejeter les aspects de la réforme qui les auraient infantilisé.

L’ONU dont hérite Ban Ki Moon est donc un outil ankylosé, sclérosé, paralysé par "l’égoïsme des pays nantis" -dixit Ahmadou Ahidjo-. Malgré cela, elle reste une organisation indispensable. La seule qui offre à tout Etat, qu’il soit une superpuissance, un pays en développement ou un micro-Etat (Tuvalu, Kiribati, Nauru, Niue...savez-vous où les trouver sur une carte ?), une voix sur la scène internationale.

Après la crise iraquienne, l’ONU a plus que jamais besoin de démocratie, ce qui lui donnerait plus de légitimité, de transparence et d’équité. Face aux institutions de Bretton Woods, dont elle est pourtant censée être "la maison-mère", et à l’OMC, dont les règles, la fixation des mécanismes de fonctionnement, et la supervision des activités ont été placées loin de sa portée, elle a besoin que son rôle de leader et de seule organisation universelle soit réaffirmé. Et elle a besoin de capacités opérationnelles et de diversité. Car, malgré les présences de l’Africain qui vient de la diriger ces dix dernières années, et de l’Asiatique qui va en prendre la barre le 1er janvier prochain, l’ONU reste encore beaucoup trop un outil de contrôle occidental, un "machin". (…)

Et, comme si cela ne suffisait pas, on parle aujourd’hui de créer une "Coalition des démocraties", i.e. une espèce de G-8 dédié à la célébration de l’héritage gréco-judéo-chrétien dont la culture est le fondement de ce que nous appelons aujourd’hui "l’Occident", mais qui, selon les mots de Tan Sri Mahathir Mohammed, ancien Premier Ministre de Malaisie, ne serait que "la sphère d’expansion et de contrôle du monde créée par l’homme européen depuis qu’il découvrit la poudre à canon en Chine et la navigation de haute mer, préludes à la soumission des autres peuples".

N’est-ce pas une insulte que la proposition de réforme la plus prise au sérieux au sein de ce même Conseil ait été celle qui prétendait y inclure quatre nouveaux membres permanents, dont un nouvel européen ? (Allemagne). Et que les exigences africaines et latino-américaines y aient été traitées, en réalité, "comme ce folklore d’aéroport que déploient les Présidents africains pour accueillir leur ex-colonisateur", selon la boutade d’un ambassadeur d’Europe de l’Est?

Bakassi, le trophée du chef

Annan parti, les Africains auront sans doute les coudées plus franches et pourront mieux faire entendre leur voix. Car en réalité, la présence du Ghanéen aura en grande partie muselé les pays du continent qui, par solidarité avec "l’un des leurs", ont préféré au cours de la décennie écoulée souvent silencieusement endosser ses recommandations en espérant que le Secrétaire général pensait toujours à leurs intérêts. Annan aura été sincère avec les siens en ce qui concerne la nécessité de promouvoir la résolution des conflits.

Mais il l’aura beaucoup moins été quand il s’est agi, dans de nombreux cas, de peser sur les acteurs internationaux afin de résoudre ces conflits au profit des Africains. Quatre années d’immobilisme auront ainsi fait plus de trois millions de morts, le temps que ceux qui, hier, étaient les parrains de Mobutu ou ceux de Habiarymana, s’entendent sur la feuille de route à adopter, sur les prétendants "acceptables" au trône et sur la préservation de leurs intérêts, pour que le "SG" bouge.

 C’est au lendemain de la guerre contre l’Irak que, rejeté par l’administration républicaine et les néo-conservateurs de George Bush, Annan se découvre une âme de pèlerin de la paix sur son continent d’origine. Ceci nous donne Bakassi, dont le processus d’application de l’Arrêt de la Cour internationale de justice est devenu aujourd’hui le trophée de victoire du 7ème Secrétaire général des Nations Unies, son autre victoire, le Timor-Leste s’étant évanoui en fumée aux mois de mai et de juin 2006. Après dix années, le bilan est donc bien maigre, et à la veille du départ de M. Annan du Palais de verre de Manhattan, l’amour ne règne pas vraiment entre lui et ses "frères". Au lendemain de la désignation de Ban Ki Moon, certains disent, broyant leur humour noir: "Au revoir la Suède… Et bonjour l’Asie, en espérant que le tour de l’Afrique viendra un jour!"

