Penser pour exister

Publié le par Mahalia Nteby

“ J’aurais pu libérer un millier d’esclaves en plus si seulement j’avais pu les convaincre qu’ils étaient des esclaves. ” (Harriet Tubman)

Alors que la thématique de la recolonisation économique et politique du continent par les puissances occidentales est de plus en plus récurrente dans les médias africains, celle de la colonisation mentale demeure confidentielle. Il ne saurait cependant y avoir de refondation africaine pérenne sans une émancipation préalable de la pensée.

“ Pour perpétuer leur domination impériale sur les peuples d’Afrique, les colonisateurs ont cherché à réduire l’esprit africain en esclavage et à détruire l’âme africaine. Ils nous ont obligés à accepter le fait qu’en tant qu’Africains, nous n’avons rien apporté à la civilisation humaine ”, accusait l’actuel président de la République d’Afrique du Sud Thabo Mvuylewa Mbeki en août 1998. Un état des lieux en Afrique dite francophone permet d’établir que malgré cette prise de conscience, à ce jour, aucune mesure n’a été mise en oeuvre pour remédier à cet état de chose.

Parce qu’elle n’a pas encore été capable de développer des stratégies pour s’en extraire, l’Afrique est plongée dans une crise sans précédent. L’esclavage, puis la colonisation, ont engendré un profond mépris pour tout ce qui est originaire d’Afrique. Cette déconsidération est exprimée par les Occidentaux, mais également par les Africains eux-mêmes. Dès 1847, dans son ouvrage ‘Misère de la Philosophie’, en réponse au français Pierre-Joseph Proudhon, le philosophe et économiste allemand Karl Marx ancrait pourtant les Africains comme éléments fondateurs du capitalisme moderne, basé sur le principe du commerce international. “ L'esclavage direct est le pivot de l'industrie bourgeoise aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage, vous n'avez pas de coton; sans le coton, vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donné leur valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce de l'univers, c'est le commerce de l'univers qui est la condition de la grande industrie. Ainsi l'esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance. ”

“ L’éducation est notre passeport pour le futur, parce que demain appartient au peuple qui s’y prépare aujourd’hui. ” (Malcolm X)

L’Occident a sous-développé l’Afrique. En ponctionnant ses jeunes populations à travers la traite transatlantique, il lui a fait perdre des opportunités de développement. Il a continué son entrave à l’évolution africaine pendant la période coloniale. En parallèle à l’exploitation des travailleurs locaux, l’administration coloniale s’est attelée à annihiler toute velléité d’innovation et d’amplification des ressources intellectuelles africaines par la mise en place d’un système éducatif limitant les occasions et les niveaux d’éducation. C’est ainsi que l’Europe a pu financer et poursuivre l’amélioration de ses politiques socio-économiques, technologiques et culturelles grâce aux revenus tirés de l’esclavage et de la colonisation, en étouffant toute volonté d’émancipation de la part de populations vassalisées.

Cette situation d’aliénation mentale perdure encore aujourd’hui. Les Africains grandissent en apprenant ce que “ leurs ancêtres les Gaulois ” veulent bien qu’ils sachent. Les méfaits coloniaux et post coloniaux sont édulcorés, quand ils ne sont pas purement et simplement passés sous silence. La mémoire à géométrie variable. Dans les écoles de Yaoundé, Abidjan, Lomé, Dakar ou Libreville, on étudie l’Histoire de France. Les étudiants africains, qui savent tout sur Louis IV, Napoléon Bonaparte ou la guerre de Cent Ans, ne peuvent, dans le meilleur des cas, que balbutier quand il s’agit d’évoquer le socialisme Ujamaa tanzanien, la révolution haïtienne, le génocide commis par les Français au Cameroun, Chaka Zulu, Samory Touré, Anna Zingha ou la politique de Refondation en Côte d’Ivoire.

Peut-on alors vraiment s’étonner que les attaques les plus virulentes contre les régimes qui encouragent le changement et la conscientisation africaine proviennent de pays encore fortement sous influence coloniale, à la tête desquels se trouvent des présidents qui, loin d’être des défenseurs acharnés de la démocratie et du partage équitable des richesses, se distinguent surtout par leur fidélité servile à l’endroit de la puissance impérialiste ?

