Houphouët-Boigny et la Refondation

Publié le par Mahalia Nteby

HB-2.jpg

«Lorsque nous parvenons à écrire de bonnes choses, c’est à notre parti que nous le devons»
André Stil (communiste français) in Bernard Legendre «le Stalinisme français» 

«Nous devons nous garder de penser que la pratique de la méthode scientifique accroît les pouvoirs de l’esprit humain. Rien n’est plus nettement contredit par l’expérience que la croyance selon laquelle un homme qui s’est illustré dans un ou plusieurs secteurs de la science est plus à même que quiconque de réfléchir de façon sensée sur les questions courantes.» Wilfried Trotter 

I – Houphouët-Boigny, notre héritage commun : Leur Houphouët et le Nôtre 

Contre les lectures conservatrices de Houphouët-Boigny, ce texte propose une critique des appropriations révisionnistes et du pillage idéologique du patrimoine ivoirien. Le père fondateur d’une nation est toujours un opérateur de cohésion pour tous, non la propriété exclusive d’un camp, d’une clique ou d’un lobby : Il faut libérer Houphouët-Boigny et sa mémoire des épigones en mal d’orientation. A l’inverse, les partis qui avaient combattu franchement Houphouët-Boigny de son vivant sont les mieux placés pour reconnaître et leurs dettes vis-à-vis de ce dernier, et les limites de celui-ci. C’est une façon de mettre en perspective la question du parti national que le FPI est appelé à devenir, non plus un parti d’opposition au pouvoir, mais un parti pour la réunification de la Nation ivoirienne ou d’une partie importante de celle-ci en son sein. 

Dans le processus de construction des nations, il y a des périodes charnières de caractère autocritique où chaque génération est tenue de faire l’inventaire du travail effectué par celles qui la précèdent, afin de déterminer ses missions spécifiques, singulièrement dans les périodes de crise comme celle que traverse la Côte d’Ivoire depuis en particulier 1993, crise qui a rebondi sous une forme inattendue et sauvage dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002. 

N’en déplaise aux sectaires de tous bords du RHDP qui se servent du premier président de la Côte d’Ivoire comme d’un fonds de commerce exclusif, Houphouët-Boigny est un élément de la mémoire collective ivoirienne et Ouest-africaine, et à ce titre, il n’est pas un hochet entre les mains de ses partisans, mais une source d’inspiration pour tous. Nous ne parlons pas d’idolâtrie, mais de droit d’inventaire sur le parcours et l’histoire d’un homme que les refondateurs ont pris la responsabilité de défier sur le plan politique de son vivant, contrairement aux zélateurs de la vingt-cinquième heure. C’est sous ce rapport critique et dynamique devant l’Histoire que la Refondation est pleinement légitimée d’interroger la pratique et la pensée de Houphouët-Boigny pour frayer les chemins du futur immédiat vers une nation qui est en train de se réaliser autour de la République. 

Ayant été ses adversaires, il nous appartient autant qu’à ses partenaires d’antan. C’est ensemble que nous assumons les conséquences négatives comme celles qui sont positives des ses choix politiques et économiques d’hier. Ce qu’il a fondé n’est pas œuvre divine et peut être amélioré. Il a apporté aux Ivoiriens l’indépendance, les refondateurs leur apportent la Liberté. Houphouët-Boigny ne pouvait pas tout faire, il n’a pas tout fait. Les refondateurs ne peuvent pas tout faire, mais ils peuvent faire de leur mieux pour ajouter à l’indépendance obtenue par Houphouët-Boigny la liberté et la démocratie. 

Houphouët-Boigny n’a pas réussi à déjouer le piège du Pacte colonial, il est tombé là dedans. Mieux, il l’a géré, alors que la Refondation se propose de dénoncer et de rejeter ce pacte dans un élan de vraie rupture. Ce qu’il aurait dû faire et qu’il n’a pas fait devient un objectif pour nous, descendants des anciennes générations. Nous ne voulons pas faire la même chose que lui et comme lui. Il ne nous destinait pas à cela, lorsqu’il nous construisait des écoles et universités qu’il n’a jamais fréquentées. Il aurait bien honte de nous si nous n’étions pas capables d’aller au-delà de ce qu’il pouvait faire lui, à son époque, avec sa formation et ses contraintes. Nous contenter de ce qu’il a fait et chanter chaque jour ses louanges seraient une bien piètre performance qui l’aurait amené à avoir du dégoût pour nos générations actuelles et à venir. 