Gidéon Ekilah in Mutations, le 18 Octobre 2006

Par Mahalia Nteby
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 28 octobre 2006


Le Conseil de sécurité de l’Onu se penche à nouveau depuis mercredi sur le cas de la Côte d’Ivoire. Le texte de la résolution que les 15 membres du Conseil auront à examiner pour adoption, n’est pas du tout celui adopté il y a une semaine par le Conseil de Paix et de Sécurité (CPS) de l’Union africaine à Addis-Abeba. Les propositions de l’Afrique sont jugées insuffisantes par le président français Jacques Chirac qui s’est octroyé le droit de les corriger. Et, dans une logique onusienne néo-coloniale impensable en plein 21e siècle, c’est la France qui a rédigé la nouvelle résolution du Conseil de sécurité sur la sortie de crise en Côte d’Ivoire. Et le texte français qui circule déjà à New York, est un vrai coup d’Etat, qui suspend la constitution ivoirienne, transforme le président Gbagbo en Reine d’Angleterre, le dépouillant de ses pouvoirs, au profit d’un Premier ministre non élu, dont le seul mérite est d’avoir été choisi par Chirac.

Si finalement le régime Gbagbo ne devait pas bénéficier demain du soutien de ses alliés russes et chinois au Conseil de sécurité, Jacques Chirac pourra enfin avoir la peau de son ennemi africain intime et Rfi va se gargariser de cette ‘’grande victoire’’. La France aime ainsi se mirer dans le regard de l’Afrique, pour se renvoyer d’elle-même l’image d’une belle et grande puissance. Comme le disait Louis Guiringuaud, ministre des Affaires étrangères de Giscard dans les années 70, « l’Afrique est le seul continent qui soit encore à la mesure de la France , à la portée de ses moyens. Le seul où elle peut encore, avec 500 hommes, changer le cours de l’histoire ».

La Côte d’Ivoire est en enjeu majeur de la politique africaine de la France : influence, richesses et grandeur. En leur accordant l’indépendance, la France a signé le 24 avril 1961, des accords de défense avec le Dahomey (actuel Benin), le Niger et la Côte d’Ivoire. Accords à travers lesquels, elle se réserve les matières premières et les produits stratégiques de ces pays (hydrocarbures liquides et gazeux, uranium, thorium, lithium, beryllium, etc). L’article 4 des Accords de défense prévoit par exemple que ces trois pays « facilitent au profit des forces armées françaises, le stockage des matières premières et produits stratégiques. Lorsque les intérêts de la Défense l’exigent, ils limitent ou interdisent leur exportation à destination d’autres pays ». Mieux, l’article 5 dispose qu’en ce qui concerne les produits stratégiques, les trois pays « réservent par priorité leur vente à la République française (…) et s’approvisionnent par priorité auprès d’elle ».

55 ans après, ces fameux Accords de défense restent toujours en vigueur. Les régimes Houphouët, Bédié et Guéi ne les ont pas remis en cause. Laurent Gbagbo lui, a voulu mettre fin à cette situation de chasse gardée. Il a ouvert à la concurrence internationale, des pans entiers de l’économie ivoirienne dont les Français pensaient détenir le monopole. Or, la France ne peut tolérer l’existence dans cette zone d’influence, des dirigeants capables de mener une politique autonome. Il y va de sa grandeur, et même de sa survie. Tous les dirigeants de la Ve république française l’ont toujours affirmé : sans son Afrique, la France serait une vieille voiture sans carburant. Le général de Gaulle, le premier, déclarait en 1946 : « unie aux territoires d’outre-mer qu’elle a ouverts à la civilisation, la France est une grande puissance. Sans ces territoires, elle risquerait de ne l’être plus. » Plus tard, François Mitterrand reconnaissait que « sans l’Afrique, il n’y aura pas d’histoire de France au XXIe siècle ». Tandis que le RPR de Jacques Chirac proclamait lors des législatives de 1993 que « faire le deuil de ce continent équivaudrait, pour la France , à se condamner au cloaque des puissances moyennes ».

Jacques Chirac triomphera peut-être de Laurent Gbagbo, avec l’illusion que la France ne fera pas le deuil de son Afrique. Mais, rien ne sera plus comme avant. La Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo aura été une bonne nouvelle pour l’Afrique. Elle a annoncé la deuxième phase de décolonisation du continent. Dieu n’est plus français. Certes, et pendant longtemps encore, sans doute, les Africains continueront à regarder les matches de football sur Canal +, et à parier à Douala et Dakar, sur les courses de chevaux qui se courent à Vincennes. Mais, la France n’aura plus jamais la même influence. D’abord, l’irruption de la Banque mondiale et du Fmi a considérablement réduit son emprise sur le continent ; elle n’est plus l’interlocuteur privilégié des pays africains pour leurs difficultés économiques. Ensuite, la construction de l’Europe va de plus en plus diluer son action africaine au sein de l’Union. Et enfin, lorsque Chirac quittera l’Elysée en mai prochain, il emportera avec lui les derniers vestiges de la relation paternaliste françafricaine. Son successeur, de gauche ou de droite, sera élu parmi la nouvelle génération de dirigeants français sans grande expérience de l’Afrique et à laquelle les présidents africains ne doivent rien. Lesquels présidents africains seront de moins en moins de la culture et de la dévotion françaises des Bongo, Sassou et consorts.

