L'Afrique n'est pas pauvre, elle a été appauvrie

Publié le par Mahalia Nteby

Dans cette contribution, Nathalie Yamb met en exergue la place stratégique de l’Afrique dans les relations internationales et décrypte l’imposture et établit les fondements de la Refondation du continent.

L’Afrique est stratégique : ses ressources minières et énergétiques, ses matières premières, ses espaces, ses populations font du continent des enjeux du futur. L’importance tactique du marché africain est une évidence pour les acteurs économiques de premiers rangs que sont les Etats-Unis, les autres membres du G8 ou la Chine. Preuves s’il en faut : l’axe africain de la politique de Tony Blair, la tenue depuis trois ans du sommet sino-africain, qui fait apparaître son pendant France- Afrique comme une mascarade obsolète, l’intensification de la présence militaire américaine dans le pré carré francophone…

L’Afrique n’est donc pas pauvre, mais elle a été appauvrie. De façon constante, depuis la traite transatlantique jusqu’à nos jours, elle a été l’objet d’un système d’exploitation et de pillage des biens, certes relayé par des marionnettes locales, mais qui s’est néanmoins toujours inscrit dans le cadre d’un impérialisme historique. Ici plus qu’ailleurs, l’Occident s’est permis l’utilisation de tous les moyens nécessaires pour asseoir sa vision du monde, rançonner les richesses et faire de l’Afrique une dominée exemplaire. Aux méthodes primitives de l’époque précédant les indépendances fictives des années 60 ont succédé des formules plus pernicieuses comme l’aide au développement, la mondialisation, les plans d’ajustement structurels, la bonne gouvernance.

Le libre-échange a toujours été une arme employée par les plus forts pour imposer aux plus faibles l’ouverture de leurs marchés. « Aujourd’hui, la mondialisation, ça ne marche pas pour les pays pauvres du monde », reconnaît Joseph E. Stiglitz, ancien vice président et économiste en chef de la Banque Mondiale. Les dirigeants africains assujettis à l’Occident qui se font l’écho des vertus de la mondialisation prônée par les pays riches, sont de plus en plus contestés par leurs populations. Quel est l’intérêt pour l’Afrique de privilégier les cultures d’exportation aux cultures vivrières puisque les prix des produits qu’elle exporte sont fixés à la baisse par ceux- là même qui les importent ? Pourquoi lui proscrit-on le droit de faire usage de l’arme protectionniste pour défendre des secteurs sensibles et redresser des économies dévastées par des siècles de pillages, alors que cette même option a été utilisée (et continue de l’être) par l’Europe pour relancer une économie mise à mal par la Seconde Guerre mondiale ? Comment l’instauration des quotas à l’importation du textile chinois en Europe cadre-t-elle avec la théorie du libre-échange ? Les subventions accordées par le gouvernement américain à ses producteurs de coton au détriment des agriculteurs africains indiquent- elles qu’il y a des pays plus « mondialisables » que d’autres ? La mondialisation est-elle autre chose que l’occidentalisation à outrance de l’économie mondiale ?

« Aussi longtemps que les lions n'auront pas leur historien, les récits de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur »

Un autre outil très efficace d’asservissement de l’Afrique est l’aide au développement. La perversité de ce concept usurpateur réside dans la dissimulation d’un système oppressif d’exploitation derrière la générosité apparente des institutions financières internationales et des pays donateurs. Le fonctionnement de l’aide au développement est antinomique au discours de solidarité qui y est lié. L’assistance apparente est en effet assortie d’une série de contraintes qui visent non seulement à astreindre le pays dominé à adopter des solutions peu adaptées à ses besoins réels, mais également à consolider les fondements économiques des pays riches. L’utilisation des fonds est exclusivement déterminée par les pays donateurs, qui n’hésitent pas, quand il y va de leur intérêt, à ériger les causes de nos maux en solutions.

