L'argent peut-il résoudre les problèmes de développement de l'Afrique ? / Will Money Solve Africa's Development Problems?

Publié le par Mahalia Nteby

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PAS DU TOUT. Le problème en Afrique n'a jamais été le manque d'argent, mais plutôt l'incapacité à exploiter l'esprit africain. Imaginez un cultivateur de bananes dans un village rural d'Afrique avec un toit qui fuit et qui coûterait 100 $ à réparer. Si quelqu’un achetait pour 100 $ de ses bananes, l'agriculteur aurait le pouvoir et le choix de déterminer si le toit qui fuit est sa priorité de dépense. D'un autre côté, si on lui donnait 100 $ à titre de subvention ou de prêt pour réparer le toit, son choix serait limité à ce que le donateur voit comme une priorité. Sur 960 millions d'Africains dans 53 Etats, il y a les innovateurs et les entrepreneurs qui, s’ils sont récompensés par le marché, se pencheront sur les défis auxquels fait face le continent.

Si l'argent était la clé pour résoudre les problèmes, les banques enverraient des agents dans les rues pour fournir de l'argent aux personnes dans le besoin. Mais les banques n’offrent de l'argent qu’à des personnes qui ont réussi à traduire leurs problèmes en opportunités. Une aide britannique de 7 millions de $ à 228 éleveurs de Samburu au Kenya en 2002 ne les a pas empêché de se transformer en pauvres en 2007. L'argent en soi est neutre. Des montants importants d'argent considérés comme du capital ont conduit les stratèges (qui dépeignent l'Afrique comme prise au piège dans un cycle de pauvreté) à plaider en faveur de flux massifs de capitaux comme le seul moyen de sortir de la pauvreté. Au contraire, voir l'argent comme une valorisation, une création, un effet résultant de l'échange entre différentes parties, offre une occasion de traduire les problèmes africains en opportunités.

Comme Lord Peter Bauer l’a très bien fait remarquer : «l'argent est le résultat de la réussite économique et non pas une condition préalable.» Comment les Africains peuvent-ils s'engager dans des activités qui mèneront à la réussite économique? La clé est de transformer la mentalité des 50% de la population africaine de moins de 20 ans afin qu’ils se focalisent sur la conversion des problèmes de l'Afrique en opportunités. En Afrique aujourd'hui, il y a des occasions d'affaires pour nourrir 200 millions de personnes sous-alimentées, tuer des milliards de moustiques provoquant le paludisme qui menacent la vie d'environ 500 millions de personnes, et développer les infrastructures.

L'Afrique a un capital énorme sous forme de ressources naturelles qui comprennent le pétrole, l'énergie hydroélectrique, les diamants, l’uranium, l’or, le cobalt, 70% du coltan mondial et 34% de sa cassitérite. Le coltan et la cassitérite sont stratégiques dans la production de téléphones cellulaires, d’ordinateurs portables et autres produits électroniques. Si les Africains employaient le pouvoir de la raison, l'industrie mondiale des téléphones portables, qui débite 25 téléphones cellulaires par seconde, fournirait une énorme source de revenus aux pays respectifs; élargissant ainsi leurs choix possibles.

Mettre l'accent sur l'esprit humain africain comme capital permettra de traduire les ressources en richesses, contribuant ainsi à résoudre les problèmes de l'Afrique. L'utilité et la valeur de l'argent ne seront générées que par des réponses rationnelles aux défis qui interpellent le continent à travers l'échange de produits et de services au niveau du village, au niveau national, continental et international.

James Shikwati est le fondateur et directeur du Inter Region Economic Network et chef de la direction de la revue The African Executive business magazine.

 

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C’EST CE QUE JE PENSAIS... mais plus maintenant. Il y a cette maxime éculée qui dit : Si vous détenez un marteau dans la main, tout problème ressemble à un clou. Qu'advient-il alors, quand tout ce que nous tenons dans nos mains est un carnet de chèques ? L’approche «chéquier» du développement suggère que les nations pauvres ne peuvent pas développer les compétences nécessaires pour résoudre leurs propres problèmes. Il y a, cependant, une exception notable.