Paris est donc plus que jamais condamnée à un aggiornamento de sa politique africaine. Si elle sait lire les signes des temps, elle comprendra qu’il est l’heure de passer de la relation maître – esclave, à la relation de partenariat et de respect mutuel avec l’Afrique. Du moins, si elle ne veut pas être boutée hors de ce continent qui lui donne tant, par les Chinois, les Américains et les puissances régionales émergentes comme l’Afrique du Sud. La France doit maintenant choisir, partir ou rester.

Melvin Akam in Libres Propos, 24/10/2006

Par Mahalia Nteby
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Jeudi 30 novembre 2006


En décembre prochain, Kofi Annan, Secrétaire Général de l’ONU quitte ses fonctions actuelles. En février 2007, Abdoulaye Wade est soumis de nouveau aux suffrages des électeurs sénégalais. Rien n’est couru d’avance pour lui. En mai 2007, à n’en pas douter, les carottes seront cuites pour Chirac. Trois anti-Gbagbo chevronnés qui sont appelés à faire valoir la fin de leur capacité de nuisance à la Côte d’ivoire. Les choses seront-elles pour autant plus simples pour les ivoiriens ? Ils doivent eux-mêmes s’en donner les moyens.


I - Le droit international et la liberté des peuples

Habitués qu’ils sont depuis plusieurs années de voir la communauté internationale jouer aux équilibristes entre une condamnation à peine audible de la prise de pouvoir par les armes et la volonté à peine voilée de mettre la République dans une position inconfortable, les ivoiriens attendaient avec bien d’appréhensions la résolution que l’Onu s’apprêtait à prendre sur la crise qui ébranle leur pays. La résolution 1721 est adoptée, et le chaos annoncé urbi et orbi par les ennemis de la Côte d’Ivoire, n’est pas encore survenu. Certes, les ivoiriens n’ont pas eu ce qu’ils attendaient de la communauté internationale, la manifestation d’une volonté claire de désarmer les rebelles, mais ils ont su faire respecter l’outil essentiel qui leur permet d’accomplir eux-mêmes cette tâche ; la Constitution. La situation aurait pu être plus difficile, si l’on considère le document largement diffusé par la presse et qui présente les grandes décisions que la France soumettait à l’appréciation des quinze membres du Conseil de Sécurité de l’Onu. Ce document reflète -malgré les responsabilités que Banny croit y trouver envers et contre la volonté du peuple exprimé en 2000- le caractère amoral et raciste de ceux qui l’ont présenté. Certes, la morale n’est pas la vertu première de la Chiraquie. Mais tout de même ! Et quelle injure au siècle des Lumières ! D’ailleurs, n’est-il pas temps d’aller chercher des éléments d’éclairage de la voie de notre révolution dans les Lumières anglo-américaines avec G. Washington, J. Adams, Th. Jefferson, J. Madison ?

