La mondialisation selon Védrine

Publié le par Mahalia Nteby

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Hubert Védrine a encore frappé. L'ancien ministre des Affaires Etrangères a rendu son rapport sur la mondialisation au président de la République. Que trouve-t-on dedans ? Des banalités, de la langue de bois et de l'anti-américanisme. Entrons dans le détail... 

L'auteur du rapport nous assure dans l'introduction qu'entre le moment où Nicolas Sarkozy lui a confié cette mission, le 2 juillet dernier, et la remise du rapport, le 4 septembre, il a «relu l'essentiel de ce qui a pu être écrit et proposé ces dernières années sur cette question de la mondialisation». Quand on sait que tous les ans paraissent des centaines de livres et des milliers d'articles et d'études sur le sujet, son aveu nous laisse pantois. En regardant dans la bibliographie à la fin du rapport (Annexe II) on ne trouve que des rapports publics comme le rapport Beffa ou bien Gaymard ou encore Levy-Jouyet, c'est-à-dire rédigés par des hauts fonctionnaires et tous à la gloire des administrations et des politiques publiques. Il n'y a pas de trace d'ouvrages très connus et parus ces dernières années comme celui de Johan Norberg (In Defence of Global Capitalism) dont le succès international et la qualité en font une référence incontournable sur ce sujet. A l'intérieur du Rapport, Védrine mentionne un seul ouvrage, celui de Charles Cogan, «How to deal with the Grande Nation». Or, le titre réel de cette étude est French Negotiating Behavior: Dealing With LA Grande Nation et elle n'est disponible qu'en anglais. M Védrine a-t-il pu la lire, lui qui ne maîtrise pas l'anglais ? 

Le rapport (60 pages) part d'un constat correct : «Depuis une quinzaine d'années au moins, l'attitude française envers la mondialisation se caractérise par une méfiance persistante, et par un pessimisme constant des Français quant à leur devenir, leur pays, l'avenir de leurs enfants». Oui, mais à qui la faute ? M. Védrine oublie de rappeler le rôle néfaste joué par les médias, les «experts» et surtout les politiques - de l'extrême gauche à l'extrême droite - dans cette méfiance à l'égard de la mondialisation vue comme une menace. En réalité, depuis plus de 20 ans - et l'ancien ministre est tout aussi coupable - nos politiques n'ont fait qu'accuser ce phénomène (considéré comme un danger «l'ultralibéral» et une «américanisation») dans tous leurs discours et pendant toutes leurs campagnes électorales. Qui brandissait le spectre de la mondialisation féroce et le besoin de protection qui passe, bien entendu, par l'Etat et les services publics ? Toutes les campagnes électorales depuis le début des années 1980 ont tourné autour de la «protection à l'égard de la mondialisation libérale». La plus symptomatique a été celle de 2005 sur le référendum constitutionnel lorsque les deux camps, du «oui» et du «non», se battaient pour assumer le rôle de protecteur à l'égard de la mondialisation. Voter pour la Constitution signifiait disposer des moyens de cette protection tandis que voter contre était un…moyen de se «protéger contre la mondialisation»… 

Hubert Védrine critique à juste titre la stérilité et les excès idéologiques des «anti» et autres «alter» mondialisation mais tout en rajoutant une louche à l'égard des «ultralibéraux» adeptes du «catéchisme néo-libéral» et qui auraient échoué dans leur propagande pro-mondialisation. Il est vrai qu'ils ont disposé des mêmes moyens médiatiques que les anti… 

En rappelant qu'il existe des perdants de la mondialisation (si M. Védrine avait fait son travail correctement, il aurait pu nommer ces «perdants» qui sont surtout les pays fermés, les dictatures et autres régimes autoritaires enkystés dans l'économie étatique et le dirigisme administratif), l'auteur tire à la fin de ce premier chapitre une conclusion renversante : «Le but à atteindre est que les Français se convainquent que la France sait quoi faire et comment faire non plus face à la mondialisation mais dans la mondialisation». Avait-on besoin de ce rapport pour apprendre que la France devait participer à la mondialisation ? 

Le deuxième chapitre de cette première partie du rapport propose une «stratégie offensive» pour la France dans la mondialisation. En quoi consistent les propositions ? Pour notre haut fonctionnaire et énarque, la France devrait garder son réseau à l'étranger (un vrai gouffre financier, les représentations bureaucratiques à l'étranger sont plus nombreuses que celles des Etats-Unis avec les résultats que l'on sait : recul de la langue française dans le monde et du rôle de la France sur la scène mondiale) , investir dans le capital «immatériel» (sic), valoriser constamment son attractivité touristique (!), faire de Roissy la première vitrine d'accueil des étrangers (?) et, bien entendu, dépenser plus d'argent public pour la recherche et la formation… La «stratégie offensive» de la France devra se faire aussi au niveau des organisations internationales mais aussi du protectionnisme car, d'après l'auteur du rapport, tout le monde se protège… Enfin, en conclusion, il est préconisé l'organisation d'un grand «Grenelle de la mondialisation». Ah, ces coups de baguette magique grâce auxquels les palabres se transforment en actions et l'argent public devient efficace ! 

