Etat et corruption: l'exemple du Cameroun

Publié le par Mahalia Nteby

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L’ONG Transparency International vient de publier son classement 2007 au tableau de l’indice de perception de la corruption, classement dans lequel le Cameroun occupe la peu honorable 138 ème position parmi 180 pays classés. Cette publication est intervenue dans un contexte où diverses procédures judiciaires sont en cours dans le cadre de l’Opération Epervier réputée lutter contre les détournements de fonds publics, et au lendemain du réaménagement gouvernemental du 07 septembre 2007, lui-même à l’origine de moult remous dans le jeu de pronostics auquel se livrent les observateurs de l’accipitridé. Outre la concomitance de ces deux événements, les phénomènes de détournement de fonds publics et de corruption entretiennent un rapport d’une telle intimité qu’il est difficile d’envisager le premier sans se référer à la deuxième. Nombre de commentateurs parlent d’ailleurs indifféremment de l’un ou de l’autre pour désigner dans le fond le même principe d’accaparement. 

Des analystes parmi les plus sérieux engagés dans la réflexion sur les moyens de mettre un terme à ces fléaux ont vu dans les condamnations prononcées ou espérées le frein le plus efficace aux pulsions prédatrices de ceux de nos compatriotes qui font valoir, dans le cadre de l’action publique, la prééminence de leurs intérêts personnels sur ceux de l’ensemble. 

D’autres, non moins sérieux, substituent ou rajoutent à cette solution, l’impératif de mettre en jeu des moyens de contrôle lestés d’une efficacité plus grande que celle qui s’observe actuellement dans le fonctionnement de nos institutions. 

Chacune de ces options pourrait se révéler une rentabilité certaine si elle devait effectivement prendre sa part à l’effort à fournir dans la gestion des préoccupations dont il s’agit. 

Il reste toutefois que ces approches, prises cumulativement ou alternativement, présentent en commun la limite de s’attaquer à la corruption en sa partie avale, abandonnant l’amont aux serres de son facteur principal que constitue la place occupée par l’Etat dans la vie économique de notre pays. 

Ce n’est pas un hasard en effet si la corruption s’est diffusée de façon aussi importante dans les structures de l’Etat, dont les commis par ailleurs sont regardés comme les plus gros porteurs du germe de ce mal. 

L’analyse des détournements de fonds publics et de la corruption fait observer de prime abord que ces phénomènes prospèrent le mieux là où l’Etat s’est fait opérateur économique, ou là où il s’est fait censeur. 

Pour ce qui concerne le premier cas de figure, l’Etat au Cameroun, pour mener des opérations marchandes, a mis en place des structures dotées d’une autonomie de gestion, et au contrôle desquelles il s’est révélé rigoureusement inapte. Les procès en cours dans notre pays (Port Autonome, SIC, Crédit foncier), ceux déjà sanctionnés par des condamnations pénales ou civiles (FEICOM, CNPS), ou certains parmi ceux que la rumeur annonce, présentent tous la caractéristique de viser des malversations ayant eu lieu dans des contextes où l’Etat a brillé par son laxisme. Car si toutes ces affaires ont pu être possibles, c’est d’abord et surtout parce que l’Etat, actionnaire majoritaire et propriétaire, en s’abstenant de mettre en jeu son pouvoir de contrôle, n’a pas agi comme il convenait pour limiter les dégâts. Il a en somme failli là où les actionnaires d’institutions privées auraient certainement eu un souci beaucoup plus grand de sécuriser leur investissement, le plus embêtant (et certainement la vraie raison) étant qu’en fin de comptes la facture de cette défaillance sera réglée par le véritable propriétaire des entreprises pillées, à savoir le contribuable camerounais. 

Dans le deuxième cas de figure, l’Etat s’est posé comme censeur au cœur de la vie économique qu’il organise. Il règle à travers des mécanismes divers le champ des droits et libéralités qu’il octroie suivant des critères révisables à merci. Sous couvert de régulation, de réajustement ou de facilitation, il gère un arsenal de leviers qu’il actionne à sa seule discrétion. Or, les oripeaux étatiques couvrent une administration dont le personnel, trop souvent, voit dans les prérogatives de puissance publique que justifient ses tâches, l’instrument par lequel il s’invente une position centrale en se posant comme le passage obligé à l’intérieur de nombreux processus économiques. 

