Les enjeux de la crise pour la France et l'Afrique

Publié le par Mahalia Nteby

«Le premier devoir d’un révolutionnaire est de rester en vie.» (Ernesto «Che» Guevara)

Les raisons de la crise ivoirienne sont à chercher bien au-delà d’une inimitié personnelle entre Laurent Gbagbo et Jacques Chirac. Le véritable enjeu de la guerre coloniale française en Côte d’Ivoire est la redéfinition des rapports entre la France et l’Afrique. Le processus de décolonisation politique et économique de son pays engagé par Laurent Gbagbo met en danger la domination de la France sur l’ensemble de son pré carré africain. «En fait, la présence française répond d’abord à des impératifs géostratégiques. Si la France se désengage de la Côte d’Ivoire, qui draine presque la moitié de la masse monétaire en Afrique de l’Ouest, elle peut dire adieu à son rôle de «gendarme de l’Afrique». Cette analyse du journaliste de VSD Antoine Dreyfus a le mérite d’éclairer sur les motifs profonds de la violence et de la virulence française dans le traitement du «problème» ivoirien, tant au plan médiatique que militaire et politique.

Depuis 1945, la classe dirigeante française, qui a toujours voulu pour la France un statut de puissance mondiale justifiant son siège de membre permanent du Conseil de Sécurité obtenu in extremis à la fin de la seconde guerre mondiale, ne s`est pas résignée à ce que son pays ne soit "qu`une" puissance européenne parmi d`autres. Pour être puissance mondiale, il faut que la France puisse peser sur les événements hors de l`Europe. Le seul endroit au monde où cela reste possible est l`Afrique noire francophone, seule zone d`influence qui lui est reconnue par les autres membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU, qui marchandent entre eux à partir de leurs zones d`influence respectives. «La France est grande lorsqu’elle monte sur les épaules de l’Afrique», disait au Figaro l’ambassadeur américain en Angola il y a quelques années. «La perte de l’influence française, si elle se confirme, sera lourde de conséquences pour Paris. Pas tant au niveau économique, car les intérêts français en Côte d’Ivoire se sont étiolés avec le temps. Mais parce que la Côte d’Ivoire aide à maintenir le rang de la France dans le monde, elle est le pays phare de l’influence de Paris en Afrique francophone», confirment les journalistes du Figaro Isabelle Lasserre et Pierre Prier.

Le désarroi du maître face à des états vassalisés qui s’émancipent

La France a donc besoin d`une cour d`états sycophantes en Afrique noire francophone qui puisse applaudir et soutenir toutes ses initiatives internationales. Depuis 1960, date des indépendances formelles, la politique française en Afrique consiste à bâtir et consolider un ordre néo-colonial où, pour assurer la pérennité de sa zone d`influence, la France n`a cessé de tisser un maillage serré d`institutions et de mécanismes destinés à arrimer les états africains à ses intérêts. Cette toile d`araignée va des accords de défense, crédibilisés par un réseau de bases militaires en Afrique, à la zone franc -entité étonnante aujourd’hui avec la disparition du franc-, en passant par des organisations «sous-régionales» comme la Francophonie. Le tout étant soigneusement verrouillé par le veto français dans les organisations financières de Bretton Wood, qui lui permet de couper l`accès aux financements internationaux à tout pays récalcitrant. Cet édifice, qui fonctionnait sans heurt tant que les Africains l`acceptaient avec leur bonhomie habituelle, devient précaire dès lors que les nouvelles générations d`Africains ne trouvent plus leur compte dans un système où l`équilibre des avantages et des inconvénients ne leur est plus nécessairement favorable. «L’exception française en Côte d’Ivoire n’existe plus, le rubicond a été franchi et la vitrine d’une décolonisation réussie a volé en éclats», d’après Antoine Glaser, directeur de la rédaction de la Lettre du Continent.

Une situation dans laquelle le principal pays du pré carré réussirait à s`affranchir de la tutelle néo-coloniale est donc inacceptable pour Paris car, de proche en proche, cela signifierait la fin de sa zone d`influence et le reflux de la France vers un statut de puissance européenne -situation que les élites françaises s`acharnent à éviter depuis un demi-siècle- et peut-être, en bout de chaîne, la fin du statut de membre permanent du Conseil de Sécurité. «La Côte d’Ivoire, c’est ce qui permet à la France d’être une grande puissance moyenne, de justifier son siège au Conseil de Sécurité des Nations Unies. C’est sa visibilité diplomatique», selon Albert Bourgi, professeur de relations internationales à l’université de Reims. Laurent Gbagbo est la personnification de la menace. C’est la raison pour laquelle Paris a décidé d’éliminer le président ivoirien, trop désireux de s’affranchir.

