Haro sur Eto'o!

Publié le par Mahalia Nteby



Samedi 13 juin 2009. La défaite des Lions Indomptables du Cameroun face aux Eléphants de Côte d’Ivoire lors du match organisé au profit des victimes du drame du Félicia, survenu le 29 mars 2009, est la dernière débâcle en date de l’équipe nationale camerounaise, qui autrefois ramassait les trophées à la pelle et qui est aujourd’hui en quête de victoires, comme d’autres sont à la recherche du Graal. La finalité de cette prospection à l’issue de plus en plus compromise est la qualification pour la Coupe du Monde 2010 qui se joue dans un an exactement en Afrique du Sud. Visiblement affaiblie et désorientée, la sélection nationale camerounaise est devenue sujette aux quolibets, voit ses fans se détourner d’elle, et fait l’objet d’un carnage médiatique sans précédent.

Après le match de bienfaisance de samedi, n’a-t-on pas entendu des exégètes vitupérer contre cette équipe, «qui n’a même pas compris que les Camerounais ont besoin d’une victoire psychologique pour faire à nouveau confiance à ces Lions domptés». Ces mêmes personnes qui, en public, cassent du sucre sur le dos des stars désormais déchues, se pressent néanmoins en coulisses pour faire leur «atalakou» auprès des Eto’o, Song Bahanag, Njitap et autres Kameni. Symptomatique des temps présents : il est de bon ton de les vilipender, mais leur argent et les miettes de leur renommée sont toujours bons à prendre.

Beaucoup de voix, et non des moindres, ont leur coupable tout trouvé. C’est Samuel Eto’o le fautif ! Lui et ses caprices de star ! Lui qui a l’outrecuidance d’avoir 30 buts au compteur en championnat espagnol, de gagner la coupe du Roi et la Champions League avec son club le FC Barcelone, mais qui ne se donne pas la peine de marquer des buts quand il joue avec les Lions ! Ce fourbe catalan avec son passeport espagnol, qui, maintenant qu’il est « en haut », ne se la foule plus pour le drapeau vert-rouge-jaune ! Mister Samuel et Docteur Eto’o. Ben voyons !

Le faux procès fait à Eto’o

J’ai toujours eu une sainte horreur des théories simplistes et celle-là, à l’évidence, en est une. Samuel Eto’o Fils, comme Albert Dreyfus, est cloué au pilori, parce que ça arrange tout le monde, qu’il faut faire court et que cela évite d’avoir à creuser plus profondément pour trouver les vraies racines du mal qui gangrène l’équipe nationale camerounaise. Mais c’est un mauvais procès qui est fait à SEF, et il est aisé de le démontrer.

«Pour qui se prend Eto’o ? Patrick Mboma a plus fait pour le football camerounais que lui». «Un Eto’o ne vaudra jamais un Roger Milla.» Personne ne nie la contribution de nos anciennes gloires au rayonnement planétaire des Lions Indomptables. Mais ses faits d’armes passés autorisent-ils Roger Milla à interférer dans la gestion de l’équipe nationale comme il le fait avec virulence et peu de talent depuis un certain temps ? Avoir, il y a vingt ans, porté haut le flambeau du pays sur les aires de jeu fait-il automatiquement de lui le Einstein du football camerounais ? Comme Milla, dont les prestations lors de la Coupe du monde de 1990 continueront pendant longtemps à faire frissonner de plaisir les amateurs du beau football, Patrick Mboma mérite incontestablement son statut de légende, mais force est de reconnaitre que s’il a brillé de mille feux, c’est aussi parce qu’un jeune comme Eto’o, à l’époque, ramait dur et travaillait autour de lui pour le faire rayonner. Qui aujourd’hui, dans l’équipe nationale, travaille à faire rayonner Samuel Eto’o ? Qui lui ramène les ballons comme lui le faisait avec Magic Patrick ? Ne lui reproche-t-on pas souvent de « balayer » le terrain de haut en bas, alors qu’à Barcelone, il est discipliné et joue au poste à lui désigné par l’entraineur ? Mais s’il ne va pas les chercher lui-même, qui, au sein de la formation actuelle des Lions, lui sert les ballons dont il a besoin pour conduire le Cameroun à la victoire? On attend de lui les mêmes prestations qu’au Barça mais où sont les Messi, Iniesta, Valdes et Puyol camerounais? Et si par malheur il reste sagement à son poste, cela est aussitôt assimilé à un manque d’implication. Eto’o court partout, ce n’est pas bien. Il ne court plus, ce n’est pas bien non plus. Faudrait savoir, non ?

