Vive la paix!

Publié le par Mahalia Nteby

«Dans un temps d'ignorance, on n'a aucun doute, même lorsqu'on fait les plus grands maux ; dans un temps de lumière, on tremble encore lorsqu'on fait les plus grands biens. On sent les abus anciens, on en voit la correction ; mais on voit encore les abus de la correction même.» (Montesquieu)

Samedi, j’ai serré la main de Sidiki Konaté. Ministre de l’artisanat et du tourisme du gouvernement Soro de son état. Ancien étudiant jamais diplômé et surtout, rebelle. Un homme qui, avec ses complices assaillants, a plongé la Côte d’Ivoire dans la désolation et le malheur. C’était à l’occasion du grand rassemblement organisé par Charles Blé Goudé pour clore la caravane de la paix qu’il a entamée à la suite des meetings pour la paix lancés par le président de l’Assemblée Nationale Mamadou Koulibaly. Point d’orgue d’une semaine aux scènes surréalistes qui vient de s’achever.

Une délégation du MEDEF (patronat français) a été reçue par le Chef de l’Etat ivoirien, qui a réitéré son engagement à faire reconstruire, aux frais du contribuable ivoirien, les écoles françaises saccagées consécutivement à l’assaut meurtrier lancé contre les populations abidjanaises par la junte militaire française en novembre 2004, qui coûta la vie à 64 citoyens ivoiriens aux mains nues, descendus dans la rue pour faire barrage aux chars français qui assiégeaient la résidence de Laurent Gbagbo. Air Ivoire, dont l’un des actionnaires est – évidemment – Air France, ouvre une desserte sur Bordeaux, alors qu’aucun vol direct n’assure la liaison entre Abidjan et Lagos, les deux principales métropoles de la zone ouest africaine. Laurent Gbagbo déclare ne pas souhaiter le départ des troupes françaises, celles-là mêmes qui ont détruit tout l’arsenal militaire aérien de l’armée ivoirienne en novembre 2004. Mamadou Koulibaly, unanimement décrit comme «l’idéologue du régime et véritable pourfendeur de la rébellion» par les médias occidentaux, s’offre un cadeau spécial pour ses cinquante ans en recevant chez lui le porte-parole des rebelles Sidiki Konaté. Dans le fief des patriotes à Yopougon, Simone Gbagbo danse avec le même Sidiki Konaté, sous l’œil rieur et bienveillant d’un Charles Blé Goudé toujours plus omnipotent.

Comment en est-on arrivé là ? Les dieux seraient-ils vraiment tombés sur la tête ? Tant de larmes, de sang, de sueur pour ça ? L’excuse du choix de la loyauté contre celui de la compétence, qui pouvait encore justifier des méthodes approximatives de gouvernance il y a cinq ans, au déclenchement de la guerre de la France contre la Côte d’Ivoire, est à ce jour difficilement acceptable. L’exercice du pouvoir en Eburnie repose aujourd’hui entre les mains de jeunes gens comme Guillaume Soro, Charles Blé Goudé et Sidiki Konaté, qui ont pour dénominateur commun de n'avoir pas réussi leurs études mais d’être à la tête de groupuscules prêts à tout pour conserver ce pouvoir auquel ils n’auraient jamais rêvé accéder sans un très opportun accident de l’Histoire d’une part, et d’autre part, celles d’hommes politiques affairistes, qui bien que disposant souvent de curriculums académiques, impressionnent plus par leur capacité à s’enrichir personnellement malgré une crise politico militaire qui a plongé le peuple ivoirien dans un abîme de pauvreté inimaginable, que par leur capacité à déployer des schémas de développement et d’émancipation durables pour les populations qu’ils ont charge de diriger.

Peut-on, au nom de la paix, rationaliser l’injustifiable, après avoir institutionnaliser roublardise et opportunisme en mode de gestion ? Peut-on gouverner sans valeurs, sans projets ? Qu’est-il advenu du programme qui a porté le Front Populaire Ivoirien au pouvoir ? Il y a sept ans de cela, un homme admiré, porté par son peuple, prenait les rênes du pouvoir en Côte d’Ivoire, mettant en fuite un général putschiste. Laurent Gbagbo, qui a lui-même souffert moult privations et humiliations sous Houphouët-Boigny, avait alors des projets très précis : assurance maladie universelle, école gratuite, liberté de presse et d’expression, sortie du système françafricain, fin des chasses gardées avec l’ouverture du marché ivoirien au mieux disant.