Qui a décidé que la lutte contre le sida était essentielle pour l’Afrique ? Le sida est-il vraiment la cause de la misère africaine ou sa propagation rapide n’est-elle pas plutôt la résultante de la pauvreté, de l’analphabétisme, du chômage ambiants ? Pourquoi l’éradication du paludisme n’est-elle pas une priorité pour le continent ? La confidentialité de la lutte contre la drépanocytose est-elle totalement dissociable du fait que cette maladie n’affecte que les Noirs ? Les dons de riz dont les Occidentaux abreuvent les populations sous- alimentées des pays pauvres sont-ils vraiment la preuve de la grandeur d’âme des bienfaiteurs autoproclamés ou ne sont-ils pas plutôt une des causes principales de la famine qu’ils sont censés endiguer ? Lorsque l’on sait que le riz envoyé au Niger, au Tchad, en Ethiopie à travers des organisations comme le Programme Alimentaire Mondial est acheté au prix fort par les gouvernements américains et européens à leurs producteurs nationaux sous forme de subventions, au détriment du riz cultivé en Afrique ou en Asie, meilleur marché et de qualité souvent supérieure, la question se pose avec beaucoup d’acuité.

Les règles du jeu sont définies par les puissants de ce monde, qui veillent scrupuleusement à confisquer les ressources financières et à sécuriser un retour sur investissement permettant de stabiliser leurs propres économies. Les fonds attribués aux pays pauvres sont ainsi rapatriés à leurs généreux donateurs soit au travers de multinationales prédatrices qui font partie intégrante du schéma ou soit par le biais de rétro commissions. Lorsque l’Agence Française de Développement accorde des fonds pour la construction d’une route ou la réfection d’un pont, mais que ce « don » est assorti de l’obligation d’attribuer le marché à une entreprise de BTP française, alors qu’une firme chinoise aurait pu effectuer les travaux à un prix défiant toute concurrence, il est nécessaire de s’interroger sur l’identité réel du bénéficiaire final de l’aide. Qui se développe? Qui secourt l’autre?

Officiellement, l’octroi de l’aide au développement est conditionné aux principes de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption, mais concomitamment, les pays donateurs préfèrent de loin traiter avec des régimes corrompus plutôt que vertueux, qui viendraient perturber un système de remontée des fonds bien organisé. Le soutien constant aux administrations dépravées d’Omar Bongo, Blaise Compaoré et Mobutu, l’organisation des assassinats de Thomas Sankara et de Patrice Lumumba, le déclenchement de la guerre en Côte d’Ivoire pour renverser le président Gbagbo démontrent à quel point les Européens en général, et les Français en particulier, redoutent l’émergence d’interlocuteurs intègres, intelligents et africanistes. Alors que l’affaire Elf a fait éclater dans toute sa splendeur l’étendue de la corruption qui gangrène le pouvoir et la classe politique française, il est évident que la volonté de Jacques Chirac d’installer un homme du cru à la tête de l’Etat ivoirien est plus tenace que jamais.

L’Afrique est-elle tenue de rembourser une dette contractée par des dirigeants qu’elle n’a pas élus, qui lui ont été imposés et qui l’ont utilisée prioritairement à d’autres intérêts que les siens? Puisque le principal de la dette a déjà été remboursé depuis belle lurette, pourquoi en est-on encore à batailler pour son annulation ? Qu’est-ce qui justifie la strangulation des populations africaines par les bailleurs de fonds et les institutions financières internationales ? Aussi surprenante qu’elle puisse paraître, la réalité est tout autre. L’Afrique a financé le développement de l’Occident. Aujourd’hui, l’Europe est redevable à l’Afrique. Néanmoins, il était jusqu’ici tout à fait impensable de formuler cette vérité. Tous les moyens médiatiques, politiques, économiques et psychologiques ont été mis en œuvre pour maintenir les Africains dans une posture de reconnaissance à l’égard de ceux qui les ont exploités. Après avoir rançonné leurs sols et sous-sols, leur avoir imposé des régimes dictatoriaux, corrompus et répressifs, dénié leurs aspirations à la démocratie, infligé un paternalisme spoliateur, les Occidentaux ne peuvent cependant pas s’attendre à de quelconques remerciements de la part des Africains, qui, de toute évidence, n’apprécient pas de la même façon que les homme politiques français les bienfaits de la colonisation.