Le boycott médiatique européen aux relents racistes plus patents que latents auquel est confronté SEF, qui n’a pas l’heur de plaire tant à cause de son indépendance qu’en raison de ses prises de positions habituellement africanistes, souvent iconoclastes, parfois violentes mais rarement hors-sujet trouve aujourd’hui un écho favorable chez les journalistes africains, victimes consentantes d’un colonialisme intellectuel récurrent. Comment ce petit nègre peut-il se permettre de réclamer un salaire d’un million d’euros net par mois, qui ferait de lui le joueur le mieux payé du monde ? D’où cet illettré prend-il l’arrogance de négocier lui-même ses contrats, sans faire intervenir d’agent ou de manager, comme cela est de bon aloi dans le milieu ? En vertu de quoi ce type sorti de nulle part ose-t-il prétendre au Ballon d’or, alors qu’il est sous contrat avec Puma et qu’il est de notoriété publique que les gros deals de la FIFA se faisant avec Adidas et Nike, il est hors de question que le renvoi d’ascenseur adoube quelqu’un ne faisant pas partie de ces deux écuries sportives comme meilleur joueur du monde?

Mais Samuel Eto’o Fils est bel et bien le meilleur attaquant de la planète. Si les journalistes et fonctionnaires sportifs occidentaux ont des chiques au bout des doigts quand il s’agit de le reconnaître, on pourrait néanmoins s’attendre à ce que les femmes et hommes des média camerounais, au lieu de se rendre complices de la manipulation occidentale, se mettent en rangs serrés derrière l’enfant de New Bell, le célèbrent à sa juste valeur et le défendent âprement. Que nenni ! Hier acclamé, aujourd’hui sifflé. Surprenant ? Pas vraiment, tellement cela est typique du fonctionnement camerounais. On veut des idoles, mais il ne faut surtout pas qu’elles sortent trop du lot, sinon on leur coupe la tête. Au lieu d’être fiers de ceux qui réussissent, on les envie et on les détruit au moindre petit échec. Ceux-là qui s’extasient sur le transfert à 94 millions d’euros de Cristiano Ronaldo au Real Madrid s’offusquent que Samuel Eto’o, qui sera transférable sans frais en 2010, négocie avec talent son prochain contrat. Maintenant qu’il va jouer en Liga et que l’occasion nous est ainsi donnée de comparer ce qui est comparable, on verra bien si le Portugais pourra égaler les records de Fils… Ceux qui le qualifient d’analphabète font mine d’ignorer qu’Eto’o parle couramment trois langues et est suffisamment intelligent pour gagner plus d’argent en un mois que certains de ses détracteurs en six générations. Ceux qui décrient sa «grosse tête» et son «manque de patriotisme» n’arriveront pas à effacer tout ce que ce jeune homme a fait pour le Cameroun et les Camerounais, et c’est de sa contribution hors des terrains de foot qu’il s’agit ici. Dons d’ambulances, création d’une fondation caritative, pygmalion de jeunes talents sportifs dont plus d’une dizaine est déjà allée à Barcelone, soutenant financièrement les proches et les moins proches, remplissant la sébile des pauvres et des riches qui quémandent sans honte, créant des emplois, payant des opérations chirurgicales salvatrices à des gamins africains handicapés, Samuel Eto’o, à 28 ans, a fait plus pour la patrie que certains magnats ou hommes politiques au pouvoir depuis plusieurs décennies qui se permettent aujourd’hui de le critiquer ou de se gausser de lui quand il lui arrive de traverser une phase professionnelle difficile.

 «Drogba est  aussi une star, et pourtant, quand il joue avec les Eléphants, il se défonce et marque des buts, pas comme Eto’o.» Certes, à première vue, cela peut sembler exact. Mais une observation plus approfondie fait apparaître une différence fondamentale : au delà-du fait que ses coéquipiers, mettant de côté leurs égos, jouent pour lui, capitalisant ainsi sur le talent de leur capitaine, Didier Drogba évolue dans un environnement sain. Le football ivoirien est organisé de façon non pas extraordinaire, mais tout simplement normale, ce qui est très loin de la désastreuse réalité camerounaise, où les autorités, en véritable charognards, ont œuvré avec une tragique constance à la mise à mort du sport en général et de la sélection nationale de football en particulier.

Il n’y a pas de mauvaises troupes, seulement de mauvais chefs

Cela fait maintenant des années que le gouvernement nous inflige des ministres des Sports qui s’avèrent être les véritables fossoyeurs de l’équipe nationale. Oublieux des tâches fondamentales liées au portefeuille qui leur est confié, ces individus s’érigent en permanence en ministres des Lions Indomptables, en faisant preuve d’une capacité de nuisance inégalée. L’ahurissante succession d’incompétents à nous imposés par l’Etat camerounais nous amène aujourd’hui à devoir subir le sieur Augustin Thierry Edjoa, dont la nocivité n’a d’égale que son inaptitude.

