FMI, un conseiller toxique pour l'Afrique

Publié le par Mahalia Nteby

Lettre à M. Rodrigo de Rato y Figaredo, Président, Directeur Général du Fonds Monétaire International.

Monsieur le Directeur Général,

A l’occasion de votre visite en Afrique Centrale (Gabon et Cameroun), vous avez signé une tribune sous le titre "le FMI et l’Afrique : un partenariat pour l’avenir" (Cameroon Tribune n° 8762/4961 et Le Messager n° 2284 du 08 janvier 2007). La revue de cette tribune indique qu’elle n’est qu’une action marketing visant à vendre aux africains votre troisième centre régional d’assistance technique pour l’Afrique (Afritac) qui constitue le réel motif de votre visite. Comme stratégie de croissance économique durable et de qualité visant l’atteinte des "objectifs du millénaire pour le développement", vous continuez comme par le passé à conseiller aux pays africains de se spécialiser dans l’exportation des produits de base et la quête du binôme infernal aide-crédit concessionnel, vos deux (2) principales sources du relèvement de la croissance économique de l’Afrique.

En fait, le titre de votre tribune devrait être: "le FMI et l’Afrique : un partenariat pour maintenir l’assistance et le sous-développement". Nous avons la conviction que les "objectifs du millénaire pour le développement" ne constituent qu’un gadget fabriqué comme à l’habitude par les bureaucrates rentiers du business de l’aide et dont la portée opérationnelle n’est qu’illusoire. Un pays doté d’un leadership adéquat ne peut se focaliser sur les gadgets et autres instruments d’apparat des institutions du business de l’aide. Le FMI que vous dirigez clame dans sa stratégie à moyen terme, de s’engager pour la création de valeur (progrès économique et social) en faveur de ses "membres à faibles revenus" comme la quasi-totalité des pays africains. Mais les faits ne cessent de vous trahir. Votre visite en Afrique Centrale nous donne l’opportunité de porter à votre attention : (i) la preuve de la toxicité et de la nocivité de vos conseils-instructions en Afrique en prenant le cas de la République du Cameroun ; et (ii) la portée stratégique limitée de votre assistance technique pour l’Afrique.

1 - Preuve de la toxicité et de la nocivité de vos conseils en Afrique

Depuis le 19 septembre 1988, date de la signature du 1er accord de crédit stand-by jusqu’à ce jour (18 ans), le gouvernement du Cameroun a conclu avec le FMI un total de sept (7) accords de crédit d’un montant global de 530,57 millions de DTS destinés à l’appui ou au financement des programmes économiques du pays. En exceptant le maigre accord de financement en cours (24 octobre 2005 – 23 octobre 2008), des six (6) accords de financement signés pendant la période, un (1) seul a été exécuté avec succès (20 août 1997 – 20 décembre 2000) avec un montant total effectivement débloqué de 343,745 millions de DTS, soit un taux d’échec de 83%. Comme vous devez le savoir, l’échec d’un programme n’a pas seulement pour origine les défaillances du pays emprunteur.

Le FMI a sa part de responsabilité dans ces échecs qui découlent de ses propres faiblesses notamment idéologiques, méthodologiques et procédurales se traduisant par le design inapproprié des programmes supports de vos prêts. Au regard de "l’intégrisme idéologique" dont fait souvent preuve votre institution, de son manque d’humilité technique et de la présomption de compétence élevée que vous attribuent nos dirigeants corrompus, vos demi-vérités temporaires pourraient justifier au moins la moitié de ce taux d’échec.

Les ruptures de crédit qui en ont découlé peuvent valablement être qualifiées d’abusives et susceptibles de faire l’objet d’actions judiciaires en réparation des dommages subis par le pays. Ces dommages sont nombreux : plusieurs camerounais sont morts du fait de vos conseil ; les salaires des fonctionnaires camerounais ont été réduits de 75% en 1992 et 1993 ; depuis lors, l’Etat du Cameroun a déjà recruté plus de 50 000 temporaires par crainte de représailles du FMI sur la politique de l’emploi public ; c’est une précarité sociale sans précédent entretenu par un Etat. Le moment du grand procès contre ces abus d’impérialisme économique du FMI n’est pas encore arrivé. Mais ce procès aura lieu avec les progrès des droits de l’homme et la renaissance africaine.