Les refondateurs comptent bien obtenir cette liberté à laquelle rêvaient ceux qui ont obtenu les indépendances. Les indépendances sont notre patrimoine commun. Houphouët-Boigny aussi. Les néo-houphouëtistes, au lieu de se contenter de proclamer leur filiation (au demeurant, quelle filiation ?) et de chanter à longueur de journée les louanges de notre premier président, devraient peut-être commencer par reconnaître à ce patrimoine commun qu’il n’est pas le fonds de commerce de partis en déroute qui ont renoncé à penser et qui se contentent de répéter des formules incantatoires et surannées pour éviter de répondre aux questions brûlantes du présent.

Obtenir la liberté c’est se convaincre soi-même que le Pacte colonial a fait son temps. La liberté signifie pour les refondateurs mettre fin aux relations anti économiques entre la France et nous, qui empêchent les autres nations et les autres investisseurs de venir chez nous en grand nombre, car ils se sentent en insécurité juridique dans les affaires, avec un environnement de droits acquis liés à notre histoire coloniale. 

Cela veut aussi dire la démocratie, le respect de l’état de droit ; au sens de statut ou situation dans laquelle le droit s’impose à tous les investisseurs effectifs et potentiels en Côte d’Ivoire. Il en est de même pour les acteurs de la démocratie politique : on ne peut admettre qu’un seul d’entre nous se mette au-dessus du droit. La liberté pour les refondateurs veut dire l’ouverture économique et politique, là où le Pacte propose le protectionnisme étatique et la démocratie circonscrite à l’intérieur du parti unique.

 II – Les épigones sectaires et sans originalité 

La prise de parole dans le débat politique ne doit pas se laisser submerger par des comportements issus de la Rebfondation, ce mauvais alliage biscornu entre la Refondation et la rébellion, qui s’est imposé à notre pays depuis les accords de Marcoussis. Ce n’est pas parce la Rebfondation rogne tout sur son chemin que nos intellects doivent se laisser aller à la divagation, aux coups bas et à la délation sur nos vies privées respectives. Un pays où l’élite intellectuelle sombre dans la confusion est un pays qui se perd. Un débat sérieux dans l’arène politique avec des gens non moins sérieux et qui savent de quoi ils parlent, tel est le début de la démocratie. On peut débattre démocratiquement avec passion certes, avec véhémence ; pourquoi pas ! Mais aussi avec une bonne connaissance des règles de la rhétorique et de la polémique. Un débat fructueux ne peut être une foire d’empoignes, où chacun de nous hurlerait de plus en plus fort afin de vendre sa marchandise confuse, malveillante, sans argumentaire, ni objectif, ni méthode. 

Lorsque Fraternité Matin a accepté de publier le blues de la République le 4 août 2007, les commentaires sont allés bon train. Et que n’avons-nous pas lu ? Parmi les quelques éléments intelligibles découverts dans les commentaires qui ont suivi, il y a le terme «néo-houphouëtiste». Qu’est-ce qu’un néo-houphouëtiste ? Qu’est-ce que l’houphouëtisme ? A ce jour, nous sommes toujours dans l’attente d’une réponse. Sans entrer dans les détails, on devine que l’on peut grossièrement définir le néo-houphouëtisme comme un mode de pensées et de pratiques qui se rattachent à Houphouët-Boigny. Le néo-houphouëtiste considère que Houphouët-Boigny est sa propriété à lui, de façon exclusive, et que se réclamer du premier Président de la République de Côte d’Ivoire est un devoir en soi pour lui. Pour ceux qui se réclament de ce courant, seuls eux ont le droit de parler de Houphouët-Boigny, de défendre Houphouët-Boigny devant l’histoire, de guerroyer en son nom devant l’Eternel, le temps et le monde. Quelle noble mission ! Mais de quel droit s’arrogent-ils ce privilège ? 

Pour ces commentateurs, l’adversaire à abattre est la Refondation alors même que le combat de la Refondation cadre bien avec le travail que Houphouët-Boigny a réalisé pendant ses mandats successifs à la tête de l’Etat de Côte d’Ivoire et qu’il n’a pas achevé. N’avons-nous pas tous chanté «Soyez béni grand nana Boigny les jeunes gens de Côte d’Ivoire vous remercient …Avec soumission, nous vous glorifions…Que le très haut rallonge votre vie…Le pari est gagné grand Houphouët-Boigny cela se confirme par des preuves convaincantes.» 

III – Le père fondateur de la Côte d’Ivoire entre deux eaux 

La Refondation n’est pas une répétition ni une caricature de l’houphouëtisme, mais un projet de dépassement de ses hésitations, contradictions et erreurs d’orientation et de méthode. Houphouët-Boigny nous aura apporté l’Indépendance, c’est un acquis fondateur de la Côte d’Ivoire moderne que nous revendiquons, mais, à l’analyse, celle-ci a été rendue virtuelle par son contraire qui n’est rien d’autre que le Pacte colonial et son corollaire la société fermée ; tandis que la Refondation milite en faveur d’une société ouverte. 