Le président du Rwanda, Paul Kagamé, m'a appelé à son bureau pour l'aider à renforcer les capacités du secteur privé et améliorer la compétitivité des exportations. Je l'ai informé que la somme d’argent et le temps qu’il avait budgétisés ne permettraient pas de réaliser à la fois mon travail et d’assurer la formation des Rwandais. Il me raconta l’histoire : quand il eut enfin accumulé assez d'argent pour régler les arriérés de salaire de ses troupes qui se battaient pour mettre fin au génocide, il leur  demanda si, à la place, il pouvait utiliser l'argent pour acheter des hélicoptères afin de mettre fin à la guerre plus rapidement. Pas un seul soldat ne s’y opposa.

Le Président Kagamé acheta les hélicoptères à des pays, à la condition qu'ils fournissent également des pilotes. Il a ensuite persuadé les pilotes d’effectuer des missions en territoire ennemi, et, en même temps, de former les Rwandais au pilotage. Sa tactique, dans un pays sans routes et aux milles collines, abrégea la guerre, et sauva des vies.

Chaque nation a besoin d'argent pour moderniser et améliorer la vie de ses citoyens, et c’est d’ailleurs positif quand une nation riche aide une nation pauvre après une catastrophe naturelle, ou pour répondre à un besoin humain fondamental. Mais, trop souvent, quand une nation aide une autre, cela est basé sur une injection massive de capital financier soumise à un changement des politiques monétaire, commerciale, d'investissement, budgétaire, sectorielle et salariale. Il s'agit souvent de bons conseils non dépourvus de compromission. La nation riche devient décisionnaire alors que la responsabilité de l'avenir d'une nation doit toujours rester entre les mains des citoyens de cette nation, et non celles de conseillers étrangers, et certainement pas celles de créanciers et de bailleurs de fonds.

Cette approche «chéquier» du développement confond compassion et générosité avec une sur-responsabilité pour les êtres humains. Explicitement ou implicitement, le donneur leur dit comment faire fonctionner leur pays, et ce processus, sans le vouloir, peut priver les citoyens des pays émergents de leur bien les plus précieux - la dignité et l'autonomie.

Le Rwanda reçoit peu d'aide étrangère. Les dirigeants de la Banque mondiale m’avaient présenté, avec plusieurs autres experts, au Président Kagamé et avaient promis de payer le coût de notre travail, mais ils avaient besoin de deux ans pour réaliser le programme, et le Rwanda ne pouvait pas attendre deux ans. Le Président Kagamé comprenait que la pauvreté détruisait les pierres angulaires de la société de son pays : la tolérance, la confiance, les aspirations et l'espoir. Il décida de payer nos salaires à partir du produit de son programme de privatisation, mais il a exigé que l'on commença immédiatement, et que nous le remboursions, si nous ne faisons pas ce à quoi nous nous étions engagés. Il requit en outre : «Je veux que vous soyez comme ceux qui pilotaient les avions et formaient les Rwandais». J'ai demandé: «Voulez-vous que je vous aide à tuer l'ennemi, aussi?» Il a répondu : «Je veux que vous m'aidiez à tuer la pauvreté.»

Le Rwanda n'a pas d'argent, mais c’est une nation qui souhaite s’émanciper du fatalisme rampant souvent favorisé (mais de manière non intentionnelle) par des personnes dites bienveillantes. Son leadership a eu le courage de contester les hypothèses sous-jacentes de l'aide internationale, et cela a conduit à une croissance de près de 20% par an des salaires de subsistance dans ses principaux secteurs d'exportation. La responsabilité de son propre avenir repose entièrement sur les épaules des hommes et des femmes de son pays. Pas un seul Rwandais n’objecte.

Michael Fairbanks est le co-fondateur de la OTF Group, et le SEVEN FUND, qui accorde des bourses pour les solutions d'entreprise à la pauvreté.

 

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NON. En fait, après cinquante ans de tentatives et 600 milliards de dollars d'aide, avec une hausse presque nulle du niveau de vie en Afrique, je peux défendre la réponse «non» de manière assez ferme. Les avocats de l'aide parlent des solutions peu coûteuses comme les sels de réhydratation orale à 10-cents qui permettraient de sauver un bébé mourant de maladies diarrhéiques, le médicament contre le paludisme à 12-cents qui sauve quelqu'un atteint du paludisme ou les moustiquaires à 5 $ qui les empêchent de contracter le paludisme en premier lieu. Pourtant, malgré l’afflux de l'argent de l'aide, deux millions de bébés sont encore morts de maladies diarrhéiques en 2009, plus d'un million sont encore morts du paludisme, et la plupart des victimes potentielles du paludisme ne dorment toujours pas sous des moustiquaires.