Le toujours très bien informé Canard Enchaîné, dans son édition du 17 novembre 2004, publie un document «confidentiel défense» qui officialise l’arrivée en septembre 2002 de trois mercenaires tricolores à Abidjan et leur exfiltration hâtive par la DGSE (services secrets français). «Au nom du gouvernement français, ils proposent leurs bons offices pour la mise en place d’un service de sécurité et de renseignement. Leur démarche a lieu moins de dix jours avant le 19 septembre, date d’un nouveau coup d’Etat avorté visant à renverser Gbagbo. Ce putsch a fait 300 morts à Abidjan […]». Ceci explique également pourquoi les autorités françaises sont prêtes à engloutir des dizaines de milliards d`euro dans l`opération Licorne pour plusieurs années. Même si, comme l’exprime un officier français dans le Figaro du 22 novembre 2004, «il n’y a aucune raison que les choses s’arrangent. Je ne vois pas comment Licorne pourrait rester dans ces conditions».

Eternel négationnisme

Nonobstant le révisionnisme imprescriptible dont font preuve les hommes politiques et les média français, il est impossible d’ignorer la participation de la France dans les conflits africains. La classe politique hexagonale, quelle que soit sa couleur, a toujours fait preuve d’un incommensurable talent pour financer des coups d’Etat, soutenir des génocidaires, réprimer violemment toute velléité de contestation dans son pré carré. Est-il besoin de revenir sur la guerre du Biafra, avec son million de morts en entre 1967 et 1970, lorsque la France, pour élargir sa zone d`influence, soutenait les séparatistes ? Au Rwanda, l’engagement total de la France aux côtés de l’Etat-pion a conduit à l’extermination systématique des Tutsis. Entre 1990 et 1994, la France a livré régulièrement des armes, des munitions et son soutien logistique aux Forces armées rwandaises (FAR), alors que le gouvernement du président Habyarimana procédait aux premières épurations ethniques. Son soutien a été également financier et diplomatique. Jusqu’au 25 novembre 1994, la France a bloqué toute aide financière de la Banque Mondiale et de l’Union Européenne au nouveau gouvernement de Kigali.

Pendant l’ethnocide, la France a empêché la mise en accusation des auteurs du génocide lors de la Commission annuelle des Droits de l’Homme des Nations Unies et permis, dans le cadre de l’opération Turquoise commandée par le général Poncet, actuellement commandant de la force Licorne en Côte d’Ivoire, l’exfiltration au Zaïre des dignitaires du régime génocidaire. «Des soldats de notre pays ont formé, sur ordre, les tueurs du troisième génocide du XXe siècle. Nous leur avons donné des armes, une doctrine et un blanc-seing», accuse le journaliste français du Figaro, Patrick de Saint-Exupéry, dans son livre «L’inavouable : la France au Rwanda». La répression meurtrière de la rébellion upéciste, les purges sanglantes et les massacres perpétrés par les Français en mai 1955 ont fait plus de 100.000 victimes civiles camerounaises. La France a financé parallèlement le camp gouvernemental et la rébellion en Angola. Faut-il revenir sur l’implication de l’Hexagone dans les coups fourrés et les conflits aux Comores, au Bénin, au Soudan, au Tchad, au Liberia, en Centrafrique, en Guinée-Bissau, dans les deux Congo ?

Et le Cameroun dans tout ça ?

Quid du Cameroun ? Ce pays est la locomotive économique de l’Afrique Centrale. Qu’ils apprécient ou non la politique ou le bilan de leur chef de l’Etat, il n’en demeure pas moins que c’est très certainement grâce à son «manque de lisibilité» décrié dans les chancelleries occidentales que les Camerounais vivent en paix. Paul Biya est imprévisible. Il est souvent là où l’on ne l’attend pas. Son pied de nez à la France lors de la crise irakienne, lorsqu’il se rend à Washington pour soutenir ouvertement les Etats Unis, est l’un de ces actes impondérables tant médits en Europe. Stratège, le président Biya a diversifié la distribution des joyaux camerounais. Il a ainsi évité une dépendance économique exclusive à la France, même si l’assujettissement demeure incontestable.

Une licence de téléphonie mobile aux Sud-africains, le cobalt aux Américains, la bauxite à un consortium danois/sud-africain, le terminal à conteneurs à un consortium dont font partie plusieurs groupes français comme Bolloré, Socomar, Getma, mais dirigé par le géant danois Maersk, l’électricité aux Américains, les plaques minéralogiques aux Allemands…

En plus de la personnalité de M. Biya, la relative «exception camerounaise» peut s’expliquer en partie par le contexte historique. Ce pays n’a en effet jamais été une colonie française au sens juridique du terme, mais un protectorat et un territoire sous mandat de la Société des Nations (Sdn), ancêtre de l’Organisation des Nations Unies (Onu). Même si cela n’a pas changé grand chose au quotidien de l’indigène camerounais par rapport à l’autochtone du Gabon ou du Congo-Brazzaville, cela a quand même créé une certaine retenue.