L’histoire a retenu que le premier Président de la Côte d’Ivoire a apporté l’indépendance à son pays. Cette indépendance, il l’a voulue politique et en partenariat avec la France, l’ancienne puissance coloniale dans laquelle il aura été lui-même législateur et ministre. Député communiste à l’Assemblée constituante du parlement français (1945-1946), il prononce un réquisitoire extrémiste contre le travail forcé dans les colonies françaises et parvient à faire voter la loi de suppression de cette forme d’esclavage. Puis, entre 1956 et 1961, Houphouët-Boigny sera quatre fois ministre d’Etat et trois fois ministre socialiste dans les différents gouvernements français de Guy Mollet, Maurice Bourgès-Maunoury, Félix Gaillard, Pierre Pflimlin, Charles de Gaulle et Michel Debré. Entre 1959 et 1961, il cumule pendant un moment la fonction de Premier ministre de la colonie française de Côte d’Ivoire et celle de ministre conseiller du gouvernement français pour les Affaires étrangères. Durant cette même période, il assurait également les fonctions de premier maire de la commune de plein exercice d’Abidjan (1956-1960). En d’autres temps et sous d’autres cieux, notamment en France pendant la deuxième guerre mondiale, ceux qui pactisèrent avec l’occupant nazi étaient qualifiés de «collabos» et l’histoire de France ne retiendra que cela d’eux. Mais comparaison n’est pas raison. 

L’indépendance obtenue par Houphouët-Boigny après une lutte avec la puissance coloniale était donc politique et admettait les contraintes consignées dans le Pacte colonial, qui représente l’ensemble des accords de coopération franco-ivoiriens, dans le cadre duquel Houphouët-Boigny avait accepté, à Abidjan, le 30 juin 1959, d’opérer ses choix politiques. Le Pacte colonial ne pardonne pas les erreurs. Il vous fait payer tout de suite et cash si ce sont les intérêts français qui sont menacés. Le Pacte vous permet de vivre au-dessus de vos moyens et reporte sur demain le coût de vos gaspillages d’aujourd’hui. Mort subite dans le premier cas, et mort à petit feu dans le second. Dans les deux cas, pour nous, le Pacte signifie quand même la mort. C’est du pareil au même. 

L’histoire retiendra aussi que Houphouët-Boigny aura renoncé à son idéologie initiale de communiste militant à Paris pour rejoindre les socialistes et puis après les gaullistes, à partir du moment où il lui a été garanti que le Pacte lui permettrait de mettre en pratique ses premiers amours idéologiques en Côte d’Ivoire sans en donner l’impression et tout en appartenant au groupe des pays non alignés, mais bien ancré dans le pré carré français. Du grand art dont nous payons aujourd’hui les conséquences, que l’on disait à l’époque de long terme. Elles sont pour nous la réalité quotidienne, cinquante ans plus tard. Houphouët-Boigny aura été un bon jacobin tropical. Avec la mondialisation nous découvrons comment il a été étatiste, centralisateur, interventionniste et dirigiste comme à l’époque l’on savait l’être à Moscou. 

En effet, communiste, Houphouët-Boigny l’aura été pendant tout son exercice du pouvoir. Grâce à sa méthode de dialogue politique et de «démocratie à l’ivoirienne», ses contemporains ne l’ont peut-être pas vu ainsi, et pourtant tous les ingrédients des régimes communistes à la Staline, Lénine ou Brejnev étaient réunis dans la politique d’Houphouët-Boigny. Jugez-en vous-même. Le PDCI était institué parti unique de fait en Côte d’Ivoire, comme le Parti Communiste qui en URSS l’était de jure. Les opposants étaient soit achetés après intimidation, soit envoyés en exil comme ceux des goulags de l’autre côté du mur de Berlin. L’économie, aux mains de l’Etat, était administrée de façon monopolistique, et donc aux antipodes d’une économie libérale comme certains observateurs de l’époque se plaisaient indûment à la présenter. La terre appartenait à l’Etat et la nomenklatura décida qu’elle reviendrait à ceux qui pourraient la mettre en valeur, sans à aucun moment préciser les droits de la propriété foncière pour les populations coutumièrement propriétaires, qui se voyaient ainsi spoliées de leurs patrimoines ancestraux, comme après la révolution d’octobre 1917 là-bas. Ici nous avions les plans quinquennaux, eux là bas, ils avaient le Gosplan. Le parti unique avait ses ramifications partout dans les entreprises privées. Les exportations et les importations étaient réparties, sous forme de quotas et de rentes de situation distribuées politiquement entre les barons du parti, leurs proches et leurs descendants, selon le principe de la nomenklatura soviétique. Le secteur public était vaste, avec une pléiade d’entreprises étatiques inutiles et inefficaces pour la plupart, mais qui avaient la liberté de s’endetter sur le marché international au nom du contribuable ivoirien et dont la gestion désastreuse a conduit au surendettement du pays. Comme là-bas à l’Est, le bureau politique était nommé par Houphouët-Boigny, qui désignait à son tour les membres du gouvernement et ceux du parlement avant des plébiscites au cours desquels la seule pièce d’identité ou de citoyenneté reconnue était la carte de membre du PDCI-RDA. Là-bas il y avait la Pravda, ici nous avions Fraternité Matin. 