De toute évidence, l'argent seul ne résout pas les problèmes. Ce qu’il faut au contraire, ce sont des entrepreneurs dans les domaines économiques, social et politique qui soient responsables, par exemple, de s’assurer que les médicaments arrivent aux victimes, plutôt que des slogans magnifiques pour des solutions administratives qui ne sont que des véhicules publicitaires servant à augmenter encore plus l'argent levé pour des bureaucraties de l’aide inefficaces. Les entrepreneurs seraient responsables des résultats, contrairement aux bureaucrates de l'aide et aux politiciens des pays riches qui font des promesses dont personne ne les tient pour responsables.

Quant à faciliter le développement en Afrique, la libre entreprise est le véhicule qui a fait ses preuves pour échapper à la pauvreté partout ailleurs (voir la Chine et l'Inde plus récemment) et il est tout simplement condescendant de prétendre que cela ne fonctionnera pas en Afrique. L'espoir de l'Afrique vient davantage de quelqu'un qui, comme l’homme d’affaires Alieu Conteh, a lancé avec grand succès en plein chaos de la guerre civile, une entreprise de téléphones cellulaires en République démocratique du Congo, que de célébrités défendant l’aide comme Bono. Les Africains sont loin d’être condamnés à demeurer les pupilles impuissantes de riches donateurs : les libertés économiques et politiques du cru permettront aux Africains eux-mêmes de résoudre leurs propres problèmes.

William Easterly est professeur d'économie à l'Université de New York, conjointement avec Africa House, et co-directeur de l'Institut de recherches pour le développement à NYU. Il est également membre non-résident du Center for Global Development à Washington, DC.

 

 

NO WAY. The problem in Africa has never been lack of money, but rather the inability to exploit the African mind. Picture a banana farmer in a rural African village with a leaking roof that would cost $100 to fix. If one purchased $100 worth of his bananas, the farmer would have the power and choice to determine whether the leaking roof is his top spending priority. On the other hand, if he is given $100 as a grant or loan to fix the roof, his choice would be limited to what the owner of the big money views as a priority. Out of 960 million Africans in 53 states, there are innovators and entrepreneurs who, if rewarded by the market, will address the challenges facing the continent.

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f money was the key to solving problems, banks would send agents on the streets to supply money to afflicted individuals. But banks only offer money to individuals who successfully translate their problems into opportunities. A $7 million British compensation to 228 Samburu herders in Kenya in 2002 did not stop them from turning into paupers by 2007. Money in itself is neutral. Big money viewed as capital has led strategists (who depict Africa as trapped in a cycle of poverty) to argue for massive inflows of money as the only means of escape from poverty. Viewing money as a receipt for value, a creation, and a resultant effect of exchange between different parties offers a chance to translate African problems into opportunities.

As Lord Peter Bauer aptly pointed out, "Money is the result of economic achievement and not a precondition." How can Africans engage in activities that will lead to economic achievement? The key is to transform the mindset of the 50% of the African population below age 20 to focus on turning African problems into opportunities. In Africa today, there are entrepreneurial opportunities to feed an estimated 200 million hungry people, kill billions of malaria causing mosquitoes that threaten the lives of an estimated 500 million, and develop infrastructure.

Africa has enormous capital in the form of natural resources that include oil, hydroelectric power, diamonds, uranium, gold, cobalt, 70% of the world’s Coltan and 34% of its cassiterite. Coltan and cassiterite are strategic in the production of cell phones, laptops, and other portable electronic products. If Africans employed the power of reason, the global cell phone industry that churns out 25 cell phones per second would provide a huge source of revenue for respective countries; thereby widening their menu of choices.

Focusing on the African human mind as capital will help translate resources into wealth, thereby helping to solve Africa’s problems. Money’s usefulness and value will only spring from rational responses to the challenges that face the continent through exchange of products and services at the village, national, continental, and international levels.
 

James Shikwati is the founder and director of the Inter Region Economic Network and CEO of The African Executive business magazine.

 

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I THOUGHT SO… But now I don’t.

There is that threadbare maxim: If you hold a hammer in your hand, every problem looks like a nail. What happens, then, when all we hold in our hand is a checkbook?

Checkbook Development suggests that poor nations cannot build the skills necessary to solve their own problems. There is, however, a notable exception.

