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Esclavage moderne

Les Camerounais exploités des palmeraies de Bolloré 

bollor--esclavagiste.jpg 

C'est un Germinal sous les tropiques qui se joue dans la palmeraie de Kienké, dans le sud-ouest du Cameroun. Dans cette plantation de palmiers à huile de 9 000 hectares de la Société camerounaise des palmeraies (Socapalm) - filiale d'un groupe belge, Socfinal, lui-même détenu à près de 40 % par le français Bolloré aux côtés de son traditionnel partenaire, la famille belge Fabri -, les ouvriers sont en colère. Depuis novembre, ils ont plusieurs fois fait grève contre leurs conditions de vie et de travail. En retour, la police a arrêté et détenu pendant quelques jours leur leader, Michael Agbor.

«Une journée ne suffit pas pour décrire nos souffrances», assure Albert, un ouvrier. Depuis plusieurs années, il vit en permanence dans la palmeraie. Six jours par semaine, il coupe de lourds régimes de noix de palme. Sans gants pour protéger ses mains : ses paumes ont pris la couleur orange des noix que Socapalm transforme en huile de cuisine. Chaque matin, il s'entasse avec ses collègues et le matériel de coupe dans les camions, des épaves, qui s'enfoncent dans la plantation pour charger les régimes. Le soir, il doit marcher, parfois sur une quinzaine de kilomètres, pour rentrer dans un des sept campements d'ouvriers installés au cœur de la plantation.

«Esclaves»

Le tout pour pas grand-chose : il gagne 22 francs CFA pour un régime de 15 kg. En moyenne, il touche 35 000 francs CFA (environ 53 euros) par mois, ce qui ne lui permet pas de vivre décemment. Il a néanmoins plus de chance que ceux qui coupent les régimes de 10 kg pour 8 francs CFA. «Les retenues sur nos salaires sont courantes. Nous sommes souvent payés en retard voire pas du tout», précise-t-il. Albert n'est pas affilié à la sécurité sociale et n'a pas de couverture médicale. «Beaucoup voudraient partir mais ne le peuvent pas, parce qu'ils n'en ont pas les moyens et parce qu'ils attendent qu'on paie leurs arriérés de salaire», affirme-t-il. «Nous sommes les esclaves de la Socapalm», soupire un de ses collègues. Ce n'est cependant pas auprès de l'entreprise, qui contrôle 80 % du marché de l'huile de palme au Cameroun, qu'ils peuvent se plaindre : celle-ci ne les emploie pas directement, mais a passé des contrats de sous-traitance avec une soixantaine de sociétés pour la gestion de l'essentiel de la main-d'œuvre.

«Nous savons que les ouvriers ne s'en sortent pas, que leurs employeurs les paient en retard», reconnaît Marc Mutsaars, le patron de Socapalm. La situation est la même dans les autres plantations du pays, explique-t-il pour tempérer. Il assure que l'entreprise va réduire de moitié le nombre de sous-traitants pour mieux contrôler leurs pratiques. Cette mesure permettra-t-elle d'améliorer aussi les conditions de logement ? «Nous vivons comme des animaux», indique, dégoûté, Albert. Il n'y a pas d'eau, pas de sanitaires et seulement quelques heures d'électricité par jour dans le campement où il vit avec sa famille. Surpopulation, insalubrité et promiscuité font le reste du quotidien de ces vieilles baraques de bois grisâtre et étroites, collées les unes aux autres. Un hôpital, des écoles pour les enfants qui habitent trop loin de l'unique établissement scolaire de la plantation : Michael Agbor tient scrupuleusement la liste des réclamations depuis qu'il a été élu à la tête d'une sorte de syndicat, créé il y a quelques mois par les ouvriers.

«Notre messie»

Vulgaire «agitateur» pour Socapalm, il est devenu un héros dans les campements. Ses collègues, qu'il estime au nombre de 10.000, savent que son intransigeance et sa détermination face aux entreprises sous-traitantes sont exceptionnelles dans un pays où les syndicats sont systématiquement achetés. Le lendemain de son arrestation, en décembre, certains ont marché sur 15 km, jusqu'à Kribi, où il avait été amené par la police, en scandant : «No Michael, no work!» «Nous n'avons pas peur, nous sommes tous mobilisés», commente Albert. Il raconte comment l'électricité a été coupée dans son campement lors du dernier débrayage. «Qu'ils fassent grève. Quand ils auront faim, ils reviendront travailler», leur auraient répondu les patrons.

«Michael est notre messie», avouent plusieurs salariés de Socapalm, mécontents de leurs salaires et de leurs conditions de vie. De peur des représailles, ils restent cependant à l'écart des mouvements des ouvriers. Michael Agbor a fait également profil bas pendant plusieurs jours en janvier. Après que des représentants des autorités camerounaises lui ont glissé : «Si tu continues, on va te tuer.» Il venait de refuser l'augmentation de 3 francs CFA par régime proposée par les sous-traitants. Depuis, ses collègues lui ont conseillé de ne plus travailler dans la plantation.

Fanny Pigeaud
Libération
11/03/2008

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Mercredi 29 novembre 2006


C’est ce qui s’appelle donner un vigoureux coup de pied dans la fourmilière. Depuis dimanche soir, le président de la République ivoirienne semble s’être décidé à agir comme l’exige sa fonction. Serait-ce le contagieux virus Kagame ? Quelques soient les raisons qui l’y ont poussé, les actes nécessaires posés par Laurent Gbagbo étaient attendus depuis longtemps, il convient donc de les saluer.

