La responsabilité d'administrer une nation

Publié le par Mahalia Nteby


«Je pense que toute personne qui se considère comme un leader, un chef religieux, un décideur doit répondre à un certain nombre de questions au cours de son existence: comment mon peuple vivra-t-il sur cette terre ? Comment sera-t-il éduqué ? Comment sera-t-il scolarisé ? Comment sera-t-il logé ? Comment sera-t-il défendu? La réponse à ces questions créera le concept de nation durable parce qu’elle crée le concept de responsabilité durable. Je dis que quelque soit la solution, ou on est responsable de notre propre destin ou on n’en est pas responsable. Nous devons être clair sur ce point, ou tu es un homme libre ou tu es un esclave.»
Dr John Henrik Clarke

On l’a laissé travailler, comme cela avait été demandé. Aujourd’hui, il démissionne. Parce que ses concitoyens meurent et sont hospitalisés par centaines. Dans un pays sous embargo, dans un pays en guerre, plus de quatre mille tonnes de déchets toxiques ont pu être nuitamment déchargées d’un navire, acheminées et déversées dans différents quartiers d’Abidjan, semant mort et désolations sur leur passage. Les responsables sont connus, leurs complices aussi. Les vrais, pas les seconds couteaux qui sont fièrement servis en pâture aux populations en colère. Tentaculaire, la Françafrique prospère. Et l’on se rend compte que ceux que l’on pensait meilleurs soutiens de la République ont été contaminés, enrôlés.

L’acceptation de la démission de Charles Konan Banny par le président Laurent Gbagbo nous fait entrevoir une lueur d’espoir. Enfin, les plus hautes autorités de Côte d’Ivoire ont pris leurs responsabilités. Enfin, le chef de l’Etat va nommer un homme de poigne, un homme digne à la tête de son gouvernement.

Un homme qui déclarera persona non grata les représentants de la «communauté internationale» qui insultent et raillent ceux qui combattent – et sont morts – pour la libération de leur patrie et qui manquent de respect aux plus hautes personnalités de l’Etat de Côte d’Ivoire.

Un homme qui, au lieu de perpétuer les traditions d’une république bananière, ira soumettre à l’appréciation des députés son budget et les axes de sa politique générale.

Un homme qui, au lieu de se mettre pudiquement en retrait pour laisser des tiers monter au créneau, désignera clairement ceux qui oeuvrent à la recolonisation de la Côte d’Ivoire, et utilisera contre eux tous les éléments à charge à sa disposition.

Un homme qui rappellera distinctement aux Nations Unies que la mission de l’ONUCI est, selon la Résolution 1528 du Conseil de Sécurité de l’ONU à l’origine de sa création, «d’aider le Gouvernement de réconciliation nationale à exécuter le programme national de désarmement, démobilisation et réinsertion des combattants, en prêtant spécialement attention aux besoins particuliers des femmes et des enfants» et non pas de tuer et de provoquer.

Un homme qui, au lieu de se complaire dans une francophilie malsaine, réaménagera les programmes scolaires en Côte d’Ivoire, pour qu’enfin, les œuvres de Mongo Béti, François-Xavier Verschave, Chinua Achebe, Bernard Dadié, Manu Herbstein soient étudiées ; qu’en lieu et place de Vercingétorix et de Napoléon, Chaka Zulu, Samory Kante, Soundjata et les grands empires africains (re)trouvent leurs places dans les salles de classe ; que l’anglais devienne la deuxième langue obligatoire; que l’économie selon Eric Toussaint ou Mamadou Koulibaly soit professée ; que les discours de Lumumba, Malcom X, Mbeki, Sankara, Biko, Um Nyobé soient enseignés.

Un homme qui, au lieu d’opter pour une politique de tergiversations, de concessions, de reculades, d’humiliations et de nostalgie, se décidera à entrer dans l’histoire non comme l’esquive réincarnée, mais pour avoir combattu et su se faire respecter à l’exemple d’Evo Morales, d’Hugo Chavez, de Mahmoud Ahmadinejad, de Paul Kagame, de Fidel Castro, de Thabo Mbeki…

Un homme qui, au lieu de perfectionner l’art de la génuflexion devant les néo-colons et de servir d’ultime bouée à une France en déliquescence et à une Chiraquie embourbée dans ses scandales et ses incompétences, fera de la Côte d’Ivoire le pays qui sonna le glas de l’exploitation de l’Afrique dite francophone par ses bourreaux, celui qui fit voler en éclat la façade de puissance surfaite
d’une France profondément esclavagiste et immensément petite….

Maintenant que Charles Konan Banny, refusant d’assumer la charge qui lui a été confiée par la «communauté internationale» a préféré présenter la démission de l’ensemble de son gouvernement plutôt que de sanctionner ceux qui ont participé à l’attaque toxique sur les populations abidjanaises, il est temps que le président de la République prenne ses responsabilités et nomme un Premier Ministre digne, un homme d’action et de conviction pour conduire la Côte d’Ivoire à une paix et un développement durables. Charles Konan Banny est coupable de haute trahison. Lui renouveler la confiance reviendrait à se rendre coupable de complicité.

A l’aube d’un énième conseil de sécurité de l’ONU qui va encore une fois servir de prétoire aux artisans de l’émasculation du pouvoir légitime en Côte d’Ivoire, les Ivoiriens espèrent que celui qu’ils ont élu à la tête de l’Etat en octobre 2000 saura faire passer leurs intérêts avant ceux de la «communauté internationale». Qu’il ne transforme pas la tragédie qui les frappe en comédie grotesque.

Les maux de tête, les vertiges, la nausée, les yeux qui coulent ne viennent pas seulement de l’hydrogène sulfuré et de l’organochloré inhalés par les Abidjanais. Ce sont aussi les symptômes du dégoût profond et dévastateur qui envahit tous ceux qui ont lutté corps et âmes pour l’émergence d’une Côte d’Ivoire, d’une Afrique nouvelle.

Soledad Zingha in Le Courrier d'Abidjan, 07 Septembre 2006

Publié dans Côte d'Ivoire

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