The President of Rwanda, Paul Kagame, called me to his office to assist him to build private sector capacity and improve export competitiveness. I informed him that it would not be possible for the amount of money and time he budgeted to do my job and train Rwandans at the same time. He told me the story of when he had finally accumulated enough money to provide back pay for his troops who were fighting to end the genocide. He asked them if he could use the money, instead, to purchase helicopters to help end the war sooner. Not a single soldier objected.

President Kagame purchased the aircraft from countries on the condition that they also provide pilots. He then persuaded those pilots to fly missions into enemy territory, and, at the same time, train Rwandans to fly. His tactics, in a land of no roads and a thousand mountains, shortened the war, and saved lives.

Every nation needs money to upgrade and improve the lives of their citizens; and it is good when a rich nation helps a poor one after a devastating act of God, or to meet a basic human need. But, too often, when one nation aids another it is based on a massive infusion of financial capital in return for changing monetary, trade, investment, fiscal, sectoral, and wage policies. This is often the right advice, but there is a trade-off, too. The nation with all the money often assumes the decision rights; and the responsibility for a nation’s future must always reside with the citizens of that nation, not with foreign advisors, and certainly not with its creditors and donors.

This sort of checkbook development confuses compassion and generosity with over-responsibility for fellow human beings. Explicitly or implicitly, the donor is telling them how to run their country, and in the process, without meaning to, can rob citizens of emerging nations of their most precious assets – dignity and self-reliance.

Rwanda receives little foreign aid. The leaders of the World Bank had introduced me and several other experts to President Kagame and promised to pay the cost of our work; but they needed two years to program it, and Rwanda did not have two years. President Kagame understood that poverty was destroying the cornerstones of his country’s society: –tolerance, trust, aspirations, and hope. He decided to pay our salaries from the proceeds of his privatization program, but he stipulated that we begin immediately, and that we pay him back if we did not do what we said we could do. He further demanded, "I want you to be like those pilots who flew the aircraft and trained Rwandans." I asked, "Do you want me to help you kill the enemy, too?" He said, "I want you to help me kill poverty."

Rwanda doesn’t have money, but it is a nation without the rampant fatalism often fostered (however unintentionally) by benevolent people. Its leadership has had the courage to challenge the underlying assumptions of international aid, and that has led to growth of almost 20% per year in subsistence wages in its key export sectors.

The responsibility for its own future lies squarely on the shoulders of its men and women.

Not a single Rwandan objects.

Michael Fairbanks is the co-founder of OTF Group, and the SEVEN FUND, which provides grants for enterprise solutions to poverty.

 

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NO. In fact, after fifty years of trying and $600 billion worth of aid-giving, with close to zero rise in living standards in Africa, I can make the case for “No” pretty decisively. Aid advocates talk about cheap solutions like the 10-cent oral rehydration salts that would save a baby dying from diarrheal diseases, the 12-cent malaria medicine that saves someone dying from malaria, or the $5 bed nets that keep them from getting malaria in the first place. Yet despite the aid money flowing, two million babies still died from diarrheal diseases last year, more than a million still died from malaria, and most potential malaria victims are still not sleeping under bed nets.

Clearly, money alone does not solve problems. What is needed instead are business, social, and political entrepreneurs who take responsibility for, say, making sure medicines reach victims, rather than more grandiose slogans about comprehensive administrative solutions that only serve as publicity vehicles for raising yet more money for ineffectual aid bureaucracies. Entrepreneurs would be accountable for results, in contrast to the aid bureaucrats and rich country politicians who make promises that nobody holds them accountable for keeping.

As for facilitating African development, free enterprise has been the tried and true vehicle for escaping poverty everywhere else (see China and India most recently) and it is patronizing to suggest that it won’t work in Africa. The hope of Africa comes much more from someone like businessman Alieu Conteh, who started a hugely successful cell phone company in the Democratic Republic of the Congo amid the chaos of civil war, than it does from celebrity aid advocates like Bono. Africans are far from being condemned to be helpless wards of rich donors: homegrown economic and political freedoms will allow Africans themselves to solve their own problems.

William Easterly is professor of economics at New York University, joint with Africa House, and co-director of NYU's Development Research Institute. He is also a non-resident fellow of the Center for Global Development in Washington, DC.

A Templeton conversation, in templeton.org / French translation from unmondelibre.org

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