Après avoir envoyé valser dans les hortensias le conseil d’administration et le très éphémère Directeur Général de Fraternité Matin, Léon Francis Lebry - installé au forceps par la “bannysienne’’ ministre déléguée à la Communication – et dont le règne n’aura même pas duré un mois, Laurent Gbagbo persiste et signe en décapitant la direction rebelle de la Radio Télévision Ivoirienne (RTI). Kébé Yacouba, dehors. Le conseil d’administration, dissout. La télévision d’Etat était devenue l’un des principaux outils de désinformation de la rébellion, censurant tout ce qui portait le label républicain ou patriotique. Le documentaire de Sidiki Bakaba, “La victoire aux mains nues’’, retraçant l’histoire de la Côte d’Ivoire de l’indépendance aux douloureux événements de novembre 2004, censuré. Les meetings de la paix du président de l’Assemblée Nationale dans les fiefs du RDR, censurés. Les commémorations en l’honneur des victimes tombées pour la liberté de la patrie, censurées. Les débats sur des livres révélant l’implication de la France dans le conflit ivoirien, censurés.

Fraternité Matin, avec son hallucinante formule “ni neutre, ni partisan’’, pour laquelle l’ancien directeur général Honorat de Yedagne méritait d’être éjecté depuis belle lurette, s’est mué en un insipide vecteur de vide abyssal qui ne vaut même plus le papier sur lequel il est imprimé.

Les mots sont importants. La France a mené une guerre médiatique impitoyable à l’Etat de Côte d’Ivoire depuis que la tentative de Jacques Chirac de renverser Laurent Gbagbo a échoué. A la faveur des compromis concédés ci et là par le président éburnéen, les principaux organes de presse de l’Etat ivoirien sont tombés dans l’escarcelle des assaillants.

Pour couronner la prise rebelle de la Bastille médiatique républicaine, Konan Banny a nommé une françafricaine pure souche comme ministre déléguée à la Communication. Martine Coffi-Studer n’a toujours existé que par et pour la Françafrique. En la nommant pour chapeauter les medias ivoiriens, Banny pensait pouvoir dormir sur ses deux oreilles. Mais Coffi-Studer, comme tout ce qui œuvre pour la néocolonie, n’est pas très talentueuse. Vacillant entre puérilités mensongères (peut-on oublier l’inénarrable minerve qu’elle exhiba après s’être faite soit disant gifler par un journaliste de la RTI qui refusait d’obéir à ses ordres douteux) et actes illicites comme le limogeage illégal – mais ô combien mérité de de Yedagne – elle a toujours tout faux. Aujourd’hui, sur ordre du président de la République, Coffi-Studer est sommée d’abjurer tous les actes qu’elle a posés en tant que bras armé de Banny. Dur doit être le chemin de Canossa.

Réjouissons-nous donc, citoyens ! Mais pas trop. Que Banny n’arrive pas à la cheville de Gbagbo n’est un scoop que pour celui qui a vécu sans interruption sur Mars ces dernières années. Le lilliputien politique venu de la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) s’est une fois de plus couvert de ridicule – qui aurait cru qu’il pouvait encore surpasser ses dernières sorties burlesques ? Ce n’est pas tout de vouloir jouer les gros bras, encore faut-il disposer des muscles nécessaires pour impressionner l’adversaire. Chez Banny, c’est en vain que nous les cherchons. De biceps et triceps, point. Beaucoup de graisse, mais cela n’a jamais vraiment fait peur à personne. Banny est venu pour plaire. Mais il ne fait plus l’affaire. Bye bye, mein Herr !

Maintenant, il s’agit pour Laurent Gbagbo de montrer qu’il sait aussi affronter le vrai ennemi de la paix en Côte d’Ivoire. La France. Soundjata semble être sorti de sa torpeur. Des actions déterminées, déterminantes et irrévocables s’imposent. “Si les Ivoiriens ne veulent plus de Licorne, alors Licorne partira sans condition’’, a fanfaronné il y a quelques jours le nouveau Chef d’Etat Major de l’Armée française en visite en Côte d’Ivoire, certain que comme d’habitude, Gbagbo ne saisira pas la perche tendue. Le moment est donc venu de prouver à Chirac que toutes les bonnes choses ont une fin. L’homme à la barre en Côte d’Ivoire doit regarder Chirac les yeux dans les yeux et lui dire de partir. Lui dire que les temps ont changé et que rien ne sera plus comme avant. Qu’il a le choix entre partir maintenant pour que la France puisse revenir dans le cadre d’un partenariat redéfini au bénéfice des deux parties, ou vouloir rester à tout prix, en condamnant les relations entre les deux pays à se détériorer jusqu'à atteindre les proportions de celles franco-rwandaises actuelles. L’heure n’est plus aux décisions cyclothymiques que le président ivoirien a jusqu’ici privilégiées, déroutant tout autant ses adversaires que ses partisans. La France ne comprend qu’un langage clair, ferme et cohérent. A Laurent Gbagbo de prendre ses responsabilités et d’agir comme il se doit. Il vient de faire un pas dans la bonne direction. Espérons que le saut final ne tardera pas trop. Pour qu’enfin tous les Ivoiriens puissent se retrouver et reconstruire leurs vies, leurs villages et leur pays, afin de donner naissance à une nation forte, unie et indépendante. A jamais.

Mahalia Nteby in Le Courrier d'Abidjan, 29 Novembre 2006

par Mahalia Nteby publié dans : Edito
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Lundi 27 novembre 2006

Scandale des déchets toxiques en Côte d'Ivoire - Il y a quelques mois, un navire affrété par une compagnie appartenant à un proche de Jacques Chirac entrait dans le Port Autonome d'Abidjan. Avec la complicité d'entreprises étrangères et locales et de fonctionnaires ivoiriens corrompus et/ou irresponsables, les produits toxiques qui constituaient la cargaison du navire Probo Koala ont été déversés dans plusieurs communes d'Abidjan, causant la mort de dizaines de personnes et intoxiquant gravement des milliers d'autres.

