Gouvernement d'union: Un choix démocraticide

Publié le par Mahalia Nteby

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Pour répondre à la proposition du président Alassane Dramane Ouattara de constituer un gouvernement d’Union Nationale, le parti de la Refondation a tenu une réunion de son comité central le mercredi 25 mai 2011 à Abidjan. Les débats ont conduit à une réponse favorable assortie d’une double condition, à savoir la libération des camarades emprisonnés à la suite de la crise post-électorale qu’a connu le pays, et le rétablissement de la sécurité sur l’étendue du territoire.

Cette position qui ne laisse en soi rien transparaitre des logiques qui permettent de resituer dans une relation intelligible le principe d’un gouvernement d’Union Nationale et les conditions sus-évoquées est, reconnaissons-le d’entrée, pour le moins curieuse.

Quant à l’argumentation du président Ouattara, servie pour appuyer sa proposition, elle consiste dans son désir de voir toutes les sensibilités ivoiriennes participer à l’exercice du pouvoir. Il serait donc question d’une simple convenance idéologique.

Mais la justification de ce projet, comme les conditions de sa mise en œuvre exposées par le FPI, trahissent de concert une compréhension corrompue, ou dans le meilleur des cas inachevée, de ce qu’est un gouvernement d’Union Nationale.

En effet, la mise en œuvre d’une telle architecture gouvernementale procède du besoin qu’éprouvent les forces politiques d’un pays de s’unir pour faire face à un danger fortement probable menaçant l’Etat, la République, la Nation. Elle fait suite à un aveu par le pouvoir en place de son incapacité à faire face, tout seul, aux turbulences que le pays rencontre. Le gouvernement d’Union Nationale apparaît dès lors comme une nécessité dans la perspective d’un combat original par sa nature et son niveau élevé de difficulté, un instrument sans lequel l’invention d’une solution au problème posé n’est pas possible. Il ne vaut par ailleurs que s’il est adossé à un impératif de sauvetage national. Et seul cet impératif pourrait valablement justifier la mise en veille du jeu démocratique qu’impose la fusion d’un pouvoir et son opposition dans un appareillage gouvernemental monolithique privé de la critique d’une force d’alternance agissant en sentinelle.

En dehors d’un tel contexte, le gouvernement d’Union Nationale est une supercherie, un poison contre la démocratie. Il crée les conditions de la pensée unique et annonce l’émergence d’un parti de même caractère. D’où le besoin d’en manipuler l’idée avec une extrême prudence et une parfaite responsabilité.

Or, l’Etat, la République ou la Nation sont-ils en danger en Côte d’Ivoire? Même le président Ouattara, auteur de la proposition, ne s’est pas hasardé à pareille conclusion, se contentant de mettre en avant quelques fantaisies de son imagination, affectables tout au plus aux catégories de l’idéologie. Rien dans son propos sur une éventuelle disparition annoncée de la Côte d’Ivoire. Rien sur une quelconque apocalypse républicaine. Pas plus d’évaporation nationale à l’horizon. Au contraire, la guerre est finie, donc le péril écarté. Il reste des tâches de reconstruction à remplir, sur les plans politique, économique et psychologique.

Au titre de la reconstruction psychologique, la réconciliation nationale. Condition sine qua non de toutes les reconstructions, catalyseur absolu de l’apaisement qui s’impose, elle n’exige pas pour autant la constitution d’un gouvernement d’Union Nationale. Au contraire, le président Ouattara dispose de tous les leviers pertinents dans la perspective de cette réconciliation, au premier rang desquels l’institution judiciaire qu’il lui suffirait d’actionner sans arrière-pensée partisane. Mettre à la disposition du peuple ivoirien une justice réconciliante axée sur la sanction des responsables des fautes jugées et la réparation des dommages, sans considération des chapelles politiques, des ethnies ou de toute autre critère de distinction inadapté, et une justice sécurisante destinée à garantir à chacun la pleine jouissance des droits et libertés que lui confère la loi. En somme, une justice aux antipodes de la justice politicienne et discriminante que trahissent bon nombre des arrestations opérées jusqu’à ce jour par le nouveau pouvoir.