Solution endogène

L’Afrique ne doit attendre aucune compassion de la part de ceux qui l’exploitent. La solution ne peut venir que des Africains eux-mêmes et de leurs gouvernants. Elle se dessine à l’horizon, les Ivoiriens en prennent le chemin. La rupture avec le système néo-colonial instauré par la France en Afrique sera difficilement sereine. La Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo en est la preuve. Mais l’Histoire s’écrit. Les idées, les équipes et les méthodes se renouvellent. Le temps de la braderie inconsciente des ressources, du pillage des patrimoines noirs par les pays occidentaux, de l’exploitation systématique de l’Africain sous le nietzschéen prétexte de sa condition de sous-homme, est en passe d’être inexorablement révolu. Qu’il soit Camerounais ou Ivoirien, il est noir et fier de l’être, mais humain avant tout, avec des aspirations, des valeurs et une identité revendiquées moderato cantabile, mais ça ira inéluctablement crescendo. «Le voudrait-elle, la France n’a plus les moyens d’influencer Abidjan et de renouer avec une politique africaine de grande puissance. Ni de cogérer l’appareil d’Etat ivoirien, comme elle l’a fait jusqu’au début des années quatre-vingt-dix», constate M. Bourgi.

Il est toujours périlleux de bâtir un empire sur des fondations bancales. «Après le coup d’Etat manqué de septembre 2002, les ambiguïtés de la politique française […] ont brouillé dans l’opinion ivoirienne la perception de la mission de l’armée française», continue Albert Bourgi. L’occupation de l’aéroport Houphouët-Boigny et des ponts d’Abidjan par les soldats français est ressentie comme un affront par l’Africain nouveau. La destruction de l’aviation ivoirienne par l’armée française comme une humiliation. La propagande et la désinformation des média gaulois, une insulte. Les images montrant soldats et snipers français en train de tirer sur la foule de manifestants ivoiriens devant l’hôtel Ivoire à Abidjan ont été uniquement retransmises par i-télé, chaîne d’information en continu de Canal Plus. Le Canard Enchaîné, qui a visionné le document filmé par les journalistes de la chaîne câblée, assène dans son édition numéro 4387 : «Ces images prouvent la nécessité d’une enquête approfondie. Et elles empêchent la France de se présenter comme la seule victime de ses sinistres journées». La censure, révélée le 21 novembre dernier par l’émission «Arrêt sur images» de France 5, a été assumée par les grandes chaînes de télévision hexagonales.

«A la différence de i-télé, nous sommes retransmis sur TV5 et diffusés dans le monde entier. Nous devons gérer l’information avec responsabilité», dixit la responsable de l’information de la chaîne publique France 2, interrogée par l’équipe de l’émission. Les intrigues cousues de fil blanc du gouvernement français sont également perçues comme une injure à l’intelligence. Le dénigrement vindicatif des leaders africains comme une vexation. La mort des civils Ivoiriens, une plaie. Mais rien ne semble pouvoir entraver le déroulement de l’Histoire. David contre Goliath. La fin n’est pas toujours celle qui paraît la plus évidente. «On est en train de perdre la Côte d’Ivoire. […] C’est d’autant plus dommage qu’entre Marcoussis et le laisser-faire, il y avait une troisième solution : soutenir Gbagbo à fond […]», regrette, amer, un officier français dans l’hebdomadaire de droite le Figaro.

Vers une interdépendance équitable à l’ère de la mondialisation

L’avenir est à une coopération équitable, dans le respect mutuel de chacun. Lorsque l’Africain est vendeur, il doit pouvoir, comme le Brésilien, l’Indonésien ou n’importe qui d’autre, poser ses conditions sans avoir à craindre les machinations de l’Elysée, pleurer ses morts abattus et décapités, consoler ses mères violées, regarder ses enfants grandir dans la misère et la détresse. Il est temps que la France fasse son deuil du «bon nègre rigolard, grand enfant et soumis». L’Africain veut acheter tricolore quand l’entreprise française propose la meilleure offre globale et non parce que son pays est une chasse gardée qui n’a pas d’autre choix que d’accepter tous les diktats.

Doit-on condamner un président du Tiers-monde parce qu’il veut prendre des initiatives politiques communes avec la France lorsque celles-ci sont dans l’intérêt bien compris de son pays, et non pas parce que son territoire est un état vassalisé voué à chanter les louanges du maître ou à lui servir d’écho ? Il est important pour tous que le principe universellement reconnu du «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes» s’applique à ceux d’Afrique comme aux autres. Ce qui revient à dire que l’on laisse les Ivoiriens approuver la Constitution qui leur convient et non celle qui arrange le gouvernement français. Et que l’on laisse gouverner les dirigeants que les Africains ont eux-mêmes élus, même s’ils ne plaisent pas à l’Elysée.

Nathalie Yamb in Mutations, 17/12/2004

Publié dans Côte d'Ivoire

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