Le Premier Ministre Charles Konan Banny, après avoir honteusement présenté la démission de tout son gouvernement pour ne pas avoir à sanctionner individuellement les auteurs de cette tragédie qui en faisaient partie, a entrevu une possibilité de mettre à mal le président Gbagbo en faisant accuser ses proches et en ordonnant leur suspension immédiate, sur des bases inconnues de tous. Parallèlement, il a mis sur pied une commission d'enquête dont le rapport vient de sortir, et dont on s'aperçoit aujourd'hui qu'elle n'avait d'autre objectif que de venir étayer coûte que coûte la stratégie de déstabilisation du président par le premier ministre.

Le Courrier d'Abidjan sort un spécial de 24 pages sur le sujet ce 27 novembre 2006. Un document essentiel pour comprendre jusqu'où peuvent mener les politiques politiciennes d'apprentis hommes d'Etat imposés par la France en Côte d'Ivoire.

J'ai décidé de publier ici l'éditorial de Théophile Kouamouo relatif à cette édition spéciale, parce qu'il retranscrit exactement mon sentiment et celui de beaucoup d'autres, qui ont été affectés personnellement et de façon durable par ce scandale.

Mahalia Nteby


L'imposture comme mode de gouvernement

Le journal spécial que vous tenez entre les mains est le fruit d'un travail-marathon. Après la publication du rapport remis au Premier ministre Charles Konan Banny par la magistrate hors hiérarchie Fatoumata Diakité, nous avons très vite ressenti l'ardente nécessité de mettre à votre disposition ces 24 pages constituées du rapport vraiment intégral (encore jamais ventilé dans la presse), de nos analyses, reportages et rappels, mais aussi des «réponses» de certains des mis en cause.

Pourquoi ? Parce que le scandale des déchets toxiques a été un moment tragique particulièrement fort de l'Histoire de la Côte d'Ivoire. Avoir avec soi l'intégralité du rapport Diakité, des observations et les critiques des grands «accusés» est une nécessité relevant du devoir de mémoire.

Faisons-nous ce spécial pour «soutenir» des «camarades» mis en cause dans le scandale ? Assurément, non.

Dès que l'affaire des déchets toxiques a été éventée, notre souci a toujours été de vous informer, envers et contre tout. Les déchets toxiques ne trient pas. Ils ne sont ni de gauche ni de droite. Ils nous tuent tous de la même manière. Ceux qui les ont déversés ont un égal mépris de nos vies. De toutes nos vies.

Nous avons donc choisi le créneau du journalisme d'investigation pour traiter ce dossier. Nous avons donné la parole à une population dont la colère n'avait pas de parti politique et qui s'en prenait indistinctement à toutes les élites citées dans l'affaire. Nous avons cheminé vers la vérité, y compris en donnant la parole à un «tout-sachant», le Colonel Tibé Bi Ballou, dont le mélange de révélations et de manipulations a fait avancer l'enquête. Puisqu'il a été le signal pour que ceux qu'il accusait réagissent.

Nous avons été les premiers à faire le lien, à la suite d'une enquête minutieuse, entre le Probo Koala et la galaxie de Patrick Maugein, ami du président Jacques Chirac, Corrézien comme lui, déjà impliqué dans l'affaire de la violation de l'embargo pétrolier par l'Irak de Saddam Hussein. Après les sarcasmes habituels des complexés qui se scandalisent qu'on puisse voir la Chiraquie partout, des journaux français sérieux - pour eux - comme Libération, Le Monde, Le Nouvel Observateur et Le Canard Enchaîné, ont confirmé le résultat de nos enquêtes.

Nous avons été les premiers à nous demander pourquoi les autorités ivoiriennes ont laissé à une compagnie appartenant visiblement à un système adverse la liberté de s'installer en Côte d'Ivoire. Nous avons vilipendé les incohérences tactiques de la Refondation.

Nous avons refusé de soutenir systématiquement certains des responsables mis en cause et qui se trouvent, peu ou prou, dans la galaxie patriotique. Cela nous a valu l'incompréhension de plusieurs.

Pourquoi ce spécial donc ? Parce que, après lecture du rapport de Fatoumata Diakité, nous avons bien compris que l'on voulait faire gober une imposture à l'opinion publique ivoirienne. Faire passer la poursuite de la «rébellion administrative» pour une vertueuse opération «mains propres».

C'est au nom de l'insurrection intellectuelle contre une pensée unique perverse et manipulatrice, qui veut se poser en référentiel alors qu'elle n'est que pourriture morale, que nous publions ce spécial. Il comprend l'intégralité du rapport que vous pourrez décortiquer, et notre regard sur ce rapport. Il ne vous oblige pas à penser comme nous. Il vous donne des instruments nécessaires pour vous faire votre opinion.

Au fond, nous sommes persuadés que le scandale du Probo Koala, comme la majorité des maux qui minent la Côte d'Ivoire, vient de plusieurs maladies généralisées : le laxisme, la paresse, la légèreté, la vénalité inconsciente. Ces maux, nous les combattons. Nous publions ici un reportage de Georges Kouassi au Ghana et au Bénin. Il nous montre comment nos voisins travaillent. Comment en amont ils s'organisent pour que leur administration soit forte et méthodique. Pour que leurs populations soient protégées des flibustiers internationaux de tout poil.

Ceci dit, nous refusons que notre désir de réformes soit pris en otage par un prestidigitateur qui veut utiliser nos espérances légitimes pour nous servir une soupe imbuvable, préparée à partir de recettes d'apprenti-sorcier.

Nous savons différencier la vérité du mensonge. Fatoumata Diakité et Charles Konan Banny ne disent pas la vérité. Leur rapport est orienté et mensonger.