Comme tous le savent maintenant, le texte initial français n’est pas passé. Seule sa version édulcorée a fait l’objet d’adoption, après d’intenses tractations qui ont mis la diplomatie française à rude épreuve. Loin de l’euphorie de Dominique de Villepin, juché à la tribune des Nations Unies, jubilant dans sa déferlante oratoire tel un acteur, en train de donner des leçons à la diplomatie américaine au sujet de la guerre en Irak, la France revigorait ainsi une certaine fierté française de tenir tête aux américains, cette fois, la France est peu fière, et Chirac n’a pas le plaisir d’accrocher une nouvelle médaille à son tableau de chasse pour avoir cloué Gbagbo au pilori de l’Onu dressé et décoré par Kofi Annan. Entre le projet initial français et la version adoptée, il y a un groupe de pays qui croient profondément que dans la crise ivoirienne, il y a des lignes jaunes à ne pas franchir. La Constitution en est une. La plus absolue. Et elle est préservée. C’est le lieu de rendre hommage à certains pays qui se sont mis le plus en évidence dans le Droit, lors de ces tractations. La Chine, la Russie, les Etats-Unis d’Amérique, la Tanzanie sont à saluer. Mais, bien d’autres pays ont œuvré, de manière moins publique mais tout aussi importante, pour entraver l’action de Chirac contre la Constitution d’un Etat souverain, contre un coup d’Etat constitutionnel, une réédition de Marcoussis. Qu’ils en soient félicités. Certes, la presse française défend les intérêts de la France ou son héritage historique en Afrique, mais elle ne tolère pas que Chirac conduise son pays à l’humiliation. Elle ne manque pas de fustiger Chirac bradant l’image et la grandeur de la France. Et la presse française n’est pas seule à entrevoir la descente aux enfers que risque la diplomatie et l’armée françaises en Côte d’ivoire. Des voix internes s’élèvent pour dire non même si elles ne manifestent pas un amour particulier pour les institutions ivoiriennes. Laurent Fabius, ancien premier ministre de François Mitterrand et ancien président de l’Assemblée nationale française demande que les accords de défense (il aurait pu dire les accords commerciaux pour être plus exact) fassent l’objet de révision. Les ivoiriens n’attendent que cela. De même, Pierre Messmer, ancien premier ministre et pure produit de la violence du gaullisme colonisateur triomphant, demande à Chirac de retirer de Côte d’Ivoire, l’ensemble des forces militaires françaises. Et cela relève également de ce que disait de Gaulle, en parlant de l’Algérie, «Aucune force militaire ne peut résister à un peuple qui se bat pour sa liberté». Que Chirac se le tienne pour dit ! Les ivoiriens arracheront leur liberté, envers et contre la Chiraquie. C’est juste une question de volonté et de détermination. Pour reprendre les propos de Rosa Luxembourg, «les libertés ne se mendient pas, elles se prennent».

II - Le front international anti-Gbagbo se fragilise

Tout le monde sait désormais que Chirac, dans la turbulence de sa fin de règne, est en belligérance ouverte contre la Côte d’Ivoire de Gbagbo. En septembre 2002, des ivoiriens lui ont fait croire en l’exécution d’un coup d’Etat éclair, sur une base des schémas classiques d’analyse en usage auprès des spécialistes français de l’Afrique. La Françafrique entière y a souscrit. L’opinion internationale s’est laissée manipuler à grand renfort de plumes acerbes et de langues venimeuses. La crise s’est installée, et elle perdure avec des changements d’équipes mais toujours la même logique : usurper la souveraineté de la Côte d’Ivoire. Elle coûte excessivement chère à la France qui cherche une solution radicale pour évincer Gbagbo du pouvoir. Mais rien n’y fait. Chirac patauge dans la gadoue des forêts sacrées ivoiriennes. Les génies de l’Afrique l’y retiennent. Un vrai labyrinthe dont Chirac l’Africain n’a pas le plan. Sauf à solliciter quelqu’un qui connaît, en plus de l’âme et de la psychologie africaine, les réalités concrètes du moment, et non celles que les spécialistes puisent dans des livres d’histoire au contexte dépassé, pour construire leurs documents stratégiques d’aujourd’hui. Chirac s’essouffle et s’affaiblit dans ce que l’on qualifie au bord de la Seine de dernière aventure coloniale chiraquienne en Afrique.

L’inconfortable position de Chirac va s’accroître dans les mois qui viennent avec la perte de solides alliés dans sa guerre coloniale contre la Côte d’Ivoire. D’ailleurs, personne ne comprend pourquoi, d’un côté, les officiels français crient que la Côte d’Ivoire n’est pas un enjeu économique significatif pour la France, et d’un autre côté, que Chirac dépense autant d’argent pour maintenir en Côte d’Ivoire, depuis près de cinq ans un contingent de plus de 10230 soldats et assimilés, selon certaines sources proches du département américain de la défense. Entre ces deux assertions, c’est le grand écart pour la diplomatie française qui en vient à proclamer qu’elle ne peut plus parler au nom de Chirac. Un retour aux cours de diplomatie s’impose ! Décidément la crise ivoirienne renverse l’ordre des choses et réserve encore bien des surprises. Que tous ceux qui tirent un enseignement de cette crise se tiennent prêts, il y a de formidables leçons à en tirer à la fois pour la recherche en sciences politiques et pour la pratique diplomatique en Afrique, terre sans loi ni droit.