Or, l’erreur dans la démarche du FPI consiste à placer au-dessus du seul objectif légitime d’un gouvernement d’Union Nationale (le sauvetage d’une nation), des conditions non-essentielles du point de vue de la survie du pays (la libération de deux centaines de camarades dont la responsabilité et la culpabilité ne sont même pas interrogées) et soluble dans l’exercice d’un pouvoir classique (la sécurité). Manifestement arrêtée pour satisfaire des attentes difficilement conciliables autrement, la solution laisse apparaître les contradictions qu’elle est sensée réduire. D’une part, il est question d’exiger du nouveau pouvoir qu’il restaure le climat de sécurité que les Ivoiriens réclament en vue de retrouver au plus tôt la normalité de leur existence d’avant la crise post-électorale. Mais pour légitime qu’elle soit, cette demande n’autorise pas les tripatouillages institutionnels démocraticides envisagés. En effet, un gouvernement constitué de façon classique sur les fondements de la responsabilité et de la compétence devrait être parfaitement capable de prendre en charge les missions de sécurisation qui lui incombent. A défaut, les dirigeants désignés doivent avoir l’honnêteté de tirer les conséquences démocratiques de leur incapacité en rendant son mandat au peuple.

Au titre de la deuxième condition, on réclame la libération des camarades embastillés à la chute du président Gbagbo. Faut-il croire que le FPI - en admettant qu’il ait compris le seul vrai intérêt d’un gouvernement d’Union Nationale - accepterait de sauver la Côte d’Ivoire d’un nouveau péril à la seule condition que ces prisonniers recouvrent leur liberté ? En cas de catastrophe humaine ou naturelle, le FPI regarderait, inerte, le territoire ivoirien se désintégrer ou le peuple périr, sous le seul prétexte qu’elle a des camarades en prison ? Si le Comité Central considère que la Côte d’Ivoire est menacée dans son existence et que son apport pourrait garantir le sauvetage du pays, alors refuser d’intégrer un gouvernement d’Union Nationale sous prétexte que les conditions posées ne sont pas remplies est une faute.

Dieu merci, nous n’en sommes pas là. Mais nous aurions tout autant aimé ne pas en être à la raison non-avouée, mais évidente, de cet attrait pour le gouvernement du président Ouattara : les pulsions mangeoiristes de certains cadres alléchés par les perspectives égoïstes d’un confort matériel quémandé au sacrifice de milliers de militants, morts ou vifs, mais tous déjà trahis par des considérations naguère activées au mépris de leurs intérêts.

Il ressort très clairement de l’analyse des conditions ouvertement posées et des envies de mangeoire qui participent à l’animer, que le FPI ne juge pas que la Côte d’Ivoire soit aujourd’hui en péril. En conséquence, cette organisation se met en faute si, comme elle l’a fait, elle admet le principe d’un gouvernement d’Union Nationale à la participation duquel elle s’offre volontiers car ce faisant, elle met au-dessus de l’intérêt du pays des intérêts adverses à portée individuelle.

En servant ainsi la soupe à Alassane Dramane Ouattara dans la mise en œuvre de son projet, le FPI prend sa part de culpabilité dans la détresse démocratique à laquelle la Côte d’Ivoire se trouve inéluctablement promise. Il devra en répondre devant l’Histoire s’il persiste dans sa ligne. Mais heureusement, il est encore temps de retirer son écuelle des banquets ouattaristes et de remettre la Nation au cœur de ses préoccupations, en commençant par exiger le retour d’une démocratie honnête mettant face-à-face un gouvernement et une opposition que le Front populaire ivoirien assumera en responsabilité, avec en toile de fond, intactes, toutes les chances d’une alternance crédible et efficace.

A. Bouabre, in L’Inter, le 1er juin 2011

Publié dans Côte d'Ivoire

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