Nous ne disons pas que Gossio, Gnamien et Amondji sont innocents. Nous disons que leurs noms sont cités dans ce qui est, pour des raisons que nous explicitons, une cabale politicienne. Ils sont peut-être coupables. C'est un tribunal qui doit l'établir et non un gros document où vérités, mensonges, approximations et manipulations se côtoient. Mais comme le veulent le droit et la morale républicaine, ils sont présumés innocents tant que leur culpabilité n'est pas établie par un jugement équitable.

Théophile Kouamouo in Le Courrier d'Abidjan - Edition Spéciale - 27 Novembre 2006

par Mahalia Nteby publié dans : Côte d'Ivoire
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Samedi 25 novembre 2006


Mon choix est fait. S’il ne devait en rester qu’un, ce serait Paul Kagame. Hier, en fin d’après-midi, la sentence est tombée. Le Rwanda a rompu ses relations diplomatiques avec la France. Paul Kagame, par la voix de son ministre des Affaires Etrangères Charles Murigande, a donné 24 heures à l’ambassadeur de France pour quitter le territoire rwandais. Le reste du personnel de l’ambassade a 72 heures pour plier bagages. Toutes les institutions françaises, comme le Centre Culturel, l'école et le lycée français de Kigali, doivent également fermer leurs portes dans le même délai.

On le dit austère, je le trouve concis, direct, sans fioritures. Nul lyrisme si propre aux hommes politiques africains de filiation francophone. ’’Right to the point’’. Droit au but. Kagame ne consulte pas, Kagame n’hésite pas. Il dit ce qu’il a à dire quand il y a quelque chose à dire. Et surtout, il fait ce qu’il a à faire quand l’action est requise.

Son peuple a été traumatisé, quasiment éradiqué à cause de la France et de ses minables intérêts géostratégiques. Lui, qui a été chassé de son pays avec ses parents en 1960, lors des premières persécutions antitutsis, sait ce que son peuple a vécu et quels traumatismes lui ont été infligés par une clique d’exterminationnistes Hutus soutenus militairement, financièrement, médiatiquement et diplomatiquement par la France. Il sait qu’il ne peut pas se permettre de proroger les souffrances de ses concitoyens sous prétexte de ne pas vouloir se faire coller une étiquette d’extrémiste. Les Français en ont fait une spécialité: ils commettent toutes sortes d’exactions, puis, lorsque leurs plans cousus de fil blanc échouent lamentablement (mais malheureusement toujours en causant des centaines milliers de morts parmi les Africains), ils accusent ceux qui ont osé leur résister des pires turpitudes: Gbagbo est un fasciste à la tête d’escadrons de la mort, Kagame est un génocidaire. Qui a oublié la version française ’’des génocides’’ rwandais, sous entendant que les Tutsis avaient été tout autant victimes que bourreaux ?

Le hasard fait bien les choses. Mercredi, peu après que nous ayons établi la tradition génocidaire de la France dans les colonnes du Courrier d’Abidjan (cf. Les monstres se suivent et se ressemblent), une dépêche tombait. Le juge français Bruguière délivrait des mandats d’arrêt internationaux à l’encontre du président rwandais et de neuf de ses proches, accusés ’’d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste, de complicité d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste, d’association de malfaiteurs en vue de commettre des actes terroristes’’, relativement à l’attentat contre l’avion du président rwandais Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, lors duquel celui-ci – concepteur d’une épuration ethnique qui n’a d’égale que celle des Juifs par Hitler – perdit la vie, et qui servit de signal de départ à l’extermination d’un million de Tutsis et de Hutus modérés en cent jours.

Réagissant immédiatement à cet acte aussi bien offensant, insultant que grotesque, le gouvernement rwandais a aussitôt rappelé son ambassadeur en France en consultation à Kigali jeudi. Dans la même journée, le Quai d’Orsay faisait une déclaration ’’qui tendait à apaiser les tensions’’, selon les medias hexagonaux, et annonçait que l’ambassadeur de France allait ’’rester en poste pour garder les canaux du dialogue ouverts’’ afin de préserver la discussion et la coopération avec le Rwanda. Quelle arrogance ! La France peut donc décider de rester là où elle est indésirable, parce qu’elle est membre permanent du conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies, et qu’elle peut faire la pluie et le beau temps dans son soi-disant pré carré africain ? Ce n’est pas parce que certains pays se plient à cette dictature, en autorisant sans broncher le séjour sur leur sol de militaires français qui assassinent des citoyens aux mains nues, et de diplomates qui éructent à longueur de journée des accusations et des insanités à l’égard des plus hautes autorités du pays qui les héberge, que cela doit être irréversible.

Splendide Kagame, qui a cloué la France au pilori. Paris voulait rester au Rwanda, Paul Kagame a fait expulser l’ambassadeur français, comme il le fallait. Un aller simple pour Paris. Hier, Kagame a montré à ses pairs africains encore hésitants qu’ils peuvent traiter d’égal à égal avec la France. Il a prouvé à tous ceux qui en doutaient, qu’un grand sens de la stratégie n’est pas incompatible avec une rapidité d’action. Enfin un président qui agit au lieu de réagir ! Enfin un homme qui prend ses responsabilités sans hésiter, en faisant la fierté de toute l’Afrique ! Et qui démontre que dorénavant, les relations entre les ’’grandes puissances’’ et les ’’petits pays’’ peuvent et doivent s’établir sur un pied d’égalité.

Le Rwanda a rompu ses relations diplomatiques avec la France. Qu’est-ce que c’est jouissif ! Le 24 novembre 2006 est un grand jour pour l’Afrique. Merci, monsieur Kagame ! Vous êtes, de loin, notre héros !