Développer les infrastructures et les activités sportives au Cameroun ? Cette tâche est bien trop ingrate pour monsieur le Ministre, qui préfère consacrer la quasi totalité de son temps à la gestion des Lions indomptables ! Il le fait d’ailleurs tant et si mal qu’il n’est pas étonnant que les joueurs marocains ne se soient pas sentis dépaysés lors de la rencontre du 7 juin dernier: la pelouse du Stade Omnisports de Yaoundé ressemblait plus à un paysage du Sahara qu’au gazon de Wimbledon. Mais il est vrai qu’il doit être nettement plus lucratif de s’immiscer quotidiennement dans l’administration de l’équipe nationale de football plutôt que de s’atteler au développement de la fédération de canoë-kayak ou au  maintien du rayonnement du volleyball, du handball, de l’haltérophilie ou de la boxe, sports dans lesquels le Cameroun brillait pourtant encore il y a une bonne dizaine d’années et que messieurs Bidoung Mkpatt, Mbarga Mboa ou aujourd’hui Edjoa, en véritables croque-morts, ont contribué à anéantir.

Ce droit d’ingérence, octroyé aux ministres des sports en 1972 par décret présidentiel et que Paul Biya refuse contre vents et marées d’abroger, ne posait pas de problèmes fondamentaux tant que les titulaires du portefeuille étaient des gens d’envergure et de qualité. Malheureusement, cela fait belle lurette que cela n’est plus le cas et la descente aux enfers aboutit aujourd’hui au très catastrophique monsieur Edjoa. Qu’est-ce qui justifie que le ministre des Sports du Cameroun aille passer deux semaines au centre d’entrainement des Lions indomptables en Belgique ? Pourquoi a-t-on décidé d’installer ledit centre d’entrainement dans la très frisquette Belgique, alors que les matchs auxquels les joueurs sont sensés être préparés se jouent en terre africaine, sous un soleil de plomb auquel ils ne sont plus vraiment habitués, eux qui travaillent pour la plupart en Europe tout au long de l’année? Que dire de la décision de licencier l’adjoint d’Otto Pfister et de le remplacer par un trio d’entraineurs dont certains ne jouissent pas de la meilleure réputation mais qui ont le mérite d’être à la botte du ministre ? Quelle est la valeur ajoutée des pléthoriques délégations ministérielles qui accompagnent les Lions lors de leurs déplacements, véritables gouffres à frais de mission, et qui comprennent la famille, les petites amies, les relations personnelles des fonctionnaires sportifs ? Autant de questions auxquelles nous sommes en droit d’exiger des réponses claires et, le cas échéant, des sanctions exemplaires. Il y a là suffisamment matière à investiguer pour les fins limiers de l’opération Epervier et quelques locataires supplémentaires pour les geôles de Kondengui à identifier.

Que dire de l’affolante inertie de la Fédération Camerounaise de Football (Fecafoot), qui, bien qu’étant sur le papier le seul interlocuteur de la FIFA, se laisse piétiner par le Sinistre des sports et ses affidés, parce qu’il est toujours bien difficile de mordre la main qui vous nourrit ? Que dire de l’organisation chaotique, improvisée et quasi clownesque qui est devenue le pain quotidien des Lions indomptables et du football camerounais tout court ?

Panem et circenses

Ce désordre est-il vraiment une fatalité ou bien cela fait-il partie de la stratégie politique du gouvernement en place, qui consiste à récupérer les lauriers des soldats du sport quand tout va bien, et à les jeter en pâture aux populations quand ils subissent des échecs, tant il est vrai que la gabegie qui règne autour des Lions permet de détourner l’attention des vrais problèmes du pays. En effet, tant que les Camerounais sont occupés à écharper Eto’o et ses coéquipiers, ils ne se focalisent pas sur les maux fondamentaux qui minent leur société : pauvreté, chômage, système sanitaire et éducatif dégradés, infrastructures routières misérables, industrie des transports chancelante, non répartition des richesses, alors que des trésors miniers incroyables sont régulièrement découverts et exploités… Ce genre de manœuvre, qui remonte à l’Antiquité, quand les empereurs et leurs consuls, pour éviter les émeutes et révoltes du miséreux peuple de Rome, organisaient de sanglants combats de gladiateurs lors desquels de la farine gratuite était distribuée, a beaucoup de similitudes avec la gestion du Sport par les autorités camerounaises depuis une bonne décennie.