En clamant à l’envi leur victoire et la fin de la guerre sans avoir réussi à extirper leur pays des griffes de l’oppresseur français, Laurent Gbagbo et ceux de ses proches qui se prêtent un peu trop volontiers à la comédie du «tout le monde est beau, tout le monde est gentil» se placent eux-mêmes dans une position inconfortable. Le polaroïd de la Côte d’Ivoire en 2007 est en effet aussi révélateur que peu flatteur: corruption à tous les niveaux de l’administration, militaires et policiers extorqueurs et braqueurs, délestages électriques, routes impraticables, système éducatif et de santé en déliquescence, grandes villes croulant sous les ordures, népotisme, déversement de déchets toxiques à Abidjan, grogne sociale grandissante, taux de mortalité en hausse, culte de la criminalité, fuite des capitaux.

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, comme le disait Candide. Retour à la case départ. Ci-gisent nos illusions, nos espoirs perdus, notre ingénuité et notre enthousiasme, sacrifiés sur l’autel d’une paix et d’une liberté de surface. Pas de place pour nos états d’âmes dans une arène politique d’où la rigueur et la rectitude morale sont aussi absentes que la noblesse des idéaux. Bien inspiré celui qui suit les conseils de Jean-Paul Sartre de «ne pas trop réfléchir sur la valeur de l’Histoire. On court le risque de s’en dégoûter».

Mahalia Nteby
(mahalia.nteby@yahoo.fr)

Publié dans Edito

Commenter cet article

tesogui 26/04/2007 10:43

Cet article est tres pertinent. Il dénonce des choses réelles.
Si le president a vraiment accepté de reconstruire les ecoles francaises détruites en Nov  2004, c'est tres grave! Qui paiera pour les avions detruits ppar l'armée francaise et qui dédommagera les victimes de la barbarie de l'armée francaise en novemebre 2004?
Laurent Gbagbo au nom de l'apaisement et de la paix ne doit pas tout accepter  au risque de voir s'éffilocher l'aura qu'il a aujourd'hui dans les cercles de nationales panafricians a travers le continent...
Tout aussi surréaliste est ce qui s'est passé à Youpougon le  21 avril...Simone dansant avec... Sidiki konaté! au nom de la paix. j'attends de voir le bout du tunnel pour y croire. ca ressemble à un mauvais film de fiction.

Silas 24/04/2007 16:55

"Une délégation du MEDEF (patronat français) a été reçue par le Chef de l’Etat ivoirien, qui a réitéré son engagement à faire reconstruire, aux frais du contribuable ivoirien, les écoles françaises saccagées consécutivement à l’assaut meurtrier lancé contre les populations abidjanaises par la junte militaire française en novembre 2004, qui coûta la vie à 64 citoyens ivoiriens aux mains nues, descendus dans la rue pour faire barrage aux chars français qui assiégeaient la résidence de Laurent Gbagbo.
Innacceptable!!!! Y a t'il une contre partie? Si oui laquelle, si non c'est trop grave!!!!
Air Ivoire, dont l’un des actionnaires est – évidemment – Air France, ouvre une desserte sur Bordeaux, alors qu’aucun vol direct n’assure la liaison entre Abidjan et Lagos, les deux principales métropoles de la zone ouest africaine.
Le retour de la Françafrique?
Laurent Gbagbo déclare ne pas souhaiter le départ des troupes françaises, celles-là mêmes qui ont détruit tout l’arsenal militaire aérien de l’armée ivoirienne en novembre 2004.
Tactique? Wait an see!
Mamadou Koulibaly, unanimement décrit comme «l’idéologue du régime et véritable pourfendeur de la rébellion» par les médias occidentaux, s’offre un cadeau spécial pour ses cinquante ans en recevant chez lui le porte-parole des rebelles Sidiki Konaté.
Realpolitik ou renoncement?
 Dans le fief des patriotes à Yopougon, Simone Gbagbo danse avec le même Sidiki Konaté, sous l’œil rieur et bienveillant d’un Charles Blé Goudé toujours plus omnipotent."
Réjouissance lors de réconciliation ou la dernière fête du comdamné?

SEUL L'AVENIR PROCHE NOUS DIRA SI NOUS AVONS AFFAIRE A UN COMPROMIS NECESSAIRE OU A DES COMPRIMISSIONS, NOTAMMENT EN CE QUI CONCERNE LES PRATIQUES PATERNALISTES ET LIBERTICIDES DE LA FRANçAFRIQUE!