Mahalia Nteby in Le Courrier d'Abidjan, 25 Novembre 2006

par Mahalia Nteby publié dans : Edito
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Dimanche 19 novembre 2006


«Dans ces pays-là, un génocide, ce n’est pas trop important» François Mitterrand à propos de l’extermination en cent jours d’un million de Tutsis par le gouvernement Hutu rwandais soutenu par l’Etat français

La France peut se prévaloir d’un curriculum interminable de contrée génératrice de massacres et de génocides. De Napoléon Bonaparte à Jacques Chirac, en passant par Charles de Gaulle et François Mitterrand, beaucoup de chefs d’Etat français ont contribué au naufrage d’une nation que l’on disait autrefois hautement civilisée. Comment un pays, qui a tant de sang sur les mains et tant de cadavres dans ses placards, peut-il se permettre de s’ériger en parangon de vertu donneur de leçons ? D’où vient-il qu’un pays comme la France, qui s’autoproclame patrie des Droits de l’Homme, développe une telle admiration morbide pour les tueries et les génocides ?

Témoignages essentiels

Les souffrances endurées à regarder les indispensables «Tuez-les tous» de Raphaël Glucksmann, «La victoire aux mains nues» de Sidiki Bakaba, «L’assassinat de Félix Moumié. L’Afrique sous contrôle» de Frank Garbely, «1802, l’épopée guadeloupéenne» de Christian Lara ou «Seigneur de guerre» d’Andrew Nicoll, à défaut de fournir une explication formelle, confrontent le spectateur à une irrespirable réalité. Impossible d’en ressortir indemne, parce que les heures passées à ingurgiter des abominations historiquement justes et vérifiées, en tanguant entre fascination et répulsion jusqu’à tomber dans le gouffre d’une impuissance nauséeuse, finissent par provoquer un sursaut de révolte, tout au moins chez les victimes des exactions perpétrées et leur descendance. Ces films et documentaires, véritables coups de poing dans l’abdomen, interpellent, en posant un regard froid sur un cynisme d’Etat sans limites. Et ils soulèvent également la problématique de la responsabilité individuelle et collective.

En 2006, la culpabilité du peuple français dépasse de loin celle de l’Allemagne nazie

Plus de soixante ans après la mort d’Hitler et la fin de la IIème guerre mondiale, les Allemands portent encore sur leurs épaules l’opprobre de la Shoah. Mais le peuple français, voyeur des crimes repoussants dont ses dirigeants sont les artisans et qui se perpétuent jusqu’à ce jour, demeure impavide. Il est intéressant d’observer la réaction des citoyens français ordinaires, qui consiste à rejeter sur leurs hommes politiques et sur eux seuls, la responsabilité de cette inhumanité récurrente, des horreurs commises et du déshonneur, quand ceux-ci sont trop criards pour être occultés. La lâcheté, l’aveuglement, l’indifférence dont l’opinion publique française fait preuve quotidiennement démontrent, plus qu’un renoncement, une ambition irrépressible à se donner l’image d’un peuple supérieur aux autres. L’Etat français, fort de l’assentiment silencieux de ses populations, a revu et corrigé le principe nietzschéen du surhomme: s’appliquant aux Africains, il a crée le concept du «non-homme». Et l’effrayant parallélisme entre la France d’aujourd’hui et l’Allemagne national-socialiste d’Adolf Hitler ne s’arrête pas là.

Malgré cinq siècles d’implication de la France dans la déportation esclavagiste (Guadeloupe, Haïti), les expéditions coloniales en Afrique, les hécatombes (Algérie, Cameroun, Côte d’Ivoire, Madagascar, Nigeria, Rwanda) et les meurtres (Ben Barka, Félix Moumié, Dulcie September), l’opinion gauloise se refuse encore et toujours à briser ses propres tabous et persiste à se confiner dans une posture faite d’infantilisme, d’irresponsabilité et de complicité devant des crimes atroces exécutés en son nom, entraînant inévitablement sa damnation dans la psyché des Africains. Alors que les Allemands d’hier et d’aujourd’hui reconnaissent leur culpabilité collective dans la mise en oeuvre du judéocide initié par Hitler, le monstrueux peuple frère français, lui, dans l’amnésie, la cécité et l’impunité, reconduit ad vitam aeternam son inhumanité et le nihilisme exterminateur de ses gouvernants envers l’Afrique. A l’hideuse réalité, les Français privilégient de succomber à la propagande d’Etat, qui leur fait croire en la bonté de la France envers ces «pauvres nègres», qui n’ont rien à manger, rien dans la tête et ne savent que s’entretuer.

Charles de Gaulle, machine à tuer du nègre et du maghrébin 

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Depuis des siècles, la politique française en Afrique laisse derrière elle un malodorant et sanglant sillon. Elle fait usage de toutes les formes de guerres – la diplomatique, la militaire, la logistique, la médiatique, la financière – contre des Etats et des peuples qui, bien qu’ils soient considérés comme quantités négligeables dans l’imaginaire populaire hexagonal, sont d’une importance capitale pour les intérêts géostratégiques et la stabilité économique de la France.

Le 8 mai 1945, à Sétif, Guelma, Kherata et Djidjelli en Algérie, le gouvernement français issu de la Résistance et dirigé par Charles de Gaulle va exercer une dantesque répression en faisant tuer 45 000 Algériens dont le crime est d’avoir oser manifester pour réclamer leur indépendance. Plus tard, le 17 octobre 1961, ce sont plus de 325 ressortissants Algériens qui sont massacrés à Paris par la police française sur ordre du préfet Maurice Papon, pour avoir protesté contre l’instauration d’un couvre-feu sélectif ne concernant que «les Français musulmans d’Algérie».

Alors que de Gaulle préside encore aux destinées de l’Hexagone, le feu tombe du ciel sur le quartier Congo à Douala le 24 avril 1960. Soupçonnant la présence de plusieurs combattants du mouvement indépendantiste de l’Union des Populations du Cameroun (UPC), les forces françaises bombardent le quartier au napalm, condamnant à mort tous les habitants. Ceux qui tentent de fuir l’incendie sont aussitôt abattus par les troupes qui encerclent le quartier. Plusieurs milliers d’enfants, de femmes et d’hommes périssent en quelques heures, et leurs corps sont rapidement jetés dans des puits. Le lendemain matin, le quartier Congo est un no man’s land.