Tout comme la chaîne de l’esclavage n’a pas réussi à briser la résistance des africains, la douteuse chaîne de fraternité construite autour de la Côte d’Ivoire n’a pas réussi à lui faire courber l’échine. La Côte d’Ivoire tient encore et ses institutions, même malmenées, sont encore en place. Une place solidement fortifiée. A telle enseigne que les maillons de la chaîne commencent à se fragiliser et à s’effriter. En novembre 2004, on a vu une Cedeao galvanisée demandant crânement et obtenant la mise en place d’un embargo contre la Côte d’Ivoire. En octobre 2006, la fougue s’est émoussée et les recommandations de cette organisation sont plus équilibristes et moins rassurées. Perd-t-elle foi en l’aventure ivoirienne de Chirac ? La question mérite d’être posée.

En dépit d’un activisme effréné de certains leaders françafricains, d’autres d’entre eux commencent à se recentrer sur leur propre sort. A commencer par celui dont le pays est géographiquement plus proche d’Abidjan. Kofi Annan est le premier secrétaire général de l’Onu que l’Afrique noire a eu. En dehors du Ghana qui peut manifester une fierté d’avoir envoyé un de ses fils à la tête de cette organisation internationale, l’Afrique ne gardera pas de lui l’image d’un secrétaire général ambitieux qui a oeuvré pour que le continent s’approprie sa liberté. Bien au contraire. Annan a privilégié ses propres intérêts et ceux de ses comparses de la françafrique. De Marcoussis en janvier 2003 à la maison de verre de New York en novembre 2006, le secrétaire général a farouchement soutenu le plan chiraquien d’affaiblir Gbabgo pour faire main basse sur la Côte d’Ivoire. Une fois revenu au bercail, saura-t-il expliquer à ses compatriotes pourquoi une telle haine contre ce pays au voisinage si proche ? Quel intérêt pour le Ghana, à court et long terme ? Alors que la maison du voisin brûle, Kofi Annan pactise avec le pyromane sans se soucier de «l’incontrôlabilité» du feu. Il y a là quelque chose d’absurde qui s’accommode mal à la morale et à l’éthique républicaine. Mais, malgré ses efforts soutenus, et contrairement à ce que Chirac attendait de lui, Annan n’a pas su contribuer à porter l’estocade à la Côte d’Ivoire, et bientôt les instruments de sa nocivité lui seront retirés. Il deviendra un simple citoyen de son pays, à défaut de se faire porter à la tête d’une organisation cornaquée par Paris, de type francophonie à laquelle il ne peut prétendre. On ne voudra pas de lui à l’Union Africaine. Préoccupé par son avenir proche, il a certainement moins de temps à s’activer contre les institutions ivoiriennes. On murmure qu’il convoite de conduire la destinée du Ghana. On lui souhaite bon vent et surtout du courage au peuple du Ghana qui saura certainement faire la bonne appréciation le moment venu. Koffi Annan a eu quatre années pour en finir avec la légalité en Côte d’Ivoire. Il a lamentablement échoué. Comme tous ceux qui poursuivent le même but.

En quittant l’Onu en décembre 2006, Kofi Annan renvoie les projecteurs sur Abdoulaye Wade, le baron octogénaire de la françafrique. Voilà un politicien à qui les longues années dans l’opposition politique n’ont pas donné la conviction nécessaire et la volonté de construire réellement son pays et aider l’Afrique à se relever de la pauvreté et de la misère. Quel gâchis ! Bien sûr, on connaissait ses fricotages avec le pouvoir élyséen. C’est à l’aune de cela qu’on apprécie davantage la constance de Gbagbo et son sens de la chose publique, dans sa volonté de redonner aux ivoiriens le droit de la libre propriété de leur pays. En déployant autant d’énergie pour saper les efforts de paix en Côte d’Ivoire, Wade devait véritablement se sentir une âme d’obligé de Chirac. Sinon, cela s’explique difficilement. Même les bénéfices que tire le Sénégal des tribulations de la Côte d’Ivoire ne peuvent justifier ce choix de Wade. Les dérisoires retombées économiques temporaires sont bien loin de valoir le prix à payer. Pour quelqu’un que l’on dit libéral ! Seuls les critères d’analyse françafricains peuvent l’avoir conduit à ces choix désastreux. Mais pour Wade, l’heure de repasser à la case départ tambourine à la porte. Il est de nouveau candidat. Les suffrages des sénégalais sont là, telle une guillotine, pour trancher. A entendre la rue sénégalaise, l’homme du «Sopi» a travesti les attentes, et visiblement, les populations sont déçues. Lorsque les populations sont mécontentes, comment réagit le peuple électeur ? Le peuple sénégalais a montré sa capacité à gérer une alternance. Avec ses médias, il a arraché le pouvoir à ceux qui voulaient confisquer le résultat des urnes, légitimant ainsi une seconde fois Wade après l’avoir légitimé dans les urnes. Le peuple sénégalais a démontré sa maturité politique. En février 2007, il le démontrera à nouveau. Dans le jeu de concurrence politique, le peuple du Sénégal va sanctionner. Et nul ne lui volera sa victoire. Tel est le nouveau comportement des peuples africains. Que ce soit par l’action des médias ou de la rue, les peuples d’Afrique trouveront désormais la voie appropriée pour reprendre les attributs de leur souveraineté et les remettre entre les mains de la personne de leur choix. Sans que quiconque ne s’y oppose par un quelconque hold-up électoral. Telle est la nouvelle donne que les «experts français des questions africaines» doivent inclure dans le spectre de leurs grilles d’analyse. Les patriotes sénégalais doivent être vigilants pour faire barrage à toute tentative de spoliation de l’expression de leur liberté. Le risque est réel. Le peuple sénégalais connaît maintenant la démagogie de son président. Wade est dans toutes ses fébrilités, et en tout cas, ce n’est pas chez les ivoiriens qu’il viendra chercher de quoi boucler son budget de campagne. Préoccupé par son propre sort, il ne peut que se concentrer sur lui même et par la même occasion, desserrer l’étau autour des institutions ivoiriennes. Espérons que les voix des électeurs sénégalais lui retireront les leviers du pouvoir dont il se sert pour nuire à son pays, à ses voisins et à l’Afrique, au lieu de poser des actes qui devraient faire avancer tout le monde sur la route de la dignité et la liberté.

