Droit d'ingérence: deux poids, deux mesures?

Publié le par Mahalia Nteby

 Afrique.jpg
Depuis plusieurs jours, la communauté internationale exige le retrait du président ivoirien Laurent Gbagbo. En revanche, le Conseil européen n'a pas pipé mot sur le récent rapport qui lève le voile sur les anciennes «activités maffieuses» de l'actuel Premier ministre kosovar Hashim Thaçi. Pour le Nouveau Bastille-République-Nation, le droit d'ingérence ne s'exprime pas toujours de la même façon selon les pays...

L’actualité présente parfois de facétieuses coïncidences. Le parlementaire suisse Dick Marty vient de lever le voile sur les antécédents de l’actuel Premier ministre kosovar en éclairant l’histoire du mouvement de guérilla séparatiste qu’il dirigeait à la fin des années 1990 : l’UCK était alors le fer de lance du crime organisé, et se livrait au trafic d’organes. Certes, M. Thaçi a qualifié ce rapport de «scandaleux» et reposant sur des «faits sans fondement». En réalité, M. Marty, qui avait déjà embarrassé les dirigeants européens en révélant l’affaire des prisons secrètes de la CIA, ne fait que confirmer ce que d’autres enquêtes avaient déjà pointé, notamment celle de Carla Del Ponte, ancien procureur peu suspecte de parti-pris pro-serbe.

Le rapport précise que les parrains américains et européens de M. Thaçi n’ignoraient rien de ses activités maffieuses. Ils l’ont cependant soutenu dans son ascension jusqu’à la tête de l’actuel gouvernement du Kosovo. Le Conseil européen, réuni les 16 et 17 décembre, n’a pas jugé utile d’évoquer le sujet.

Sans doute était-il trop occupé à menacer le président de la Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo. On sait que la Commission électorale de ce pays a proclamé la victoire de son rival, l’ancien dirigeant du FMI, Alassane Ouattara, à l’issue du second tour de l’élection du 28 novembre. Prenant en compte certaines fraudes alléguées, la Cour constitutionnelle ivoirienne a en revanche déclaré vainqueur le président sortant. Ladite Cour, comptant en son sein «des proches du président Gbagbo», la « ommunauté internationale», relayée par les grands médias, a balayé sans examen cette décision, pourtant formellement conforme aux procédures du pays. L’ONU (après quelques réticences de la Russie), l’UA et l’Ue ont choisi leur camp, celui de l’homme du FMI, et fait d’avance porter les responsabilités des violences au président sortant. Les Vingt-sept n’avaient d’ailleurs pas attendu le scrutin pour afficher cette préférence.

A Bruxelles, on a donc joué les vertus indignées. Le Conseil européen a enjoint aux «dirigeants ivoiriens, civils et militaires, de se placer sous l’autorité du président élu». Et pris des sanctions contre ceux qu’il accuse de ne respecter «la volonté souveraine du peuple ivoirien» .

Les dirigeants européens n’avaient pas eu exactement la même farouche détermination à faire respecter «la volonté souveraine du peuple» irlandais lorsqu’ils ont contraint ce dernier à inverser son verdict référendaire de juin 2008. De même, le contraste est remarquable entre les foudres dirigées contre Laurent Gbagbo, et le soutien témoigné jusqu’à aujourd’hui à Hashim Thaçi et au PDK, ex-UCK arrivée au pouvoir par la grâce d’actions qui eussent ailleurs été qualifiées de terroristes (appuyées il est vrai par les bombardements euro-atlantiques).

Ce «deux poids, deux mesures» révèle à quel point les discours lénifiants sur les droits de l’homme et l’état de droit servent de couverture à une volonté de faire prévaloir des intérêts inavoués. La pression exercée aujourd’hui sur la Côte d’Ivoire succède à celle qui le fut sur le Zimbabwe hier, et qui pourrait l’être à nouveau sur le Soudan demain.

En matière de sanctions, l’Afrique est servie. Et pour cause : les sanctions ne peuvent exister que des puissants vers les faibles. Ainsi, le regretté George Bush accéda à son premier mandat grâce à une élection, en 2000, dont les résultats avaient probablement été inversés par des tripatouillages en Floride, ce que la Cour suprême (tiens, là aussi…) valida au terme de plusieurs jours de cafouillage. On ne sache pas que l’Union européenne ait intimé l’ordre aux «dirigeants américains, civils et militaires, de se placer sous l’autorité du président» Albert Gore. Quant à la Côte d’Ivoire, elle eût été bien audacieuse d’imposer des sanctions à Washington.

En réalité, le principe même de l’ingérence gangrène immanquablement les relations internationales. Pour être pacifiques, celles-ci ne peuvent supporter d’être bâties sur un rapport d’inégalité. Comme l’affirmait le texte fondateur de l’ONU, «aucune disposition de la présente Charte n'autorise les Nations Unies à intervenir dans des affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale». Cela fait hélas longtemps que ce principe est allègrement piétiné par l’ONU elle-même, sous pression de la logique impériale enrubannée d’arrogance humanitaire.

Dans le cas présent, il conviendrait que les Ivoiriens, seuls, décident de leur sort. A moins que le choix d’un président ne relève déjà plus de la compétence nationale ?

Par
Le Nouveau Bastille République Nations in Marianne2.fr, le 21 décembre 2010

Publié dans Côte d'Ivoire

Commenter cet article