Par la suite, pour casser la résistance qui s’est repliée dans les massifs de l’Ouest du pays, un officier français, le colonel Lamberton, s’attache à déclencher une névrose collective en mettant en doute la légitimité de l’appartenance des Bamiléké au paysage ethnique camerounais. «Le Cameroun s'engage sur les chemins de l'indépendance avec dans sa chaussure un caillou bien gênant. Ce caillou, c'est la présence d'une minorité ethnique, les Bamiléké, en proie à des convulsions dont ni l'origine ni les causes ne sont claires pour personne. Sans doute, le Cameroun est-il désormais libre de suivre une politique à sa guise et les problèmes Bamiléké sont du ressort de son gouvernement. Mais la France ne saurait s'en désintéresser. Ne s'est-elle pas engagée à guider les premiers pas du jeune État et les problèmes, ne les lui a-t-elle pas légués non résolus?» Sous la houlette de Jacques Foccart, éminence grise de de Gaulle en matière de gestion des affaires africaines, qui commandita l’assassinat à Genève du leader de l'UPC Félix Moumié, une campagne militaire est menée dans l’Ouest du Cameroun, qui conduit à la quasi éradication de toute une tribu. Selon l’un des acteurs de ce carnage, le pilote d’hélicoptère français Max Bardet «En deux ans, de 1962 à 1964, […] ils ont massacré de 300 000 à 400 000 personnes. Un vrai génocide. Ils ont pratiquement anéanti la race. Sagaies contre armes automatiques, les Bamiléké n'avaient aucune chance». Pierre Guillauma, ministre français des Armées de l’époque, qualifiera plus tard de «convenable» l’écrasement de la révolte Bamiléké par le corps expéditionnaire français appuyant l’armée d’Ahmadou Ahidjo, désigné par Paris comme président du Cameroun. Quant à Pierre Messmer, alors Haut-Commissaire, c’est avec une jubilation non dissimulée qu’il admet l’existence de «camps de regroupement» en pays Bassa (Sanaga Maritime au Cameroun), suivant le modèle des camps de concentration allemands: «C’était des camps avec des barbelés. Vous savez, j’avais été prisonnier quelques temps dans un camp en Allemagne, alors je savais comment ça se passait», déclare-t-il au réalisateur suisse Frank Garbely en éclatant de rire.

En 1966, de Gaulle décide d’encourager les sécessionnistes biafrais. En effet, pour l’Elysée, un morcellement du Nigeria offre non seulement une opportunité de freiner l’ingérence soviétique aux portes de sa «zone d’influence», mais surtout une nouvelle source d’approvisionnement en pétrole, la France étant devenue particulièrement dépendante depuis la «perte» de l’Algérie. Sous couvert d’une action «humanitaire», et avec l’aide de ses serfs Félix Houphouët-Boigny de Côte d’Ivoire et Albert (Omar) Bongo du Gabon, Foccart fait livrer des armes aux Biafrais huit mois avant leur déclaration d’indépendance (un DC4 en transportant s’écrasera d’ailleurs le 11 octobre 1966 au Cameroun). Malgré le fait qu’elle la sache vouée à la défaite, la France soutient jusqu’au bout la guerre du colonel Ojukwu contre l’armée nigériane, qui se soldera par plus d’un million de morts.

François Mitterrand, incarnation du Mal absolu
En s’affranchissant de toute possibilité d’être condamnés, le peuple et les gouvernements successifs français s’attribuent de facto le droit de récidiver à l’infini l’exercice et la banalisation du Mal. Mieux que tous les chefs d’Etat français qui l’ont précédé, Mitterrand fait preuve d’une terrifiante lucidité à décider et à appliquer l’horreur, dès lors qu’il s’agit de l’Afrique.

En 1986, alors que le régime d’apartheid est frappé d’un boycott international consécutif au massacre des écoliers de Soweto, la France livre, avec l’aide des autorités ivoiriennes de l’époque, armes, pétrole, charbon et technologie nucléaire à P.W. Botha, président raciste d’Afrique du Sud. La représentante de l’African National Congress (ANC) en France, Dulcie September, en possession d’informations explosives sur ce trafic, devient un danger pour le gouvernement français. Elle est tuée à bout portant de cinq balles le 29 mars 1988, après que le ministre de l’Intérieur français de l’époque, Charles Pasqua, lui ait refusé une protection policière malgré les menaces dont elle avait fait l’objet. D’après l’enquête de la journaliste hollandaise Evelyne Groeninck, l'assassinat a été commis par Jean-Paul Guerrier, adjoint de Bob Denard, le mercenaire agréé de l’Etat français, cheville ouvrière de la plupart de ses coups fourrés et manigances inavouables en Afrique. Il aurait été commandité par un service sud-africain en liaison avec la DGSE. Grâce à la disparition opportune de Dulcie September, la France mitterrandienne a pu éviter des révélations compromettantes sur son contournement du boycott du régime de l'apartheid décidé par l'ONU et sur le fait qu’elle était devenue le premier fournisseur d’armes de Pretoria.

Mitterrand a été très proche d’un des principaux collabos français pendant l’occupation allemande: René Bousquet, secrétaire général à la police de Vichy. Serait-ce ces expériences vichyssoises qui lui ont donné l’envie de mettre en œuvre son génocide à lui, et d’accomplir l’impensable ? Toujours est-il que son action sur le continent Noir fut aussi ravageuse pour les Africains que celle d’Hitler le fut pour les Juifs. Un petit pays d’Afrique australe allait devenir son terrain de jeu.