Au-delà de cet échec global, trois (3) cas pratiques peuvent illustrer le caractère toxique et nocif des conseils-instructions du FMI pour le Cameroun : (a) la réforme de l’impôt sur le revenu des personnes physiques entrée en vigueur le 1er janvier 2004 ; (b) la stratégie d’endettement du pays après le traitement de sa dette extérieure ; et (c) l’abus de financement (accord de prêt du 24 octobre 2005).

a - Réforme de l’impôt sur le revenu des personnes physiques au Cameroun.

La réforme de l’impôt sur le revenu des personnes physiques au Cameroun qui est entrée en vigueur le 1er janvier 2004, a été formulée sous le conseil-instruction ferme du FMI et implémentée par le gouvernement par l’article 7 de la loi n° 2002/014 du 30 décembre 2002 portant loi de finances de la république du Cameroun pour l’exercice 2003. Le conseil-instruction du FMI s’est traduit en particulier par la suppression du concept de foyer fiscal ou de ménage fiscal qui consacrait l’importance de la famille dans les choix sociétaux du Cameroun.

Concrètement, cette conception des experts du FMI qui est cohérente avec l’intégrisme fiscal est d’autant plus archaïque et rétrograde qu’elle détruit l’institution familiale, divise le ménage en deux (2) parties, ignore le mariage, réprime la natalité et méprise l’éducation des enfants. Or, la famille occupe une place centrale dans le processus de progrès économique, social et culturel au Cameroun comme dans la plupart des pays. Il y a eu, depuis janvier 2004 une ponction directe sur le pouvoir d’achat déjà assez maigre de chaque ménage camerounais où les deux époux ont chacun un emploi salarié. Cette réforme est un cas manifeste de conseil-instruction du FMI qui contribue à la régression économique et sociale des camerounais. La fiscalité doit être au service de l’économie et de la consolidation du rôle de la famille et des citoyens dans la société camerounaise. Le concept de ménage ou foyer fiscal doit être restauré.

b - Stratégie d’endettement du Cameroun après le traitement de sa dette extérieure.

Dans votre rapport du 15 septembre 2000 qualifiant le Cameroun à l’initiative PPTE (point de décision) vous avez défini la stratégie d’endettement de notre pays après le traitement de sa dette extérieure (point d’achèvement) en ces termes : "New financing would continue to be highly concessional. The share of debt contracted on IDA terms (40 years’ maturity, 10 years’ grace and 0.75 percent interest) is assumed to constitute 60 percent of new borrowing. It is assumed that the remaining 40% percent would be a mixture of IMF PRGF loans for the early years and bilateral loans contracted on rather less concessional terms (25 years’ maturity, 6 years’ grace, and 2 percent interest)”.

Voilà une stratégie d’endettement qui convient à un pays stationnaire, orienté vers le passé, spécialisé dans quelques produits de base dont les termes de l’échange sont tendanciellement en dégradation constante et concentré dans la quête effrénée de l’aide et des crédits hautement concessionnels. Par anticipation rationnelle, c’est pour nous la meilleure garantie que le Cameroun repartira à terme, quémander les retraitements de sa dette extérieure.

Or, le Cameroun, pour mettre le cap sur un progrès économique et social rapide, doit centrer sa stratégie économique sur l’industrie, la science et la technologie. Les investissements industriels de progrès économique et social ne se financent pas avec l’aide et les concessionnalités. Le problème de la maîtrise de l’endettement n’est pas déterminé par les niveaux des taux d’intérêts mais par la qualité de l’utilisation des capitaux empruntés. La norme est très simple, c’est qu’il ne faut emprunter que pour financer les investissements et non les dépenses courantes.

c - Financement abusif du FMI au Cameroun.

Après le traitement final de sa dette extérieure (avril – juin 2006), le prêt que vous avez accordé au Cameroun le 24 octobre 2005 n’est plus techniquement causé ou justifié. Nous savons qu’il est cohérent avec la stratégie d’endettement que vous avez arrêté pour le Cameroun, en s’octroyant d’office des parts de marché garanties et en privilégiant les financements liés dit aides-crédits concessionnels. Si le FMI était un conseiller créateur de valeur pour le Cameroun, il aurait déjà recommandé à nos dirigeants économiques de ne plus solliciter le déblocage des tranches restantes d’un crédit qui est le générateur des conditionnalités sans fondement réel. Nous reconnaissons que le déficit de leadership économique de l’exécutif camerounais à cet égard vous crée un contexte favorable.