Annan out, Wade appelé par ses concitoyens à faire valoir ses droits à la retraite, Chirac lui-même a ses propres interrogations pour mai 2007. Pour l’heure, il ne se fait guère d’illusion sur ce que pensent les français à son sujet, même si pour lui, la tentation est très forte de se représenter. Il caresse secrètement le projet de voir Sarkozy s’empêtrer dans les secousses des banlieues et des affaires de type Clearstream. Mais rien, ici aussi, n’est encore couru. Et Chirac connaît les handicaps qu’il trimbale depuis les douze années de sa présidence crapuleuse et désastreuse. Autant, en son temps il a fait un enfant dans le dos à Chaban-Delmas, puis à Giscard, autant il peut être sûr que Sarkozy lui rendra la politesse. Les mois qui viennent s’annoncent palpitantes sur la scène intérieure de la politique française. L’étroitesse des liens entre ce qui se passe en France et la politique en Afrique fait que les africains sont bien attentifs aux joutes en cours et à venir. L’Afrique accueillera avec soulagement de voir le peuple français dire, encore une dernière fois, non à Chirac, comme aux législatives de 1997, comme aux régionales, aux cantonales et aux européennes de 2004, comme au référendum de 2005.

Ces trois départs constituent la «trilogie de la fissuration du front anti-Gbagbo», même si l’on ne présage de rien en ce qui concerne les projets de leurs successeurs.

III - Tout cela peut-il donner aux Ivoiriens le droit de la propriété de leur pays ?

La majorité des ivoiriens sont convaincus que l’heure est venue de rompre les amarres, de recouvrer le droit de la propriété de leur propre vie individuellement et collectivement. La paix recherchée par les africains ne peut provenir que de cette liberté fondamentale. En régime démocratique les pouvoirs doivent être équilibrés mais cela ne signifie pas que l’on doive imposer des hommes qui se neutralisent au point d’immobiliser les régimes. Il s’agit en réalité d’équilibrer les passions et les intérêts des populations. Les antagonismes sociaux peuvent s’exprimer sans pour autant détruire la République.

L’équilibre des pouvoirs suit celui de la propriété. Nous ne pouvons pas renoncer à la propriété de notre pays et en donner le droit à un autre Etat fût il la France. Cette renonciation déséquilibre les relations entre pouvoir et propriété. Ce déséquilibre provoque à son tour les révoltes des populations africaines contre ce qu’elles considèrent comme étant une usurpation de leur droit. L’intérêt qu’un pays est censé défendre est celui de ses populations. L’intérêt lui-même est ce que l’on recherche dans la propriété.

