Penser l'Afrique autrement

Publié le par Mahalia Nteby

France-Afrique.jpg

Et maintenant, le Tchad ! Le Tchad de l'Arche de Zoé, du Darfour et de ses massacres ? Non ! Celui d'un énième coup de force contre un pouvoir en place, avec nos militaires en tampon... 

Le statut postcolonial de la France en Afrique mêle intérêts légitimes et fidélités suspectes, atouts stratégiques et devoirs humanitaires, solidarité francophone et zizanies multiples, secrets de famille et intermédiaires clandestins. Pèsent encore sur ce magma l'inconscient refoulé du maître et de l'esclave, et les relents d'un psychodrame historique inachevé... 

Nous n'avons longtemps abordé l'Afrique qu'avec des fantasmes exotiques. Après « le bon sauvage » des Lumières vinrent le « cannibale » et les bamboulas indignes de l'Exposition universelle de 1900. Nous n'avons quitté « La case de l'oncle Tom » que pour « Tintin au Congo » ou « Le coeur des ténèbres ». Pendant ce temps, notre engagement colonial s'écartelait entre l'instituteur et l'exploitant, entre le médecin et le négrier. Et désormais entre nostalgie et repentance. L'Afrique d'aujourd'hui s'accouche-avec et contre nous-dans la douleur. L'Europe eut les siennes et ses millions de morts. La tragédie de l'Histoire change d'époque, de décor et de victimes. Mais elle remplit, pour finir, les mêmes abattoirs de la condition humaine... 

De notre balcon européen, dans la jouissance d'une longue paix, nous contemplons, vaguement ahuris, les affres du pandémonium africain. Ce génocide rwandais, d'abord, où notre injonction démocratique et notre souci d'influence régionale auront fait exploser les haines comprimées du couple Tutsi-Hutu. Et puis ces massacres récurrents du Darfour. Mais combien de violences couvent encore dans des nations adolescentes dont les frontières furent tracées à l'équerre, il y a cent cinquante ans, par nos diplomates en jaquette dans le mépris des ethnies, langues, religions, royaumes ou empires d'une Afrique écrabouillée ! Combien de conflits annoncés entre un Nord musulman et un Sud chrétien ! Quel crève-coeur de voir les deux nations les plus policées de l'Afrique postcoloniale, la Côte d'Ivoire dans l'Ouest, le Kenya dans l'Est, rechuter dans la violence interethnique ! Pensons à cette extension des déserts sous réchauffement planétaire, à cette extinction des cultures vivrières, à ces millions de faméliques agrippés aux ghettos de villes écloses comme champignons vénéneux... A ces désespérés, enfin, qui bricolent des radeaux de misère vers nos eldorados de riches ! 

Et pourtant ! Pourtant, on peine à le croire, mais l'Afrique va mieux. Elle trouve peu à peu, hors ces trous noirs, des espaces apaisés, des leaders respectables... L'ensemble du continent connaît enfin des taux de croissance positive (6,2 % prévus pour 2008). Le pétrole y est pour beaucoup, qui gonfle des budgets anémiques. Il ne crée encore que des pays riches à peuples pauvres. Mais tout de même un peu moins pauvres ! 

Cette Afrique émergente, elle inspire en tout cas des appétits nouveaux. Et d'abord celui, phénoménal, de la Chine. Avec sa masse, ses moyens colossaux, la Chine investit l'Afrique et son pétrole. Elle y expédie ses ingénieurs et ses ouvriers stakhanovistes, au total déjà près de 150 000 hommes. Un début de colonisation sans colonialisme ! La Chine se jette dans l'Afrique comme un fleuve dans la mer... 

L'Afrique nouvelle, nous autres Français devons l'aborder de plain-pied et sans condescendance, en quittant le balcon où le passé nous a juchés. A Dakar, Sarkozy a choqué en dispensant, de ce balcon, un paternalisme conseilleur à « l'homme africain qui n'est pas assez entré dans l'Histoire... » Et il est vrai que, vu jadis de ce surplomb (hégélien), l'Afrique irrationnelle était, comme la Sibérie, chassée d'une Histoire réservée aux seules chevauchées des paladins occidentaux de la Raison et du Progrès (1). Fâcheuse réminiscence ! 

Il nous faut apprendre à penser l'Afrique autrement. Constater que le nationalisme réveille, loin de notre modernité, des traditions englouties. Que, loin de sacrifier aux droits de l'homme, les pays d'Islam exaltent d'abord les droits de Dieu. Et que notre idéal démocratique bute, ici ou là, sur la servitude volontaire. Les peuples qui ne se sentent pas auteurs de notre modernité économique, technique, scientifique souffrent d'en être d'incommodes émules. Et d'être, en somme, « nés du mauvais côté » (2). Mais quoi, l'Histoire ne choisit plus son côté ! Elle charrie partout le meilleur et le pire 

Claude Imbert in Le Point, 07 février 2008

1. Voir « Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes », de Földényi (Actes Sud). 
2. Voir l'ardente confession de la Tunisienne Hélé Béji, « Nous, décolonisés » (Arléa).

Publié dans Edito

Commenter cet article