Zone Franc: La servitude volontaire des Banques Centrales africaines

Publié le par Mahalia Nteby



Qu’est-ce qui pourrait bien justifier qu’une zone monétaire concentrant parmi les populations les plus déshéritées économiquement de la planète, le Mali, le Niger et le Burkina Faso se classant dans les derniers pays des 177 évalués par le PNUD en IDH [indice de développement humain], se permette de détenir de façon oiseuse plus de 6 000 milliards de FCFA dans ses caisses ? Comment des banques centrales placées dans les contextes conjoncturels d’extrême difficultés sociales et industrielles pourraient-elles se détourner de tout objectif de stimulation de la croissance et du développement lorsque l’on sait que toutes les banques centrales des pays industriellement avancés ont soutenu leurs industries autrefois dans l’enfance ? Qu’est-ce qui explique l’ancrage fixe à une monnaie aussi forte que l’Euro d’une monnaie, le franc CFA, utilisé par des pays à économies embryonnaires, fragiles et extraverties soumises à des chocs exogènes violents, alors que les incidences sur la compétitivité des filières agro-industrielles de ces pays sont à l’évidence négatives ?

Selon l’économiste Kako Nubukpo, chercheur spécialiste des marchés céréaliers et ancien macroéconomiste dans une banque centrale de la zone franc, une certaine «servitude volontaire» explique la passivité des banques centrales de la zone franc, face à une situation économique qu’elles ne tentent même plus d’optimiser.

Dans un article publié par la revue «politique africaine» [N° 105, mars 2007, P.70 à 84] intitulé «Politique monétaire et servitude volontaire» ce jeune économiste féru de sociologie, d’anthropologie et de science politique par ailleurs démonte l’attitude bureaucratique et totalement irrationnelle du point de vue de la recherche du bien-être collectif, des gestionnaires de la politique monétaire de la BCEAO (Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest). Un raisonnement qui dans les grandes lignes vaut largement pour la deuxième banque centrale africaine de la zone franc, la BEAC.

Pour Kako Nubukpo, «Le franc CFA est l’une des instances de la perpétuation du lien (post)colonial entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique. La BCEAO, qui gère le franc CFA en Afrique de l’Ouest, conduit une politique monétaire peu efficace, au regard de l’absence de liaisons existant entre l’objectif de lutte contre l’inflation fixée par l’UEMOA et les instruments dont elle dispose, ses taux d’intérêt directeurs. Elle détient également des réserves de changes excessives auprès du Trésor français ; bien qu’elle soit la banque centrale de pays en développement qui comptent parmi les plus pauvres du monde, elle n’a pas pour objectif la croissance économique ; enfin, elle ne semble pas mener de réflexion sur l’opportunité du maintien d’un ancrage rigide du franc CFA à l’Euro dans un contexte de faible compétitivité à l’export des économies de l’UEMOA et d’un Euro «fort». La structure et le fonctionnement de l’UEMOA sont fortement extravertis et cette extraversion explique les faiblesses de la politique monétaire de la BCEAO».

« …Cette monnaie a ceci de particulier qu’elle a été créée sans convergence économique préalable entre les différents territoires coloniaux, puis entre les nations indépendantes qui l’ont en partage et que son fonctionnement défie les règles de transparence en vigueur dans les instances monétaires et financières internationales. L’absence de contrôle des populations qui l’utilisent, ainsi que la rigidité de son ancrage vis-à-vis de l’Euro posent la question de son rôle dans la persistance de l’extraversion des économies africaines et la faible croissance structurelle dont souffrent ces dernières.».

Lucide sur la dimension (post) coloniale de la zone historiquement crée sur le format de l’économie française de traite, l’économiste précise pour l’UMOA [Union monétaire Ouest Africaine] : « … dès la création de l’UMOA, il s’est agi de ne pas couper le cordon ombilical entre la France et ses colonies nouvellement indépendantes. Sensibles à ce fait, les dirigeants africains les plus radicaux décidèrent de ne pas entrer dans l’Union (comme le Guinéen Sékou Touré et le Togolais Sylvanus Olympio) ou d’en sortir rapidement (comme le Malien Modibo Keita, qui quitta l’UMOA dès juillet 1962). L’absence de définition de critères de convergence économique et de réflexion sur le caractère optimal de cette zone monétaire – qui, rappelons-le, a précédé l’union économique et monétaire – confirme le caractère politique de l’UMOA/UEMOA.»