Pourquoi M. Védrine - qui affirme avoir «(re)lu l'essentiel sur la mondialisation» - n'a pas regardé un peu ce qu'ont fait les autres pays pour profiter de cet extraordinaire bouleversement mondial ? Pourquoi fermer les yeux sur les réformes faites à l'étranger, le recul de l'Etat et des administrations, l'ouverture à la concurrence des services publics, la baisse des impôts et des prélèvements qui ont libéré les initiatives privées, seules à même de s'adapter et de faire profiter les pays de la mondialisation ? 

La deuxième partie du rapport est consacrée à la politique étrangère et de défense de la France. Il préconise une «nouvelle politique» qui pourrait être définie comme celle du «ni, ni», c'est-à-dire celle qui était déjà en place. En gros, il faut continuer à faire de l'antiaméricanisme (Hubert Védrine consacre plusieurs pages à la dénonciation de la «politique américaine») tout en suggérant de faire de la «Realpolitik» sur le plan international. En gros, refaire la guerre froide avec le terrorisme international et les dictatures en espérant qu'elles vont s'écrouler seules… Il suffit de rappeler à l'expert que pendant la fameuse «Realpolitik» des années 1970, le communisme et l'URSS avaient atteint leur apogée en occupant (ou en influençant) les trois quarts du globe. C'est justement la mise en cause de cette «Realpolitik» par Reagan qui avait donné le coup d'envoi de la chute de l'Empire communiste. Le rapport met donc en garde contre un alignement sur la politique de Bush (avis aux amateurs !), suggère «l'indépendance diplomatique» et une «OTAN nouvelle». Des propositions qui font sourire tant leur incohérence est patente. N'importe quel étudiant en relations internationales sait que l'OTAN n'existe et ne peut fonctionner que grâce aux Américains, seuls capables d'intervenir militairement à n'importe quel endroit sur le globe. D'ailleurs M. Védrine était ministre des Affaires étrangères lorsque les Américains sont intervenus en mars 1999 sous l'égide de l'OTAN et à la demande de Chirac et de Bruxelles pour arrêter les massacres dans les Balkans et se substituer à une Europe complètement incapable d'éteindre une guerre sur son territoire. Pour leur remercier de ce coup de main, notre ministre a forgé à la même époque le terme d' «hyperpuissance» américaine, probablement pour mieux masquer celui d' «impuissance» française et européenne. 

Notons aussi d'autres incongruités dans ce rapport. Le problème du terrorisme est traité avec aveuglement et mépris à l'égard de ceux qui sont touchés. Il serait lié au problème palestinien (vieille salade et aveu involontaire d'inefficacité face aux problèmes terroristes) alors que l'on voit dans toutes les déclarations d'Al Qaïda que le but de cette organisation est la destruction du monde libre et capitaliste. Ensuite l' «angoisse du terrorisme» et les politiques sécuritaires seraient dangereuses (on l'a bien vu avec les attentats déjoués au Canada, au Danemark et en Allemagne). Il faudrait des Etats forts et de gouvernements puissants face à la mondialisation (Hubert Védrine semble oublier que les grands crimes de l'histoire de l'humanité ont été commis par des Etats…forts), faire de la «diplomatie transformationnelle» (sic), continuer la «politique arabe et africaine de la France» et renforcer notre ministère (contrairement à ce que dit le rapport, le budget du ministère a augmenté de plus de 20 % entre 2002 et 2006). 

En conclusion : «continuer à avoir notre propre politique étrangère, repensée et reformulée, forte et intelligible», phrase illogique car on ne peut pas «continuer» et en même temps changer. «Repensée», «reformulée», rendre plus «forte» et «intelligible» veut dire qu'avant, cette politique était : mal pensée, mal formulée, faible et inintelligible. Alors, faut-il la continuer ? 

Parmi les choses qu'oublie de mentionner Hubert Védrine dans son rapport, on peut rappeler qu'il a été Conseiller diplomatique de François Mitterrand à l'Elysée en 1981, Secrétaire général de l'Elysée à l'époque du génocide de Rwanda (il a d'ailleurs été auditionné par une commission d'enquête parlementaire sur ce sujet) et ministre des Affaires étrangères pendant la guerre des Balkans. Des périodes qu'on peut considérer - et c'est le moins que l'on puisse dire - comme assez troubles pour la France : affairisme et corruption dans la politique africaine et arabe, inefficacité et impuissance dans la politique européenne. 

Bogdan Calinescu in
http://libres.org/, le 17 septembre 2007

Publié dans Politique africaine

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