L'unité du continent est la solution à la pauvreté de l'Afrique

Publié le par Mahalia Nteby

Africa-must-unite.jpg

Professeur titulaire à l’Institut des relations internationales du Cameroun (Iric), Jean Emmanuel Pondi fonde sa démarche et son parcours intellectuel sur l’Afrique d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Sa réflexion est également traversée par une recherche effrénée de la place de l’Afrique dans le monde d’aujourd’hui. Il parle de “Reine Afrique ou Racine de l’Union africaine”, et de l’avenir du continent dans une planète fortement mondialisée.
 

Comment apprécier une quarantaine d’années après, l’évolution de l’unité africaine et la distance parcourue ? 

Une des choses les plus paradoxales, quand on parcourt la pièce de façon systématique, c’est qu’on se rend compte que le débat de juillet 2007 est le même que celui de Mai 1963 à Addis-Abeba. Comment dès lors, l’Unité africaine va-t-elle se mettre en route de façon concrète ? Plus de quarante-quatre ans après le rendez-vous d’Addis-Abeba de 1963, si nous en sommes à nous poser la même question, cela veut dire qu’il y a un vrai problème quelque part ; que nous n’avons pas autant avancé que nous l’aurions souhaité. Cela veut dire qu’il faut chercher, les vraies causes des réticences des uns et des autres ; les deux groupes s’étant encore manifestés. Le groupe majoritaire de Monrovia en 1963, s’est une fois de plus manifesté à Accra en 2007. Les minimalistes, qui voulaient l’intégration africaine ici et maintenant, se sont encore retrouvés en position minoritaire. De tout cela, il ressort que, nous devons consulter à nouveau le passé, voir là où ça cloche. Il nous appartient de chercher là où se trouvent les goulots d’étranglements et les problèmes sérieux qui sont autant de freins à l’intégration africaine. Les analystes, les universitaires, doivent s’atteler à ce travail-là. Il ne s’agit plus de convoquer seulement, les hauts décideurs africains ou les seuls chefs d’Etat, mais la population africaine, pour expliquer les enjeux de l’intégration, les enjeux de l’unité. Il faut les convaincre de ce que dans le monde d’aujourd’hui, on ne peut pas s’en sortir, si on est divisé ; si nous avançons en rangs dispersés, comme des micros-Etats ; qui n’ont aucune influence sur la marche du monde de 2007. 

De nombreux lecteurs de “Reine Afrique” pensent que vous êtes du bloc de Casablanca. 

Je suis, j’ai toujours été pour l’intégration totale du continent. Cela est vrai. Nkwame Nkhrumah dans son livre “Africa must unite” a dit l’essentiel. Ce qu’il a dit en 1963, s’avère totalement vrai aujourd’hui. Plus de quarante ans après. Nous ne pouvons pas nous donner le luxe de penser que les Etats africains, individuellement pris, peuvent peser sur la marche du monde. Si d’autres pays, bien plus puissants que les pays africains ressentent le besoin de se mettre ensemble, cela veut dire que dans la dynamique intégrative, il y a plus à gagner qu’à perdre. Je ne vois pas pourquoi nous les Africains, déjà au départ relativement faibles, pouvons penser qu’on peut s’en sortir, en faisant l’économie d’une intégration continentale. Dans le même ordre d’idées, il est important pour nous, d’être réalistes, en prenant en compte les susceptibilités des uns et des autres. Ma conviction profonde est telle que, c’est la prochaine génération d’africains qui doit mener le train de l’intégration. Mais elle ne peut pas le faire, si elle n’a pas les fondamentaux que nous devons leurs inculquer. 

Quand vous parlez de la prochaine génération d’africains, cela suppose que vous ignorez ou ne faites plus confiance à celle qui est aux affaires. 