La puissance des individus et des nations provient de la propriété et des efforts qui sont fait pour bien la définir et mieux la défendre. Le cercle vicieux du sous-développement africain et l’installation séculaire de ce continent dans la trappe à pauvreté sont les signes patents que les droits de la propriété ne sont pas encore bien définis par les Etats de ce continent. En particulier il y a là la belle démonstration de l’inefficacité des lois agraires en vigueur sur ce continent. Les peuples ont des droits inaliénables que le colon a extorqué et l’Etat indépendant d’Afrique ne s’est pas encore opposé aux dispositions coloniales. Il a gardé pour lui-même les droits usurpés hérités de la période coloniale. La vraie indépendance revient à nous approprier notre pays. Pour cela les Etats doivent rendre aux populations l’entière propriété de leurs droits sur leurs sols et laisser aux individus et aux communautés la totale liberté d’échange de ces droits.

Ces derniers temps, plus que jamais, tous ceux qui concourent à la recherche de la paix en Côte d’Ivoire martèlent que la paix ne peut venir que des ivoiriens. Il faut les croire car ils ont parfaitement raison. Et des deux camps qui s’affrontent, qui des rebelles ou des défenseurs des institutions de la république peuvent prendre l’initiative du retour à la paix ? La rébellion, c’est la guerre, c’est la violence, c’est le piétinement de la légalité. La défense de la République, de la légalité constitutionnelle, des institutions, du droit, c’est l’élection démocratique, c’est la paix. Dans sa résolution 1721, l’Onu a tracé une fois pour toute la voie. C’est une voie qui est en apparence bien mince mais c’est la meilleure voie et c’est le seul vrai acquis pour nous. La Constitution est le seul référentiel de résolution de la crise. Tout le reste en découle. Et dans cette Constitution, le droit de propriété est proclamé.

La Côte d’Ivoire est largement sortie de son isolement diplomatique. En plus de l’Afrique digne qui s’est manifestée, le Conseil de Sécurité vient de rallier la voie de la Côte d’Ivoire. Il appartient maintenant aux ivoiriens de puiser dans les richesses de leur Constitution, les ressources nécessaires pour mettre un terme à leur propre souffrance. Le choix des moyens leur appartient. De plus, l’amorce de la trilogie de la fissuration du front anti-Gbagbo renforce davantage l’opportunité qui se présente à la Côte d’Ivoire. Il s’agit maintenant de la saisir et de capitaliser sur les atouts qui concourent en ce moment à l’avantage de la Côte d’Ivoire. Les ivoiriens sont dans une attente vigilante et sereine. Ils réclament avec force la fin de la crise. Les dirigeants se doivent d’écouter leur plainte et s’engager résolument dans la voie de sortie. Les nations qui défendent le Droit doivent appuyer encore la Côte d’Ivoire et, les patriotes africains doivent soutenir ce combat qui demeure, quoiqu’on dise, un combat pour que l’Afrique renoue avec son libre droit de s’appartenir elle même. Ce mois de commémorations accuse devant l’histoire le passé sanglant que charrie la mémoire de nos frères et sœurs froidement assassinés par les forces d’occupations françaises depuis plus de cinq siècles. Licorne depuis qu’elle est ici ne fait que perpétuer l’œuvre d’Angoulvant, de Clozel, de Binger, Faidherbe et bien entendu de Savorgnan de Brazza. Ces derniers sont au panthéon de la grandeur de la France pour que nous croupissions dans les ténèbres de la Françafrique d’aujourd’hui. Pour paraphraser Machialvel disons à la mémoire de ces grands hommes de France ceci «Vous avez pu pénétrer facilement l’Afrique puisque nous sommes un monde hospitalier que vous avez toujours pu occuper grâce à la complicité de quelques nostalgiques et ignorants des anciens régimes, mécontents et amateurs de pouvoir despotiques qui vous ont ouvert les portes et faciliter votre victoire. Mais si vous voulez vous maintenir en Côte d’Ivoire occupée vous trouverez des difficultés sans fins et avec ceux que vous opprimez et avec ceux qui vous ont soutenu».

Pr Mamadou Koulibaly in Le Courrier d'Abidjan, 30 Novembre 2006

Par Mahalia Nteby
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander

Catégories

Réalité

Sondage, héritage et outrage à l'intelligence

Stéphane Kipré

Depuis que l’hebdomadaire français Le Point a publié un sondage de TNS Sofres effectué pour le compte de Laurent Gbagbo, Président de la République de Cote d’Ivoire et candidat à sa propre succession, la presse abidjanaise est en ébullition. «Gbagbo loin devant», tel est le titre mis en avant par Le Point, dont les media locaux proches du pouvoir se font amplement l’écho. Mais ont-ils raison de se gargariser ainsi de «l’écrasante avance de Gbagbo» ?