Le caractère économiquement bénéfique a priori du crédit est souvent dévoyé par une consommation inopportune et nuisible comme c’est le cas actuellement pour le reliquat du crédit FMI. Une institution financière d’excellence et de professionnalisme est normalement mieux outillée pour s’abstenir d’accorder ou de maintenir des financements sans portée d’efficience financière vérifiable. Dans cette perspective, l’on devrait attendre du FMI qu’il accorde ses financements avec expertise et mesure. Mais le cas du Cameroun actuellement nous donne les indices d’un financement abusif dont le maintien par nos dirigeants est directement proportionnel à leurs craintes, pourtant non fondées, de représailles de l’impérialisme financier du FMI. Nous savons bien qu’en l’absence d’un crédit, le FMI n’a plus d’emprise sur un pays. Mais en réalité le Cameroun n’a plus besoin des financements du FMI. Vous ne pouvez pas prouver le contraire. C’est un abus de financement.

2 - Portée stratégique limitée de votre assistance technique pour l’Afrique

Voilà trois (3) cas pratiques de conseil et d’assistance technique nocifs et toxiques pour le Cameroun. C’est généralement le profil des conseils du FMI en Afrique. C’est en mai 2002, bien avant votre arrivée en 2004, que le FMI avait lancé une nouvelle stratégie marketing de conquête du marché de formation et d’assistance technique de nos pays en décidant de la mise en place de cinq (5) centres régionaux d’assistance technique (Afritacs) en Afrique subsaharienne. Après les centres de Bamako couvrant l’Afrique de l’ouest et de Dar es Salaam concernant l’Afrique de l’Est, aujourd’hui c’est le lancement du centre de Libreville couvrant l’Afrique Centrale qui est effectif. Il n’en reste que deux (2).

Il apparaît clairement que l’objectif du business plan du FMI est de délocaliser son département d’assistance technique en Afrique noire afin de mieux calibrer les profils cognitifs de nos dirigeants et hauts fonctionnaires de manière à ce qu’ils puissent accorder une prééminence et une supériorité durables aux modèles et pratiques du FMI en matière de politiques économiques et sociales. C’est déjà le cas dans votre coalition avec la Banque Mondiale dans le cadre du Partnership for Capacity Building in Africa qui a été créé en 1999 avec l’African Capacity Building Fondation (ACBF) qui en est l’agence d’exécution.

Mais vous devez savoir que l’Afrique noire n’a pas besoin prioritairement des politiques économiques orthodoxes et extrémistes du type FMI et Banque Mondiale. Vous les avez fait appliqué par des prêts et des conditionnalités depuis les années 80 jusqu’à ce jour sans succès, comme il fallait s’y attendre. Chacun des pays africains a besoin d’un couplage explicite et spécifique des politiques économiques orthodoxes (généralement admises) avec des politiques économiques hétérodoxes (innovantes et créatives).

Les concepts idéologiques, les modèles, les méthodes et procédures opératoires de conseil et d’assistance technique du FMI nous semblent sincèrement inaptes à satisfaire les besoins des pays africains. Vos centres régionaux d’assistance technique quelque soit le nombre, nous paraissent dénuer de toute portée prospective et stratégique pour les mutations conceptuelles, méthodologiques et procédurales qui sont indispensables pour le changement de la trajectoire du progrès économique et social en Afrique.

Veuillez croire, Monsieur le Président Directeur Général, à l’assurance de notre considération distinguée.

Par Babissakana, in Mutations, le 10 janvier 2007

Publié dans Politique africaine

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Baudouin 04/12/2009 14:38


Bonjour,
actuellement étudiant en école de commerce je me suis lancé dans la rédaction d'un écrit sur les effets des programmes du FMI (positifs dans certaines situations par exemple pour la Russie, et
négative dans d'autres et notamment le Cameroun). Je me demandais des lors si il etait possible de citer votre article dans mes références (quelles ont également été vos sources pour la rédaction,
auriez vous des tableaux de chiffres/graphiques...sur lesquels vous vous êtes appuyés et qui pourraient me servir dans ma rédaction) 
Vous remerciant par avance de votre compréhension et de votre aide je vous souhaite une agréable journée.
cordialement
Baudouin