Il faut d’abord dire que la question de l’unité africaine s’aborde à plusieurs niveaux. Prenons le premier niveau, qui est celui, peut-être le plus important de la culture. L’unité africaine sur le plan culturel est une évidence. Il y a certes beaucoup de diversités, mais davantage d’homogénéité dans la culture africaine. Du Nord jusqu’au Sud de l’Afrique, on trouve beaucoup de points communs de même que de la diversité. Cela est vrai en Afrique, et vrai partout dans le monde. Ce qui nous uni culturellement, est plus important que ce qui nous différencie ou nous divise. Si on prend cela comme point de départ, la question de savoir, pourquoi l’unité politique fait problème pourrait se poser autrement. Au lieu d’apporter des réponses à cette question, on tombe dans les individualismes et les égocentrismes. Par conséquent, on s’enferme dans une lecture plus personnelle, que continentale des intérêts. Sans vouloir dédouaner les dirigeants africains actuels, on peut penser que cela est quelque part compréhensible. Beaucoup ont combattu pour être là où ils sont. Nombreux sont ceux qui ne se voient pas entrain de déléguer (parce que c’est en fait cela le nœud du problème), leurs pouvoirs pour une entité continentale dont ils ne voient pas très bien les contours. C’est cela le problème. Pour démonter ces tendances, il vaut mieux commencer à travailler sur la physionomie de ce que sera, l’Afrique intégrée. Une fois qu’on aura une vue plus claire de ses prérogatives, de sa structure, de la formation des hommes qui vont mener cette Afrique intégrée, alors, il sera plus facile de lâcher du lest. C’est un travail qui doit se faire sur la psychologie. Une fois qu’on arrive à démontrer que nous avons plus à gagner qu’à perdre dans l’intégration, la plupart des pays africains seront logiquement tentés, d’aller vers l’intégration. 

Cela ne relève-t-il pas d’un simple rêve d’intellectuel? 

Nous sommes 800 millions de consommateurs. C’est une donnée qu’il ne faut pas éluder. Dans vingt ans, nous serons un milliard de consommateur en Afrique. Il s’agit de transformer notre économie, pour qu’elle réponde aux besoins de cette importante masse de consommateurs. Ce n’est pas négligeable, quand on sait que l’Afrique dispose de toutes les matières dont elle a besoin pour se développer. C’est une révolution de l’esprit, de la pensée qui doit être envisagée. Cela ne peut pas se faire avec les seuls hauts décideurs. Tout cela n’est réalisable qu’avec les populations et les citoyens du continent. C’est à cette construction réellement continentale et citoyenne, que s’adresse cet ouvrage. Il n’est plus question de laisser le pouvoir de décision, aux seuls décideurs uniquement. Quand vous lisez l’acte constitutif de l’Union africaine par exemple, il concerne les peuples d’Afrique. Et pas seulement les chefs d’Etat, qui sont une émanation de ce peuple. Il faut que les populations soient concernées et impliquées au premier chef. On ne peut pas être l’avocat d’une cause dont on ne comprend rien. Il faut pour épouser une cause, la comprendre et l’intérioriser. C’est cette intériorisation que nous tentons de faire par des moyens divers. Comme celui-ci. L’Afrique peut-elle oui ou non, se développer, en tant qu’entité continentale ? La réponse est oui. Puisque ça s’est fait ailleurs, il n’y a aucune raison que cela ne se fasse en Afrique. 

Quelles sont les pistes de lecture de votre ouvrage, qu’on indique aux lecteurs, surtout les jeunes Africains en âge scolaire ? 

Je voudrais d’abord remercier le groupe Le Messager, pour l’initiative qui consiste à rencontrer l’auteur de l’ouvrage que je suis, pour expliquer la démarche. Mais il faut quand même dire que l’auteur ne peut pas se substituer à l’œuvre. Il s’agit d’un ouvrage pluriel par excellence. Tout est dit dans le livre. Les indications scéniques sont là. Comment faire, où placer qui et qu’est-ce qui doit être dit. Le décor est également planté. Nous invitons les troupes de théâtre (amateurs ou professionnelles) à prendre le relais ; à produire ces pièces dans le cadre des écoles, les lycées et collèges ; le cadre des universités et grandes écoles… Pourquoi pas dans le cadre des associations professionnelles et autres différents sites de travail. Nous croyons que c’est en multipliant cette connaissance de proximité, que l’on arrivera justement à implanter cette connaissance qui, est le préalable d’une action politique. Il faut disséminer cette connaissance pour que soit pris le relais, au niveau des différents groupes et auditoires. Après, on passera à une autre phase, qui est celle de la discussion. Une fois qu’on a planté le décor de ce qui s’est passé, le pourquoi ça s’est passé, devient la 2ème phase. Dans l’ouvrage, nous montrons comment ça s’est passé. Chacun peut engager la discussion sur le pourquoi ça s’est passé comme ça. Plus tard, on sera amené à s’interroger sur pourquoi, il y a eu une impasse bien souvent, dans la thématique de l’intégration africaine ? Pourquoi il y a tant de scepticisme ? Est-ce un scepticisme justifié ? Organisé ? 

