"Les institutions financières internationales ont imposé leurs candidats à la tête de nombreux gouvernements africains. Tous ont échoué."

Publié le par Mahalia Nteby

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Le président sortant, qui affronte au second tour l’ex-premier ministre Alassane Ouattara, confirme à l’Humanité son engagement pour sortir le pays de la crise politique. Il mise sur l’accès à la santé et sur la généralisation gratuite de l’éducation. Abidjan (Côte d’Ivoire), envoyée spéciale.

 

Ce scrutin en Côte d’Ivoire peut-il avoir valeur d’exemple sur le continent africain ?

Laurent Gbagbo. La Côte d’Ivoire est la deuxième économie d’Afrique de l’Ouest, après le Nigeria. Il était temps de mettre en adéquation le fonctionnement de la démocratie politique avec ses performances économiques. C’est ce que nous sommes en train de faire. Pour comprendre les épreuves traversées par ce pays, il faut remonter à la grande crise qui a frappé les matières premières dès le début des années quatre-vingt. Là se trouve l’origine de toutes ces perturbations. En 1990, la digue du parti unique s’est rompue. En 1994, la dévaluation du franc CFA a durement frappé notre économie. Vinrent ensuite le coup d’État de 1999, puis le putsch avorté de 2002 qui s’est mué en rébellion. Aujourd’hui, nous sommes en train de sortir de ce cycle de crises. Le problème, ce n’est pas Gbagbo au pouvoir ! En réalité, nous avons assisté, pendant toute cette période, à l’écroulement, sous les effets de la crise économique, du modèle néocolonial qui prévalait sous le règne de Félix Houphouët-Boigny. C’est pourquoi nous parlons de «refondation».

Si vous étiez réélu, quels seraient vos gestes pour tourner définitivement la page de la crise militaire et pour réunifier le pays ?

La priorité absolue, c’est l’emploi des jeunes. Environ 4 millions de jeunes Ivoiriens sont au chômage ou vivotent grâce au secteur informel. Sans emploi véritable, ces jeunes peuvent devenir les proies de n’importe quel démagogue prêt à leur mettre des kalachnikovs et quelques billets entre les mains pour faire naître une rébellion. C’est ce qui s’est passé non seulement dans notre pays, mais aussi au Liberia, en Sierra Leone, au sud de la Guinée.

Selon vous, la crise ivoirienne n’a donc rien à voir avec des problèmes identitaires ?

Je ne dis pas cela, mais je n’ai jamais cru que la question identitaire était au centre de cette crise et je ne le crois toujours pas. Une fois la crise engagée, il faut bien trouver des prétextes pour la justifier. Il existe, effectivement, un problème identitaire. Mais je ne le crois pas assez aigu pour entraîner une guerre. Le chômage des jeunes, dans toute la région, est par contre un facteur fondamental de déstabilisation. En outre, cette rébellion s’est traduite par le pillage de ressources comme le diamant, l’or, le bois, le cacao. Il faut mettre un terme à cela, permettre un retour à la normale.

Vous serez opposé, au second tour, à un ancien cadre du Fonds monétaire international. Est-il aujourd’hui possible de résister aux diktats des institutions financières internationales?

Dans les années 1990, les institutions financières internationales ont imposé leurs candidats à la tête de nombreux gouvernements africains. Tous ont échoué. Je crois que l’on peut résister à ces diktats, nous en sommes l’exemple. Dans le cadre de la réduction de la dette – nous avons hérité de 6 000 milliards de francs CFA de dette –, nous avons accepté d’appliquer certaines mesures de bon sens conseillées par le FMI et la Banque mondiale, et d’ailleurs inscrites à notre programme politique. En revanche, nous avons opposé un veto à celles qui nous semblaient inadéquates. Certains dirigeants africains se montrent incapables de dire « non » à ces institutions lorsque c’est nécessaire. C’est ce que je leur reproche.

Vous vous êtes longtemps réclamé du socialisme. Quel est, aujourd’hui, votre parti pris idéologique ?

Je suis toujours socialiste, je n’ai pas changé ! En Afrique, plus qu’ailleurs, il faut des politiques de gauche, des politiques généreuses. Cela implique avant tout de s’engager dans une profonde démocratisation, qui ne peut se réduire à la tenue d’élections tous les cinq ans. Cela, nous le ferons. Mais la démocratisation, c’est aussi la transparence dans la gestion financière, le pari des compétences contre le règne des copains et des coquins, la décentralisation, etc. Avant tout, il faut instaurer la démocratie. Ensuite, il faudra garantir à tous l’accès à la santé. C’est le sens de l’assurance maladie universelle que je propose. Enfin, chaque enfant doit bénéficier d’une éducation de base, avec l’école gratuite et obligatoire. N’y a-t-il pas là les piliers d’une politique de gauche ?

La gauche française, plus précisément le Parti socialiste, n’a pas franchement fait preuve de solidarité à votre égard pendant la crise. En gardez-vous de la rancœur ?

Non… Tout cela est du passé. Au temps de la lutte anticoloniale, déjà, l’attitude de la gauche française n’a pas été exempte d’ambiguïté. Ce lâchage ne m’a donc pas surpris. À certains moments de son histoire, la gauche française chausse les bottes du colonialisme. Elle devient plus française que progressiste. Nous y sommes habitués. C’est triste, mais ce n’est pas nouveau. Paris espère une «normalisation» de sa relation avec la Côte d’Ivoire… Cette relation devra se fonder sur la reconnaissance de notre souveraineté. La France doit nous considérer comme un état souverain, qui a le droit au respect, au même titre que n’importe quel autre. Une fois que cela sera acquis, tout le reste deviendra secondaire.

Rosa Moussaoui in L'Humanité, le 5 novembre 2010

Publié dans Côte d'Ivoire

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Williams Jack 05/12/2010 19:12



Bonjour,


Merci pour votre blog qui tranche avec les "déjà vu" classiques, merci de continuer de nous informer , sans faux fuyant


Cordialement,


Williams