Morts pour rien?

Publié le par Mahalia Nteby



Pour l’instant, nous nous en souvenons tous. Nous avons à l’esprit qu’il y a deux ans, lors d’un mois de novembre qui restera dans les mémoires, l’armée de Côte d’Ivoire a voulu exercer son droit naturel à réunifier un territoire à moitié occupé par une rébellion soutenue par des puissances étrangères. Nous nous rappelons qu’elle a réussi à désorganiser et à faire replier les ténors de cette rébellion vers leurs bases arrières. Nous n’avons pas oublié qu’après avoir vainement tenté d’instrumentaliser les forces onusiennes pour contrarier la réunification de la Côte d’Ivoire, l’ancienne puissance coloniale a jeté son armée dans la bataille, détruisant la quasi-totalité de la force aérienne de l’ancienne colonie, occupant les ponts, les rues et l’aéroport d’Abidjan, tuant 64 patriotes aux mains nues descendus dans la rue pour défendre la souveraineté de leur pays. Les images du mitraillage de la résidence du président Gbagbo en présence d’un bouclier humain de milliers de patriotes priant, pleurant et chantant, de la rencontre Koulibaly-Fall-Poncet-Doué, du massacre de l’Hôtel Ivoire, des mensonges répétés d’une Michèle-Alliot Marie dont les versions des faits évoluaient sous la pression des preuves filmées… Nous n’avons pas oublié !

Mais sommes-nous sûrs que nous garderons longtemps notre mémoire en alerte ? Quelle est la qualité de notre souvenir ? Quelle place accordons-nous aux morts de novembre dans le panthéon de notre cœur, dans la symbolique nationale ? Lourde et difficile question. Un touriste qui viendrait à Abidjan aujourd’hui se rendrait compte très rapidement que c’est la capitale d’un pays colonisé par la France et fier de l’être toujours. Boulevard Giscard d’Estaing, pont Charles De Gaulle, boulevard de Marseille, etc… Quels sont les signes qui montrent qu’Abidjan a vécu, il y a deux ans seulement, une bataille épique entre ceux qui souhaitaient maintenir la Côte d’Ivoire souveraine et ceux qui voulaient l’asservir ? Le président Laurent Gbagbo a ordonné il y a un an qu’on baptise le nom d’une rue de Cocody du nom de Jean-Louis Coulibaly Kouassi, jeune patriote dont la tête a été explosée par les FAMAS de l’armée française, devant «l’autel Ivoire». Qu’en est-il ? Le maire FPI de Cocody, Jean-Baptiste Gomont Diagou, n’a pas encore trouvé le temps d’obéir aux injonctions présidentielles. Quelles sont donc ses urgences ? Quelle valeur accordons-nous aux vies qui se sont offertes pour que la Côte d’Ivoire vive ? Les professionnels de la politique qui sont aujourd’hui au devant du combat patriotique considèrent-ils la jeunesse déterminée qui se sacrifie pour une certaine idée de son pays comme des simples marchepieds ? Quelle valeur accordons-nous à la vie de nos semblables, tout simplement ? Lourde interrogation philosophique !

Notre regard sur nos morts ne peut être dissocié de la profondeur de notre foi en notre cause. Nul n’obtient le respect s’il est prêt à enjamber les corps de ses martyrs parce qu’il est préoccupé par la dégustation du quotidien, s’il est prêt à insulter le passé parce qu’il est pressé de répondre aux sollicitations du présent. Les peuples qui savent ce qu’ils veulent se rappellent leur Histoire et l’inculquent aux générations suivantes. La puissance du peuple juif vient assurément de ce que, depuis Abraham jusqu’aux différentes guerres de l’Etat d’Israël en passant par Moïse, les patriarches et la Shoah, un peuple longtemps sans terre se passe le flambeau de la mémoire génération après génération. «Si je t'oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche !/Que ma langue s'attache à mon palais si je perds ton souvenir/Si je ne mets Jérusalem au plus haut de ma joie !», dit le Psaume 137.

Plus près de nous, historiquement et géographiquement, le Rwanda de Paul Kagame s’est évertué à graver la mémoire du génocide dans le marbre. Livres, films et aujourd’hui commission d’enquête ont été mis à contribution pour démontrer de la manière la plus argumentée la réalité d’un crime imprescriptible et empêcher le «grand organisateur du chaos» (la France) de s’en tirer en présentant le visage compatissant du bon apôtre d’une «mission civilisatrice» qui a connu des ratés par la faute de peuplades locales mauvais élèves…

Imaginons une seconde que Licorne reçoive l’ordre d’en finir une fois pour toutes avec Laurent Gbagbo et réussisse son travail. Quels sont les symboles lourds, plantés au cœur de la cité, qui l’accuseront comme l’œil d’Adam accusait Caïn à l’aube des temps ? Imaginons que la guerre finisse et que nous gardons la même attitude désinvolte envers notre Histoire, que les rédacteurs des livres scolaires ne jugent pas bon de raconter aux générations suivantes ces jours de braise où la Côte d’Ivoire s’est dressée pour sa liberté. N’irions-nous pas, immanquablement, vers une révolution manquée comme l’Afrique sait en fabriquer même quand les symboles de la révolution finissent par prendre le pouvoir ? Si des livres, des films grand public, des musées avaient magnifié la résistance héroïque du PDCI-RDA contre l’Occupant, aurions-nous eu la déconvenue de nous retrouver aujourd’hui avec un PDCI-RDA implorant avec force larmes et sanglots l’ex-colonisateur de placer à nouveau la Côte d’Ivoire sous son joug ? Un peuple qui crache sur son Histoire n’a pas d’âme, accepte d’être relégué dans une sous-humanité, est recolonisable et doit être recolonisé.

Sommes-nous dignes des héros de l’Ivoire, de Patrice Lumumba, d’Um Nyobé, de Martin Luther King, de Malcolm X, de Thomas Sankara, de la «mémoire de nos pères» ? Méditons sur la place que nous leur accordons dans nos comportements et nos engagements de tous les jours.

Théophile Kouamouo in Le Courrier d'Abidjan, 06 Novembre 2006

 

Publié dans Edito

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mandju 09/11/2006 00:35

Braavo,bravoo Theophile, Voici heureusement la vrai question: Que faisons nous de nos heros et matyrs? Ne pas le oublier est une necessite pour l'histoire et les generations futures. Le probleme qui fait que les africains ne veulent pas se sacrifier pour la liberte effective du contiment ,c'est qu'ils ont peur de l'oubli, du manque de reconnaissance de la part de nos nations pour leurs actes heroiques, le sentiment qui  les animent  de mourrir pour rien, car depuis les pseudo independances l'Afrique a oublie ses heros et les actes ne se sont plus inscrits dans l'histoire.
Vivement ce rappel de Memoire!!! Africains encenser vos matyrs et heros!!!! et l'Afrique vaincra!