Nubukpo revisite l’environnement économique et politique de la dévaluation du CFA de 1994 : «L’«ajustement monétaire», la dévaluation du franc CFA de janvier 1994, a été en apparence le premier acte du renoncement français, obligé de se plier au diktat des institutions de Bretton Woods et de leurs partenaires occidentaux – renoncement théorisé dans la « doctrine d’Abidjan ». En réalité, la France a préservé ses intérêts, qui coïncident désormais avec un néolibéralisme plus ou moins assumé depuis le tournant économique de 1983-1984 et la politique du franc fort, renforcée par l’indépendance de la Banque de France en 1992 et le traité de Maastricht, précurseur de la Banque centrale européenne et de l’Euro, tout cela dans un contexte de réorientation tendancielle de l’aide publique au développement vers les Pays d’Europe centrale et orientale (Peco).

«De même, les autorités monétaires ouest-africaines et les chefs d’État de la zone UEMOA ont tiré ainsi avantage du double «bouclier» du Fonds monétaire international (FMI) et du Trésor français, en préférant prendre la posture de rentiers « bons élèves de l’orthodoxie monétaire » – nec plus ultra de l’extraversion des élites africaines – plutôt que d’assumer le risque d’une indépendance d’esprit et la responsabilité qui va avec en optant pour une réflexion endogène sur les voies d’une gestion monétaire saine. On en veut pour preuve le décalage entre l’effet d’annonce de la création d’une monnaie unique pour l’Afrique de l’Ouest (francophone, lusophone, anglophone) à l’horizon 2005 sous l’égide de la CEDEAO et le total immobilisme des pouvoirs publics ouest-africains sur ce dossier depuis dix ans.»

«De même, nonobstant les spécificités des économies de l’UEMOA, leur faible degré de monétarisation, leur soumission à des chocs d’origine non monétaire (inflation « importée » de France, aléas climatiques, chocs pétroliers), les autorités monétaires actuelles de l’UEMOA tentent de conduire une politique de lutte contre l’inflation avec des outils adaptés à une inflation d’origine monétaire, qui est celle que connaissent les pays développés à économie de marché. De plus, dans un contexte de surliquidité bancaire et d’extraversion des banques primaires (ou commerciales), le processus de libéralisation croissante du secteur bancaire de l’UEMOA contribue à affaiblir l’efficacité de la politique monétaire. Enfin, l’ancrage rigide du CFA à l’Euro a un coût manifeste en termes de croissance dont on ne saurait faire l’économie.»

Les élites monétaires africaines de la zone franc, incapables d’une réflexion endogène dont elles n’éprouvent apparemment ni le besoin ni l’intérêt, conduisent dans un mimétisme confinant au délire les destinées économiques et monétaires de millions d’Africains, paupérisés par les relations de l’économie réelle, subventions, concurrence déloyales, barrières à l’entrée des marchés occidentaux, etc. qui subissent également le surcoût de la servitude en partie volontaire de leurs décideurs. Ceux-ci, plus pressés d’être dans le vraisemblable du moment et de ressembler de l’extérieur aux élites occidentales dont les économies monétaires sont dans de toutes autres configurations -fondamentaux, structure des exportables, agrégats monétaires…-, se gaussent de l’abandon de leurs marges de manoeuvre au profit d’un psittacisme économique ravageur. Il en a été de même de la colonie africaine des économistes soit disant libéraux qui ont défendu le plus stupidement du monde que les ajustements structurels généreraient la croissance. Ils se répandaient dans des productions qu’il vaudrait mieux ignorer soutenant qu’il «suffisait» de dévaluer pour accroître les exportations et croître à l’infini. Simple bon sens : dévaluer peut-être, encore faut-il que les prix des produits soient sensibles à la dévaluation, que leur demande sur les marchés fluctuent avec les prix, que les appareils de productions puissent suivre l’hypothétique demande et augmenter leurs quantités au besoin. Autant de conditions parmi tant d’autres qui étaient loin d’être réunies, et que chaque économiste qui aurait pris soin de sortir des équations faciles de mathématiciens ratés n’aurait eu aucun mal à élucider.

Afrikara, 04 juin 2007

Publié dans Grands dossiers

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