La connaissance de l’histoire africaine est essentielle au rejet de l’autodénigrement provoqué et encouragé par le système colonial. Il est donc impératif de revoir les programmes scolaires en Afrique, particulièrement dans les pays subsahariens dits francophones. Il est difficilement compréhensible que des auteurs comme Walter Rodney, Chinua Achebe, Frantz Fanon, Cheikh Anta Diop, Mongo Beti, François-Xavier Verschave ne soient pas inclus dans le cursus scolaire standard de l’écolier africain. Il est surprenant de voir tant de jeunes Togolais, Congolais, Maliens lire avidement des bandes dessinées comme Astérix ou Tintin au Congo, qui glorifient souvent de manière outrecuidante la suprématie des Occidentaux. Une explication peut être trouvée dans le manque d’alternatives. Où sont les super héros, les bandes dessinées, les jeux vidéo africains ? Pour permettre l’émergence d’une attitude nouvelle des Africains face à leur histoire et face à eux-mêmes, la rééducation doit débuter dès la maternelle et continuer dans les amphithéâtres universitaires. Il ne s’agit pas d’isoler l’Afrique, mais d’éradiquer les mentalités coloniales et néo coloniales inculquées aux jeunes Africains en remplaçant le curriculum hérité des Français, des Anglais et des Portugais par un autre privilégiant l’acquisition de la culture indigène : la place centrale serait occupée par la littérature africaine ; en deuxième ligne viendrait celle de la diaspora, suivie de celles de peuples ayant vécu des expériences similaires aux Africains (les Antillais, les Sud Américains), pour finir par l’étude périphérique de quelques auteurs occidentaux soigneusement sélectionnés.

Des concepts novateurs existent. Qu’ils s’appellent Renaissance en Afrique du Sud ou Refondation en Côte d’Ivoire, leur principe demeure le même. Mettre l’Afrique et l’Africain au centre des préoccupations du continent. Ces projets rencontrent naturellement l’opposition des anciennes forces coloniales. Mais les politiques d’immigration de plus en plus restrictives qu’elles mettent en place pour endiguer les flux humains venus du Sud, qui fuient justement la pauvreté provoquée par le pillage continu de leurs ressources naturelles, aideront à leur réalisation. En fermant ses portes à la grande majorité des ressortissants des pays subsahariens, l’Europe participe sans le vouloir à la réorganisation des repères fondamentaux des Africains. Un autre facteur indispensable à la réappropriation de son destin par l’Afrique est l’implication de son intelligentsia dans le processus de l’africanisation des esprits.

Cogito ergo sum

Le rôle historique des intellectuels consiste à être les porte-voix du développement et de la culture de leurs pays respectifs. La tragédie africaine résulte en grande partie du fait que ses intellectuels ont abdiqué devant cette responsabilité. Ils refusent leur africanité en émigrant, en s’exilant. Alors que les Européens qui viennent en Afrique restent des Européens, les Africains qui partent étudier, travailler ou vivre en Occident s’occidentalisent. “ Le thème du retour au pays natal a pratiquement disparu du paysage romanesque africain ” constate l’écrivain Djiboutien Abdourahman A. Waberi, auteur du renversant ‘Aux Etats-Unis d’Afrique’. Signe des temps : Les auteurs africains préfèrent se focaliser sur le thème de l’arrivée de l’Africain en Europe.

L’intelligentsia africaine est devenue étrangère à la civilisation qu’elle est chargée de développer. La libération et le développement de l’Afrique sont toutefois impossibles sans l’existence d’une intelligentsia afrocentriste. Il est donc crucial pour le continent que ses intellectuels mettent leurs compétences au service de la lutte, revêtent leurs habits d’anthropologues de terrain, développent une pensée et une méthode révolutionnaires et opèrent un salvateur retour aux sources, tel que souhaité par Thabo Mbeki : “Je rêve du jour où les mathématiciens et les informaticiens africains quitteront Washington et New York, où les physiciens, ingénieurs, docteurs, managers et économistes abandonneront Londres, Manchester, Paris et Bruxelles pour se joindre aux cerveaux du continent et entreprendre de trouver des solutions aux problèmes et aux défis de l’Afrique, d’ouvrir la porte de l’Afrique au monde du savoir, d’intégrer l’Afrique dans l’univers de la recherche sur les nouvelles technologies, l’éducation et l’information. ”

Ex Africa semper aliquid novi!

Mahalia Nteby in Le Courrier d'Abidjan, 04/10/2006

Publié dans Grands dossiers

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