Pendant les premières années de son indépendance, c’est un ancien gouverneur de la France d’Outre-mer, ancien parlementaire, ancien ministre français et ancien sénateur de Guinée qui a géré la Côte d’Ivoire directement en tant que Ministre du plan (1957) et Ministre des Affaires économiques et du plan de mai 1959 à août 1964. Son nom est Raphaël Saller et c’est lui qui organisa les relations entre le Trésor public ivoirien et le Trésor public français dans une convention qu’il signe avec Valéry Giscard d’Estaing, alors secrétaire d’Etat aux Finances de la métropole. A son départ de Côte d’Ivoire, Henry Konan Bédié et Mohamed Diawara se sont partagés le poste et ont conduit la Côte d’Ivoire, dix ans après, à la faillite que l’on a appelé la conjoncture (1976-1977). Nous avons tous été «conjoncturés» par l’homme qui était supposé remplacer Saller. Et après la conjoncture, il y a eu l’ajustement structurel, qui a vu le PDCI éclater lorsque, sous la pression des créanciers, l’Etat de Côte d’Ivoire s’est essayé à la libéralisation de l’économie. Le conflit entre les deux gros pontes du PDCI de l’époque, Henri Konan Bédié et Alassane Dramane Ouattara, commença d’ailleurs avec les privatisations des entreprises publiques (1990-1993). Dix ans plus tard cette crise portera le nom de rébellion et la victime sera la Refondation. 

Les jeunes générations auront certainement beaucoup de mal à comprendre ce type d’organisation, qui a prévalu de 1960 à 1990, année où Laurent Gbagbo a pu se présenter contre Houphouët-Boigny, non sans avoir essuyé des tracas de toutes sortes. Houphouët-Boigny a gagné, mais n’a changé en rien sa pratique et ses méthodes jusqu’à sa mort en 1993, malgré le discours de la Baule de son ancien collègue et camarade de l’Union Démocratique et Socialiste de la Résistance française, François Mitterrand, dont le nom sera d’ailleurs immortalisé en Côte d’Ivoire de son vivant par un grand boulevard de Cocody à Abidjan. 

IV – De la société fermée à la problématique de la rupture avancée par la Refondation 

La Refondation, au contraire, n’est pas communiste et n’aspire pas à l’être. La philosophie politique de la Refondation trouve son inspiration dans l’économie de marché avec ses valeurs sociales. Cette philosophie, adoptée par le Front Populaire Ivoirien au congrès de décembre 1994, propose aux Ivoiriens la liberté et tous les atouts de l’économie de marché. Si Houphouët-Boigny a obtenu l’indépendance politique pour la Côte d’Ivoire, la Refondation quant à elle réclame la Liberté. La reconquête de la souveraineté économique et de la liberté d’entreprendre des Ivoiriens et de tous leurs partenaires étrangers dans le cadre des lois égales de la République unitaire et indivisible de Côte d’Ivoire. Cette liberté ne peut se comprendre qu’en référence au Pacte colonial, lorsque la Refondation exige de l’ancienne puissance coloniale l’indépendance économique. 