Dès l’indépendance du Rwanda, les Tutsis, ethnie minoritaire représentant 10% de la population, sont victimes d’un véritable apartheid et obligés de fuir dans les pays voisins. Après avoir à plusieurs reprises tenté un retour dans leur pays, les Tutsis se dotent, à la fin des années 80, d’une organisation politico militaire, le Front Patriotique Rwandais (FPR), auquel se joignent des opposants Hutus modérés, qui lance, depuis l’Ouganda, ses troupes à l’assaut du régime ethno raciste de Juvénal Habyarimana, le 1er octobre 1990. «Il y a avait plusieurs options: premièrement, rester des réfugiés et des apatrides perpétuels; deuxièmement, continuer à espérer qu’un jour, la communauté internationale résoudrait le problème ou enfin, faire face à la triste réalité et comprendre que, l’oppression étant exercée par la force, il fallait s’y opposer par la force», explique Paul Kagame, chef du FPR et actuel président de la République rwandaise.

Pendant les quatre années qui suivent, Habyarimana et les siens mettent tout en œuvre pour transformer une guerre politique en une guerre raciale, qui opposerait Hutus et Tutsis. Et pour cela, ils ont des alliés de choix: le président français François Mitterrand, qui co-produira sans état d’âme le dernier génocide du 20ème siècle; le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies Boutros Boutros-Ghali, qui inondera la communauté internationale de contrevérités et d’euphémismes scandaleux; et le sous-secrétaire général responsable des opérations du maintien de la paix à l’ONU, Kofi Atta Annan, qui , en avril 1994, opposera une fin de non recevoir sans appel à la demande de renforts qu’avait émise le commandant de la Mission des Nations Unies au Rwanda (MINUAR), le général canadien Roméo Dallaire, pour pouvoir démanteler des caches d’armes suffisamment importantes pour tuer 1000 Tutsis en vingt minutes: «Il doit être bien compris que si la MINUAR est en mesure d'offrir de l'aide ou de l'assistance dans de telles opérations, elle ne peut pas, je le répète, elle ne peut pas jouer un rôle actif dans leur exécution. Le rôle de la MINUAR est strictement un rôle de surveillance.»

Prenant pour prétexte la défense de l’influence française en Afrique, François Mitterrand fournit une aide totale au régime fasciste d’Habyarimana. Depuis son arrivée au pouvoir en 1981, il entretient des rapports très étroits avec les dirigeants du Rwanda, qui se situe à la limite de la sphère anglophone et qui commande l’entrée au Zaïre et à toutes ses richesses. Son fils, Jean-Christophe, qui dirige la cellule africaine de l’Elysée, se rend d’ailleurs très souvent à Kigali. «On constatera une complicité incroyable, un compagnonnage auquel on ne comprendra rien entre Jean-Christophe Mitterrand, fils du Président français, et Jean-Pierre Habyarimana, fils du Président rwandais», témoigne Thérèse Pujolle, chef de la mission française de coopération civile à Kigali de 1981 à 1984. Ainsi, faisant suite à la demande du dictateur putschiste, la France s’engage directement aux côtés de l’armée rwandaise à travers l’opération Noroît et freine momentanément l’offensive militaire du FPR d’octobre 90. Parallèlement, les forces françaises forment et encadrent l’armée hutu, qui elle-même entraîne la jeunesse du parti au pouvoir, organisée en milices de la mort, les Interahamwe et les cellules «d’autodéfense» créées dans les villages. Concomitamment, le Crédit Lyonnais prête les fonds nécessaires à l’achat des armes (machettes et fusils) pour procéder à l’anéantissement des Tutsis.

L’entourage d’Habyarimana se radicalise de plus en plus. A travers la Radio Télévision des Mille Collines, porte-voix des terroristes radicaux du Hutu Power, dirigée par Ferdinand Nahimana et co-financée par l’épouse du président, la haine est propagée, les appels aux meurtres et aux massacres lancés. Même le président Habyarimana est menacé ouvertement, parce que subitement trouvé trop modéré. La radio annonce, à mots couverts, son assassinat pour Pâques 1994 et demande aux Hutus d’être prêts pour une action de grande envergure. Et en effet, l’avion de Juvénal Habyarimana est abattu alors qu’il atterrit sur Kigali le 6 avril 1994. C’est le signal de départ, le prétexte opportun pour «un génocide sans importance», dixit François Mitterrand, mais minutieusement préparé de longue date et qui coûtera la vie à un million de personnes en cent jours.

Pour Mitterrand, le jeu du pouvoir devient la toile de fond d’un projet politique qui lui-même n’est plus la finalité, mais la justification de comportements et de jeux d’alliances horribles. Dès le départ, il adhère au principe du génocide. En janvier 1992 à Paris, Paul Dijoud, directeur des affaires africaines et malgaches au Quai d’Orsay, dont l'adjoint est l'actuel Premier Ministre français Dominique de Villepin, s’adresse en ces termes à Paul Kagame: «Vous devez arrêter de combattre et laisser Habyarimana vous absorber et régler vos problèmes. Tout d’abord, vous ne pouvez pas vaincre les forces gouvernementales et prendre le pouvoir; vous perdez votre temps. Mais de toute façon, si jamais vous arriviez à Kigali et preniez le pouvoir, vous ne trouveriez plus aucun des vôtres en vie.»