Il ne s’agit pas ici de faire l’hagiographie de Samuel Eto’o Fils, qui n’est ni parfait ni un saint. Mais, s’il n’est pas un ange, il est également loin d’être le démon qu’on veut nous faire crucifier.  En dépit de ses imperfections et des maladresses qu’il a commises et commettra certainement à l’avenir, il est temps de rendre à César ce qui est à César et de mettre balle à terre.

Leaders d’opinion, journalistes, hommes politiques, responsables sportifs, anciens joueurs et nouveaux talents aux égos hypertrophiés, supporters versatiles, tous tant que nous sommes, qui avons passivement ou activement contribué à mettre le sport camerounais en général et l’équipe nationale de foot en particulier au niveau abyssal des boîtes noires du vol AF 447, le temps est venu pour nous de faire notre mea culpa individuel et collectif et de reconnaitre que le Cameroun footballistique, qui s’érige aujourd’hui en juge, n’est absolument pas digne d’un joueur comme Samuel Eto’o, loin s’en faut !

Mahalia Nteby in Le Messager, 17 juin 2009

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SEHANNE 18/07/2009 20:50

Merci pour cet article. Ivoirien, je suis de très près les performances des lions indomptables. Après Mon pays, c'est l'équipe que j'aime. Et croyez moi, j'ai horreur de la propension des africains que nous sommes à faire reposer nos équipes sur un seul homme. On oublie trop souvent que le football se joue à 11. Même Diego Maradona avait des coéquipiers qui lui passaient le ballon ou défendaient. Pourquoi veut on qu'Eto'o aient les mêmes performances qu'avec le Cameroun quand il n'a  pas des coequipiers de la même qualité et avec en plus l'amateurisme de la Fécafoot?Quand aux média européens, je suis effaré quand il Traite Eto'o de grosse tête, qui est trop gourmand dans ses prétentions salariales. A Barcelone, Victor Valdes, qui est loin d'être le meilleur gardien du monde, a été reconduit avec un salaire annuel de 7 M€. Et le Barça, propose à son meilleur buteur, meilleur n°9 au monde, 7,5 M€. Si ce n'est pas de la foutaise ça y ressemble. Quand c'est Ronaldo, Messi ou Ibrahimovic, on parle de Star, et Eto'o c'est le melon, l'egocentrique. N'importe quoi!!!!

anne 17/06/2009 12:46

Comment vous n'arrivez pas à situer sa position? Il est pourtant clair que notre journaliste lèche les bottes de Samuel Eto'o. Combien, il vous a donné pour ce papier? Vous donnez raison à tous ceux qui disent qu'Eto'o ne marquent un but que parce qu'il y'a des Iniesta ou des Xavi. Et les exploits individuels alors? Un bon joueur c'est celui là qui sait etre décisif quand il faut. Thanks

Mahalia Nteby 17/06/2009 20:24



Il ne m'a rien donné Madame. Pourquoi, vous, vous auriez pris combien? D'autre part, quand on veut regarder des exploits individuels, on va voir du tennis ou du golf.



Atango 17/06/2009 10:21

@ Nathalie
Brillant (quoique ab agendo) résumé de tout ce qui se dit sur cet espace depuis des mois. Je tiens juste à signaler que l'expression "Mister Samuel et Docteur Eto'o" a été produite dans un papier qui visait à dédouaner SEF pour pointer les turpitudes qui gagngrènent l'environnement dans lequel lui et ses coéquipiers de l'équipe nationale évoluent... Exactement comme vous le faites. Pourquoi enfoncer une porte ouverte ?
D'autre part, je n'ai pas l'impression qu'il y ait un mouvement général visant à faire d'Eto'o le bouc émissaire de la descente aux enfers des Lions Indomptables. Que ce mouvement existe à une très petite échelle, auprès de gens qui y ont un intérêt, soit. Mais ce micro événement ne méritait pas que l'on en fît tout ce fromage. Ici et ailleurs, on signale surtout l'indiscipline affichée de notre goléador qui, même si elle est explicable, n'est pas tolérable. Surtout pas maintenant.
Il me souvient d'ailleurs que vous fûtes, à l'occasion de la CAN égyptienne, la première à fustiger les caprices de notre star. A l'époque, je le défendais : nous pouvions encore nous permettre cette petite indulgence. Aujourd'hui, au moment où nous touchons le fond, le sursaut d'orgueil doit venir en premier de Samuel Eto'o, qui sera très bientôt le capitaine de cette équipe. Ma position a donc changé, je suis plus exigeant avec Eto'o. Quant à la vôtre, elle a aussi changé. Seulement, je n'arrive pas à la situer.