Sans l’Afrique, la France n’est rien

La propension de la France à infantiliser l’Afrique, sa volonté sans cesse réaffirmée de parler à la place de ses anciennes colonies, que Jacques Chirac vient d’ailleurs de réitérer à Bamako, démontrent, s’il en est besoin, que les politiques français n’ont pas compris que l’ère des états africains façonnés à la Jacques Foccart n’existe plus. Abasourdie par le rejet massif dont elle fait l’objet, la France assiste désemparée à la construction de pouvoirs indépendants. Nostalgique, elle n’arrive pas à discerner l’intérêt à avoir en face d’elle des vrais interlocuteurs, qui, comme le président ivoirien, ont gagné leur légitimité par les urnes, plutôt que des pantins qu’elle a choisis. La France redoute et combat par tous les moyens l’émergence d’une nouvelle génération d’Africains libres, parce qu’elle sait que sans l’Afrique, elle n’est rien. Elle a besoin du continent noir pour compter dans le collège des grandes nations.

La France, qui avait su établir sa zone d’influence en Afrique en se posant comme rempart contre l’avancée du communisme sur le continent, n’a pas été en mesure d’anticiper l’impact de la chute du mur de Berlin en 1989 sur sa politique africaine et de l’adapter en conséquence. Le « danger » communiste n’existant plus, c’est le prétexte légitimant la mainmise française en Afrique qui est ébranlé. Son rôle de porte-parole de l’Afrique, que l’Hexagone avait gagné au prix de moult assassinats politiques, subventions de coups d’Etat, soutiens à des rebelles et génocidaires, installations et cautionnements de régimes fantoches, et qui jusque là ne lui avait pas été contesté par la communauté internationale, est remis en cause par le nouvel ordre géopolitique mondial qui sonne définitivement le glas d’une politique africaine d’un autre temps.

La Chine a plus fait pour le développement de l’Afrique que toute l’aide et les plans d’ajustement structurel du FMI et de la Banque Mondiale réunis.

Les chaînes d’aliénation culturelle, sociale, économique et politique sont en train d’être brisées, même si le chemin à parcourir demeure long et parsemé d’embûches. Les axiomes édictés par le monde occidental sont de plus en plus contestés par une nouvelle génération d’Africains, pour qui le respect mutuel est la condition sine qua none de toute relation avec les anciennes puissances coloniales. L’Africain nouveau revendique donc le droit pour les peuples noirs à des relations commerciales d’égalité avec leurs anciens bourreaux. Il exprime la nécessité d’établir des partenariats d’intérêt équilibré avec des pays émergents comme la Chine, l’Inde, la Corée, le Brésil ou l’Afrique du Sud. L’Afrique doit-elle fatalement continuer à servir de dépotoir pour des congélateurs et des réfrigérateurs qui sont bannis en Occident à cause de leurs émanations de CFC dangereuses pour la couche d’ozone ? Est-il normal que pour satisfaire ses aspirations à une meilleure qualité de vie, l’Africain soit obligé de recourir à l’achat de véhicules d’occasion et de fripes venues d’Europe ? N’est-il pas plus légitime qu’il puisse avoir l’ opportunité d’acquérir un véhicule simple mais flambant neuf de marque coréenne à cinq millions de FCFA, plutôt que d’avoir à dépenser trois millions pour une guimbarde de troisième main de fabrication française ? Est-il inéluctable d’avoir à dépenser de l’argent pour l’achat de vieilles vestes et cravates plutôt que de privilégier le port de boubous, de chemises et de robes tissés dans du coton produit et travaillé localement ? A qui profite réellement le maintien de l’Afrique francophone dans la zone Franc ? Pourquoi les pays africains qui, à l’instar de la Tanzanie, du Kenya, du Ghana ou du Nigeria, ont créé leur propre monnaie, s’en sortent-ils mieux que les soi-disant poids lourds de l’Afrique de l’Ouest et du Centre que sont la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou le Cameroun ?

Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants ; c’est l’indifférence des bons (Martin Luther King)

La solution ne réside pas dans l’adhésion inconditionnelle au mouvement alter mondialiste tel qu’il existe aujourd’hui, puisque même en son sein, l’Afrique est marginalisée. En janvier 2003, à Porto Alegre, une des plus célèbres figures alter mondialistes françaises, leader d’une organisation vouée à la défense du Sud s’est ainsi «lâchée» face à un jeune intellectuel malien qui s’était timidement plaint de cette mise à l’écart : « Vous les Africains, vous n’avez rien à dire, vous n’êtes ici que grâce à la générosité de la France !» L’anecdote rapportée par l’écrivain Boubacar Boris Diop, associée au silence assourdissant des grandes figures alter mondialistes européennes à propos de la guerre de la France en Côte d’Ivoire a fait comprendre à l’intelligentsia noire que le salut de l’Africain ne peut venir que de l’Africain lui-même. La résistance aux manœuvres dilatoires des Français et des élites africaines corrompues qui leur servent de relais s’organise.

Le devoir de soutenir ceux qui ont le courage de poser les bonnes questions et de proposer des solutions qui placent le bien-être des Africains au centre de leurs préoccupations s’impose de plus en plus comme une évidence. Laurent Gbagbo, Paul Kagamé, Robert Mugabe, Thabo Mbeki, Muhammar Kadhafi. Les leaders africains qui mettent en péril leurs intérêts font l’objet d’une diabolisation acharnée par certains gouvernements occidentaux, relayée par des campagnes d’intoxication et de manipulations médiatiques souvent reprises docilement par des médias africains décérébrés ou tenus par la politique du ventre.

Lorsqu’il est élu en 2000, Laurent Gbagbo veut réaliser son programme : rendre l’enseignement accessible à tous, instaurer l’assurance- maladie universelle et faire en sorte que chaque Ivoirien ait droit à un toit. Selon la journaliste belge Colette Braeckman, « désireux de calmer le jeu politique, il rétablit M. Ouattara dans ses droits, organise un Forum de la Réconciliation nationale et en 2001, le RDR emporte les élections municipales. Les perspectives économiques sont jugées bonnes par la Banque mondiale, qui promet de nouveaux crédits, la Côte d’Ivoire semble se redresser. C’est alors que le président Gbagbo prend la décision d’aller plus loin : il veut ouvrir le marché national, car il estime que son pays ne doit plus être la chasse gardée de la France ». Les conséquences sont connues. Depuis trois ans, la Côte d’Ivoire est plongée dans le chaos parce que son président a osé vouloir inventer un avenir couleur Afrique. Même si Jacques Chirac n’a pas réussi à éliminer «le fauteur de troubles», il compte sur l’effet dissuasif de sa guerre en Eburnie pour annihiler toute velléité de récidive dans son pré carré. Le véritable défi à relever consiste à mobiliser des opinions publiques endoctrinées ou indifférentes pour lui faire comprendre que l’Africain du 21ème siècle ne transige plus avec sa liberté et sa dignité.

Et déjà, derrière le président Gbagbo, les voix de plus en plus nombreuses d’un continent en mutation s’harmonisent et une mélodie entêtante s’élève moderato cantabile : « Monsieur Chirac, il faut que vous le compreniez : nous voulons que vous partiez ».

Nathalie Yamb in Mutations & Le Courrier d'Abidjan, Janvier 2006
 

Publié dans Grands dossiers

Commenter cet article

mba dissertation 03/02/2010 12:07


I have been visiting various blogs for my dissertation research. I have found your blog to be quite useful. Keep updating your blog with valuable information... Regards
____________________

mba dissertation