Et ce caractère central pose problème en ce qu’il permet, contre les intérêts de l’Etat et de l’ensemble du corps social, des transactions au cours desquelles la puissance publique fait office de sésame à ses dépositaires qui peuvent ainsi négocier des cadeaux sous formes diverses en échange d’avantages qu’ils accordent contre la règle. 

Ce positionnement tragique ne favorise pas seulement corruption et détournement de fonds publics, il est également la cause d’importants détournements de fonds privés. En effet, les usagers du service public sont quotidiennement victimes de l’extorsion de leurs fonds, commise en toute impunité par des agents publics, y compris dans des situations où leurs droits d’usagers leur confèrent pourtant des avantages naturels. Les moindres positions de pouvoir, érigées contre l’intérêt général en postes de péage, sont ainsi devenues un des moyens les plus efficaces, pour qui veut se prêter à ce jeu, de s’accaparer dans la facilité tout ou partie des biens que d’autres acquièrent par le mérite et l’effort. 

Ces détournements de fonds privés, par l’importance des montants concernés, constituent un des facteurs majeurs de perturbation de l’allocation des ressources dans le jeu économique. Notons seulement qu’il n’y a quasiment plus de plan d’exploitation sérieux et viable qui s’abstienne de réserver aux postes «dons et pourboires» ou «frais de dossiers» des montants substantiels, surtout lorsque l’activité à mener requiert une autorisation, une licence ou autres permis préalables, à obtenir des services de l’Etat ; et ce, quelle que soit la pertinence que recèle le dossier présenté. L’Etat dès lors, déjà gênant par la lourdeur de ses procédures, grippe définitivement le système par la cupidité d’une partie de son personnel. 

L’on pourrait en passant s’étonner de ce que des milliers de compatriotes continuent de postuler à des emplois publics alors même que les coupes commises dans le années 90 sur les traitements des fonctionnaires condamnent ces derniers à devoir se satisfaire de revenus considérablement malingres. Certes la rareté des emplois dans le secteur privé participe des justifications possibles à mettre au crédit de cette option. Mais il n’est pas contestable qu’entre également en ligne de compte l’attrait des prébendes, lesquelles promettent certains postulants à des vies princières, et valent à nos concours nationaux et autres modalités de recrutement de primer davantage le «piston» (marchandé ou gratuit) que la vocation ou le mérite, avec toutes les conséquences qui s’ensuivent. Ainsi l’importance en nombre des candidatures aux emplois publics appelle-t-elle une analyse profonde et minutieuse des objectifs réels qui les sous-tendent. 

Un constat général s’impose : Plus grand sera le rôle du secteur public dans l’activité d’un pays, plus celui-ci aura des chances de figurer en bonne place dans le classement des corrompus. En effet, c’est l’omniprésence de l’Etat qui multiplie les sources et les risques de corruption de sorte que le tout-Etat conduit inévitablement au tout-corruption. Travailler à réduire les scandales de détournement de fonds et de corruption commande donc que les pouvoirs publics commencent par agir moins en plus d’agir bien. 

Tout cela suppose en conséquence que la lutte contre la corruption, pour être efficace, ne pourra faire l’économie de réformes structurelles profondes qui viseraient principalement le recul de l’Etat sur la scène économique et son extrême discrétion dans le jeu marchand. Il s’agira de diminuer amplement l’importance des activités couvertes par la puissance publique puisqu’elles constituent autant de voies par lesquelles chemine la corruption d’agents occupant des positions sensibles. 

La lutte contre la corruption nécessite un travail sur les hommes certes, mais elle impose à titre principal un travail sur l’Etat. Et sous peine de voir ce phénomène prendre davantage d’ampleur avec l’avènement de la décentralisation, autre génératrice féconde de corruption, il serait fortement opportun que ces réformes soient engagées de suite. 

En s’attaquant à ce chantier, l’Etat ne permettra pas seulement l’amélioration de notre classement sur le tableau de Transparency International, mais il aidera en outre notre pays à quitter la triste 154 ème position qu’il occupe avec un soupçon d’acharnement dans le classement «Doing Business» de la Société Financière Internationale. 

Par Jean Rostand Mounlom

Publié dans Politique africaine

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