Vous avez choisi de publier l’ouvrage en deux versions : le français et l’anglais 

Nous sommes enfermés aujourd’hui dans des combats linguistiques qui tentent à nous diviser, plutôt qu’à nous unir. Or, l’Africain est par nature, multilingue. Il peut aux langues qu’il connaît, en ajouter d’autres. Le débat sur la francophonie ou l’anglophonie, pour l’africain, ne devrait pas se poser, puisque nous sommes multilingues par nature. Quand une pareille œuvre est produite, il est important qu’elle soit lue au moins dans les principales langues des pays d’Afrique. Quand c’est en anglais et en français, plus de 60%, 80% des pays africains sont couverts. Nous invitons vivement les autres acteurs à prendre le relais et à produire cette pièce là où ils sont, avec les moyens de bord qui sont les leurs. L’ouvrage est publié, bien avant la tournée du président Nicolas Sarkozy en Afrique. Hors après le passage du président français, les Africains ressentent tout le besoin qui est à être solidaires. Il ne faudrait pas que les Africains considèrent que leurs vies et leurs destins se décident ailleurs qu’en Afrique. C’est une attitude dommageable à nos intérêts. Il me semble important que nous comprenions bien que, aucun président extra africain ne devrait donner le là, par rapport à nos problèmes. Ceci étant, c’est seulement dans notre capacité à nous africains, et à nos responsables de traiter et de trancher les problèmes africains que s’améliorera la condition de vie de l’africain moyen. Il faut bien recentrer le débat. Disions haut et fort que les problèmes de l’Afrique, auront une solution idoine, d’abord quand nos dirigeants s’y seront encore mieux penchés que par le passé. Pour le reste, nous vivons bien sûr dans une communauté internationale ; l’impacte des uns et des autres, ne peut avoir qu’un reflet sur la condition de l’Afrique. Mais le destin de l’Afrique doit de plus en plus se manifester et se gérer ici en Afrique. Mr Sarkozy est le président de la France. Son allégeance va d’abord au peuple français. Lorsqu’il a été élu, il est devenu responsable devant le peuple français. Il n’a nullement été question pendant sa prestation de serment, d’une quelconque allégeance par rapport aux peuples d’Afrique. Il faut une fois de plus que le débat soit recentré, que nous prenions ensemble, toutes nos responsabilités aujourd’hui par rapport au destin de l’Afrique. Le continent regarde les Africains avant tout, même s’il est vrai, qu’il est aussi tributaire du contexte international et des décisions du système international par rapport à l’Afrique. Devant l’histoire, nous avons le devoir de prendre nos responsabilités. 

Pensez-vous que l’unité du continent est ce qu’il y a de plus préoccupant pour les africains, dans un contexte fortement mondialisé ? 

Je voudrais peut-être recadrer historiquement cette œuvre. Elle a été d’abord écrite pour le sommet de l’Oua qui s’est tenu à Yaoundé en 1996. Elle a été jouée pour la 1ère fois, en ce moment là, mais n’a pas connu, un grand retentissement. Toutefois, il faut indiquer que la qualité technique des acteurs était excellente. Qu’on en parle plus aujourd’hui, montre que nous avons tous franchi un grand pas. L’unité du continent est la clef de la solution à la pauvreté de l’Afrique. Malheureusement, nous sommes les derniers en tant que citoyens d’Afrique à nous en apercevoir. Nous avons toujours les yeux rivés vers l’extérieur, pensant que les solutions à nos problèmes sont logées hors d’Afrique. D’où l’émigration qui est devenue une obsession pour beaucoup de nos populations. Je pense que la clef à nos problèmes réside en Afrique. Plus nous en sommes conscients, mieux nous allons œuvrer ensemble, en tant que peuple qui reconnaît ses diversités, qui reconnaît même ses divergences, mais qui les considère comme quelque chose de positif et de fort. Nous devons nous réjouir de nos différences et les positiver. Si nous abordons les choses de cette manière, aucun continent ne peut rivaliser avec l’Afrique. Parce que nous avons la jeunesse pour nous (plus de 50% des africains ont moins de 20 ans soit à peu près 500 millions). Cela veut dire que sur le plan des ressources humaines, nous sommes le continent du futur. Nous le sommes aussi parce que nous détenons toutes les richesses minières et matérielles qui font bouger le monde aujourd’hui. Nous sommes enfin le continent du futur parce que notre philosophie, notre approche de la vie est aujourd’hui, celle qui reste encore le plus près de ce qu’est l’homme dans son essence. Nous avons donc des atouts. Il ne nous manque plus qu’une chose : la confiance en nous-même, la croyance en l’Afrique. Tant que nous ne l’avons pas restituée, nous serons toujours l’objet des autres peuples du monde. Malheureusement. 

Interview réalisée par Souley Onohiolo in Le Messager, le 14 septembre 2007

Publié dans Politique africaine

Commenter cet article