Rappelons les chiffres : 42% des intentions de vote au 1er tour pour Laurent Gbagbo, 30% pour Henri Konan Bédié et 28% pour Alassane Dramane Ouattara. A première vue, tout semble donc aller pour le mieux dans le meilleur des mondes pour les partisans du candidat Gbagbo. Et pourtant, on est bien loin du compte.

D’une part, le sondage occulte le fait qu’il y aura vingt candidats au premier tour de la présidentielle ivoirienne et non trois. Les scores mentionnés ne tiennent donc pas la route bien longtemps, tant ils seront dilués par la profusion des aspirants à la magistrature suprême; il suffit de regarder ce qui s’est passé au Gabon pour s’en convaincre.

Deuxièmement, si l’on compare les résultats de ce dernier sondage avec ceux de celui effectué en juillet 2009, également par TNS Sofres pour le compte de Laurent Gbagbo, l’on se rend compte que celui-ci a, au contraire, de sérieuses raisons de s’inquiéter. En effet, le sondage tant célébré montre un recul du candidat Gbagbo par rapport au trimestre précédent, où il rassemblait encore 43% des intentions de vote au premier tour, alors qu’Henri Konan Bédié progresse d’un point (il avait 29% en juillet), creusant ainsi l’écart avec un Ouattara stagnant à 28% depuis trois mois.

Enfin, et c’est la plus mauvaise nouvelle pour l’actuel occupant du Palais du Plateau, le sondage établit son incapacité à l’emporter dès le premier tour, même sous les auspices les plus cléments d’un cercle de candidats restreint à trois personnes. Hors, s’il est contraint d’aller à un deuxième tour, Laurent Gbagbo n’aura pas d’autre solution que de s’allier à l’un ou l’autre de ses adversaires, avec toutes les compromissions que cela implique et qui continueront de servir de prétexte pour ne pas donner aux Ivoiriens un gouvernement cohérent, compétent et responsable, capable de leur offrir le développement auquel ils aspirent légitimement.

Mais qu’est-ce qui explique ce trend négatif pour l’actuel président ?

L’embrouillamini qui caractérise son entourage n’y est certainement pas étranger. A force de vouloir ajouter une tonne d’ingrédients, dont certains fort avariés,  à la soupe, il a fini par rendre le breuvage quasiment indigeste, même pour ses partisans les plus historiques. En effet, est-il étonnant de voir de plus en plus de militants de base du Front Populaire Ivoirien se détourner de Laurent Gbagbo, alors que ce dernier semble prendre plus de plaisir à s’entourer de « pièces rapportées », plutôt qu’à la présence de ceux qui l’ont accompagné depuis les années de la clandestinité jusqu’à son accession au pouvoir ?

Les exemples foisonnent : Guillaume Soro, égorgeur de la liberté et de la prospérité des Ivoiriens, est érigé en Premier Ministre modèle ; Charles Blé Goudé, ancien Secrétaire Général de la FESCI, hâbleur et bonimenteur, dont certains passages des opuscules qu’il a commis sont apparus en délicatesse avec la vérité, est abreuvé de fonds incommensurables pour organiser de grandes tournées de harangue. Last but not least, Stéphane Kipré, sorti de nulle part et dont le seul fait de gloire est d’avoir épousé une des filles du couple présidentiel, se retrouve (miraculeusement ?), à la tête d’une telle fortune qu’il peut se permettre de fonder son propre parti, de créer son propre journal et d’y annoncer en avant-première le refus de son beau-père de laisser parrainer de sa candidature par le FPI au profit d’une nébuleuse Majorité Présidentielle (LMP). Plus ils sont hypocrites, arrivistes ou incapables, plus ils ont de chance de faire partie du «cercle restreint». Un véritable outrage à l’intelligence.

Imaginer que Gbagbo puisse véritablement envisager de positionner ces individus comme ses poulains fait frissonner et laisse présager que finalement, en matière de kidnapping du pouvoir et d’installation des «héritiers», la Côte d’Ivoire tend à se placer dans la droite ligne de pays comme le Gabon, le Togo, le Sénégal, la Libye, l’Egypte, la République Démocratique du Congo, la Guinée Equatoriale, et même la France des Sarkozy père et fils… et qu'elle est toute aussi mal servie, qualitativement parlant.

En conclusion, à part Stéphane Fouks, le communicant français (!) qui s’occupe du programme et de la stratégie de la campagne de Gbagbo, et ses intermédiaires dans l’entourage présidentiel ivoirien, dont les poches se remplissent fort peu pudiquement, on ne voit pas vraiment qui a une raison de se réjouir des résultats de ce sondage. Comme le disait Albert Camus : «Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde.»


E2
LePoint.fr
Le 22/10/2009

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés