Une victoire, et après?

Publié le par Mahalia Nteby



Analyse - Le Président ivoirien Laurent Gbagbo vient de battre son homologue français aux points dans l’arène onusienne. Mahalia Nteby analyse les raisons de la victoire du Petit Poucet éburnéen et donne un aperçu du chemin qui reste à parcourir pour la parachever.

«Nous ne sommes pas encore libres; nous avons seulement atteint la liberté d’être libres» (Nelson Mandela).

Suite au vote de la résolution 1721 sur la Côte d’Ivoire, le Président Laurent Gbagbo s’est adressé à la nation, puis à l’armée ivoirienne. De manière pertinente, il a souligné, non sans une certaine satisfaction, la gifle assenée à la France par les Etats-Unis, la Chine, la Russie et la Tanzanie. En refusant d’avaliser en l’état la résolution préparée par la France sur la Côte d’Ivoire, le conseil de sécurité de l’ONU vient-il de sonner le glas de l’acceptation placide par la «communauté internationale» de la zone d’influence française en Afrique ou Laurent Gbagbo a-t-il simplement bénéficié d’un concours de circonstances favorables ?

La trahison française de 2003 sanctionnée par les Etats-Unis

Le Président ivoirien a indubitablement marqué des points pendant la dernière semaine d’octobre 2006. La France, partant du principe établi que toute proposition présentée par une (ancienne) puissance impérialiste concernant un pays de son pré carré n’est pas contestée par les autres membres permanents du conseil de sécurité, avait élaboré une résolution digne du Pacte colonial ou du Code Noir, dont elle est également à l’origine. Cet axiome a cependant été remis en cause par ses alliés traditionnels.

Une des raisons expliquant cette transgression des usages onusiens, qui a totalement pris à contre-pied et fait perdre sa superbe à la diplomatie hexagonale, trouve ses sources dans la crise irakienne. Le Président français s’était érigé en adversaire de la guerre des Etats-Unis et du Royaume Uni contre le régime de Saddam Hussein. Non content de récuser la résolution que le président George Bush souhaitait voir adoptée par le conseil de sécurité de l’ONU, Jacques Chirac avait envoyé Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires Etrangères, en mission en Afrique pour convaincre les pays membres non permanents du conseil de sécurité de l’époque de se rallier aux positions françaises – sans succès aussi bien en Angola et au Cameroun. En contredisant les Etats-Unis dans un espace dévolu à leur autorité, la France a violé le pacte des grandes puissances. Le rejet du projet de résolution présenté par Jean-Marc de La Sablière, ambassadeur français à l’ONU, n’est qu’un juste retour des choses; les Américains n’ayant pas voulu laisser passer une si belle occasion de montrer à Jacques Chirac qu’ils pouvaient en faire autant.

A défaut de pouvoir défier militairement leurs oppresseurs, les Africains rusent… avec succès

Le revers français est également dû au minutieux travail de préparation abattu par Laurent Gbagbo. Allant parfois jusqu’à susciter une grande frustration chez ses partisans les plus résolus, le numéro un ivoirien a maintenu une posture modérée depuis l’agression de son pays par des assaillants appuyés par Paris et venus du Burkina Faso le 19 septembre 2002. Fort du soutien de l’Afrique du Sud et de l’Angola, le régime d’Abidjan a ainsi pu rectifier la perception internationale sur les origines de la crise ivoirienne, que la France s’attelait à définir comme endogènes. Laurent Gbagbo a su saisir l’opportunité qui s’est présentée pour dégager son pays de la mainmise française qui l’enserre et l’appauvrit.

Une attitude semblable avait été adoptée par le Président camerounais Paul Biya, confronté à l’occupation militaire nigériane de Bakassi, que la Cour Internationale de Justice de La Haye avait reconnu comme appartenant au Cameroun. Malgré le jugement des instances internationales, le Nigeria avait refusé de retirer ses troupes de la presqu’île anglophone, qui regorge de ressources pétrolifères et halieutiques. La France, faiseuse de rois au Cameroun, mais également partenaire économique numéro un du Nigeria, avait alors refusé son soutien franc au régime Biya. Avec la patience – souvent perçue comme de l’inertie – qui le caractérise, le Président camerounais a finalement résolu la crise en usant de la ruse. Les Américains, qui ont d’énormes intérêts économiques à protéger dans la sous région, étaient à la recherche d’un emplacement pour y implanter une base militaire. Après avoir essuyé le refus de la Guinée Equatoriale et du Gabon, les Etats-Unis se sont rapprochés des Camerounais. Et Paul Biya a sauté sur l’occasion. Machiavélique, il a « offert » Bakassi à George Bush, plus de treize ans après le déclenchement du conflit. Ce dernier s’est dépêché de mettre Obasanjo sous pression afin qu’il retire ses troupes de la zone occupée. Le deal de Biya comprenait également la création d’une université américaine et d’autres projets socio-économiques dans la région.

Les Africains plus sensibles aux chants des sirènes asiatiques qu’aux bruits de bottes françaises

En acceptant de faire preuve d’une volonté mesurée à l’indépendance, qui ne met pas fondamentalement en péril le système inégalitaire qui a cours actuellement et qui profite en grande partie aux puissances anglo-saxonnes, le Président ivoirien, comme son homologue camerounais, a su tirer parti d’un désaccord momentané entre les puissances occidentales. En ne posant pas d’actes préjudiciables à leurs intérêts et en ralliant à sa cause d’autres pays africains et du Tiers Monde, Laurent Gbagbo augmente ses chances de mener à bien sa politique d’émancipation et de refondation.

Le moment ne pouvait pas être plus opportun pour le camp présidentiel ivoirien. La France, affaiblie à l’échelle mondiale, arrive de moins en moins à contenir la contestation de son pouvoir colonial en Afrique noire dite francophone. L’arrivée des géants asiatiques chinois et coréens sur le terrain de jeu habituel de Paris accélère la marginalisation de l’Hexagone, qui se retrouve propulsé dans le club beaucoup moins huppé des puissances moyennes. Le sommet sino-afrcain qui s’est achevé dimanche en est la preuve. Plus de quarante chefs d’Etat et de gouvernement africains ont fait le déplacement de Beijing. Même les serviteurs les plus acharnés de la France comme Abdoulaye Wade du Sénégal et Omar Bongo du Gabon trouvent de plus en plus de vertus à la coopération avec une Chine qui ne cherche pas à imposer ses religions, ses politiques, ses hommes de main ou à s’ingérer dans les affaires intérieures des Etats africains.

Stratégie pour une victoire définitive

En choisissant soigneusement le combat qu’il a à mener, en s’engageant dans un partenariat avec les pays émergents comme la Chine, l’Inde, la Corée, le Brésil mais aussi avec l’Iran et le Venezuela, en négociant l’attribution de ses matières premières – même situées dans des zones actuellement sous contrôle des assaillants - avec les pays les mieux disants parmi les plus puissants, en exigeant le départ des troupes françaises (43ème BIMA et Licorne) et se dotant d’un gouvernement de libération dirigé par un premier ministre acquis à sa cause, Laurent Gbagbo peut rendre un hommage mérité aux 64 victimes civiles ivoiriennes tombées sous les balles françaises devant l’Hôtel Ivoire, il y a deux ans. Et faire de Novembre 2006 un moment aussi historique pour la Côte d’Ivoire et l’Afrique que la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 l’a été pour l’Europe et le monde occidental.

Mahalia Nteby in Le Courrier d'Abidjan, 7 Novembre 2006

Publié dans Côte d'Ivoire

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