Houphouët-Boigny lui-même était conscient qu’à un moment donné de notre histoire, nos populations auraient à exiger de l’empire français encore plus qu’une simple indépendance nominale. Il savait que l’indépendance réelle et effective restait à conquérir. Par ailleurs, l’hymne national de la Côte d’Ivoire proclame que les légions ivoiriennes remplies de vaillance doivent relever la dignité de leur pays. Ce chant national des Ivoiriens exhorte les fils et les filles de ce pays à se rassembler pour sa grandeur et sa gloire en vue d’y bâtir leur bonheur. Ce chant d’indépendance dit que le pays nous appelle pour y ramener la liberté dans la paix sans quoi nous ne pourrons y bâtir ni une patrie de la vraie fraternité, ni notre propre bonheur. Tel est le projet de la Refondation. Nul ne nous aura prévenu des dangers et pièges de cette voie. Nous le savions et comme hier Houphouët-Boigny, nous nous battons pour cet objectif. Nous ne pouvons nous contenter de faire comme Houphouët-Boigny. A nous, il a réservé de faire mieux que lui. Ceux sur lesquels il comptait pour améliorer son travail des années soixante sont les hommes et les femmes des générations actuelles. 

V – Houphouët et les rendez-vous ratés avec l’Histoire ? 

La chute du mur de Berlin a donné l’occasion à Houphouët-Boigny, comme à tous ses pairs africains, de faire ce que l’on a vu en Europe de l’Est lorsque les Allemands de l’Est et ceux de l’Ouest se sont réunifiés, abandonnant ainsi les frontières héritées des défaites militaires et tracées par l’occupant. Houphouët-Boigny, comme bien d’autres chefs d’Etat du continent, à l’instar de la plupart des régimes communistes d’Europe de l’Est, a refusé le développement politique que l’histoire lui proposait : la démocratie. Il l’a refusée de son vivant, mais elle s’est imposée après lui et malgré lui, alors qu’elle était déjà inscrite dans la première constitution de notre pays. 

Les régimes africains issus de cette période se sont installés dans des transitions démocratiques longues et chaotiques pour finir par faire de ces régimes de transitions des états permanents de gestion de pays africains. A contrario, la Refondation, au-delà de l’indépendance nominale, s’inscrit dans la logique de l’indépendance effective. Elle revendique à la fois la démocratie et la liberté. Elle continue la lutte émancipatrice de Houphouët–Boigny sans être communiste et en rompant avec le jacobinisme qu’il nous aura ramené de son expérience gouvernementale en France. 

VI – Le révisionnisme du crime colonial et le négationnisme néo-houphouëtiste 

La Refondation est une méthode et un corps de réponses aux questions léguées mais non résolues par Houphouët-Boigny et tous les acteurs de la période de la lutte pour l’émancipation de la Côte d’Ivoire entre la fin de la deuxième guerre et l’Indépendance. La Refondation est une attitude et un état d’esprit, non des discours, mais des mesures et non des injures et des ragots, mais des actes de gouvernance non haineux. Le refondateur est un patriote et un résistant au Pacte colonial. Que signifie être houphouëtiste aujourd’hui? Qu’est-ce qu’un néo-houphouëtiste? Comment ces deux catégories se définissent-elles par rapport à Houphouët-Boigny lui-même d’une part, et à la Refondation d’autre part ? 

Si certains pensent que la Côte d’Ivoire était la propriété de Houphouët-Boigny, qu’ils sont les vrais et uniques héritiers de ce dernier et qu’à ce titre, le pays devrait être mis à leur disposition par la France, ils se trompent. D’abord la Côte d’Ivoire n’a jamais été propriété de Houphouët-Boigny ; elle était la propriété volée à nos parents par la France coloniale. Elle reste d’ailleurs aujourd’hui encore, dans l’imaginaire de la classe politique française et selon les dispositions du Pacte colonial, propriété de la France. En outre, ce n’est pas à la France de donner le pouvoir à qui elle veut en Côte d’Ivoire. 

Pour les refondateurs c’est au peuple de ce pays de le faire, et selon les règles établies par sa Constitution. Aux néo-houphouëtistes, il plait de rappeler encore une fois une grande évidence, mise en vers lyriques à l’Université Cheick Anta Diop de Dakar, par le président français Nicolas Sarkozy le 26 juillet 2007, parlant de ses ancêtres qui ont colonisé l’Afrique : «Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale. Ils ont eu tort. Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l’ouverture aux autres, l’échange, le partage parce que pour s’ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l’autre, par la crainte de l’avenir. Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail.» 

C’est au peuple africain que l’on a volé et c’est lui le souverain propriétaire à qui l’on doit retourner et la liberté, et la terre, et le fruit de son travail, et sa personnalité, et son droit au libre échange, et la Société Ouverte. L’ambition de la Refondation est de nous émanciper de tous les ennemis de cette société ouverte. De quel côté se situent donc les houphouëtistes et les néo-houphouëtistes ? Sont-ils révisionnistes ou négationnistes ? Les réponses sont attendues. 

Par Pr. Mamadou Koulibaly in Fraternité Matin, le 15 Septembre 2007

Publié dans Côte d'Ivoire

Commenter cet article