La France ne se contente pas seulement d’être l’unique pays occidental à reconnaître la légitimité du Gouvernement Intérimaire exterminationniste antitutsi; elle va le co-constituer lors de réunions qui ont lieu dans les locaux de l’ambassade de France à Kigali. Elle déclenche l’opération Amaryllis (dirigée par le général Poncet, que l’on retrouvera plus tard à la tête de l’opération Licorne en Côte d’Ivoire), officiellement pour évacuer quelques 1500 Européens, et plus discrètement, les piliers du Hutu Power, (parmi lesquels la veuve Agathe Habyarimana, dure parmi les durs du régime) mais dont l’objectif réel est la livraison d’armes aux génocidaires Hutus. Des officiers français prennent une part active à l’ethnocide sur le terrain. Mobilisées par l’extermination des Tutsis, les forces gouvernementales, assistées par les troupes françaises, sont incapables de freiner l’avancée de l’armée de Kagame. Le choix politique de l’axe Kigali-Paris est clair: le génocide doit primer sur le conflit militaire avec le FPR. L’avancée victorieuse des troupes Tutsis fait cesser les massacres, mais est un cauchemar pour l’Elysée. Mitterrand envisage alors d’entrer frontalement en guerre contre la seule force qui met fin au génocide, et met sur pied l’opération Turquoise, une mission «humanitaire» des plus douteuses. Déploiement d’avions Jaguar et Mirage, d’hélicoptères d’attaque, de centaines de véhicules blindés, de gros mortiers, mais très peu de matériel nécessaire à la conduite d’une mission humanitaire. Renonçant finalement à attaquer le FPR à Kigali, les militaires de l’opération Turquoise, qui sont acclamés et fêtés par les génocidaires, protègent le repli de l’armée défaite Hutu et permettent un exil salvateur vers le pays du très francophile Mobutu, le Zaïre. Comme dernière mesure de rétorsion contre ceux qui ont contrecarré son gigantesque plan d'épuration ethnique, la France bloquera toute aide financière de la Banque Mondiale et de l'Union Européenne au nouveau gouvernement Tutsi de Kigali jusqu'au 25 novembre 1994.

Sous la direction de François Mitterrand, la France, pendant quatre ans, s’est rendue coupable de génocide, d’entente en vue de commettre un génocide, de complicité de génocide et de crime contre l’humanité. Le génocide est un crime qui interpelle l’humanité dans son ensemble; reconnaître son existence est un devoir qui s’impose à tous, car la nier revient à en banaliser l’horreur. Reconnaître sa responsabilité dans la perpétration d’un génocide ou d’un massacre à grande échelle et en accepter la sanction est non seulement le premier pas vers la rédemption, mais évite également d’insulter la mémoire des victimes et permet à ceux qui ont survécu aux actes de barbarie de commencer à faire leur deuil et à se reconstruire.

Interrogé sur l’absence de résipiscence de l’Etat français quant à sa grave implication dans le dernier génocide du XXème siècle, Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée au moment des faits et personnage aussi nuisible que Jacques Foccart, se gausse de cette «espèce de mode un peu religieuse, cette manie de la confession». Il y aurait eu tellement d’horreurs commises depuis la nuit des temps que l’on pourrait passer des journées entières à se repentir; il y a mieux à faire. Alain Juppé, ministre des Affaires Etrangères du gouvernement de cohabitation français pendant le génocide – celui que Jacques Chirac appelle affectueusement «le meilleur d’entre nous» – va plus loin: «Je conçois un sentiment de légitime fierté dans la manière dont la France a montré l’exemple. Il m’était arrivé dans ma vie politique de faire des erreurs. Dans ce cas précis, si c’était à refaire, je le referai exactement de la même manière, avec la même conviction, avec le même enthousiasme».

Jacques Chirac, le néant malfaisant
Cette effarante politique françafricaine qui a généré un million de morts en trois mois au Rwanda et qui est fièrement revendiquée par les proches du successeur de François Mitterrand à la tête de l’Etat français, augure à bien des égards des méthodes que Jacques Chirac va employer pour se débarrasser de ceux qui voudraient remettre en cause le «pré carré français» en Afrique. Et cela ne va pas tarder.

Pour Jacques Chirac, l’Africain est un objet, inanimé et donc sans âme, dont les odeurs l’importunent et qui n’est «pas mûr pour la démocratie». Il ne saurait donc accepter qu’un petit professeur d’histoire et de géographie, devenu président du joyau ivoirien en gagnant des élections qu’il n’a pas lui-même organisées, après trente ans d’opposition «pacifiste» à son grand ami Houphouët-Boigny, remette en cause l’ordre établi par des accords signés le 24 avril 1961, et désormais connus sous le nom de Pacte colonial.

C’est pourtant ce que va faire Laurent Gbagbo. Pendant ses années d’opposition, d’exil et de prison, où il séjourne régulièrement - ainsi que sa famille - sur ordre d’Houphouët-Boigny, il a eu le temps de peaufiner un projet de gouvernement pour le jour où lui et sa formation politique, le Front Populaire Ivoirien (FPI), gagneront les élections. Ecole gratuite, assurance maladie universelle, décentralisation, liberté de la presse, octroi des grands contrats d’exploitation des matières premières et de construction sur appel d’offre au mieux disant – ce qui revient quasiment à exclure les sociétés françaises – … Le projet de Gbagbo est résolument afrocentriste et met en danger les intérêts de la France.

Pour écarter l’impénitent, Chirac est prêt à aller jusqu’au bout de la logique génocidaire de la politique africaine de la France qui prévaut depuis d’innombrables générations, même si, au début du «conflit» qui l’oppose à Laurent Gbagbo, il n’envisage à aucun moment que le coup d’Etat qu’il prépare par le Mali et le Burkina Faso interposés, puisse durer plus de quelques jours avant d’aboutir. Encadrement et formation d’une armée, livraisons d’armes, organisation de la propagande, instrumentalisation de l’humanitaire et des médias, tout est prêt. Une opposition politico-militaire est créée. La France finance la formation et l’armement de ceux qui sont chargés de déposer le régime Gbagbo, pendant que le Burkina Faso, dirigé par le très fiable assassin Blaise Compaoré, leur fournit gîte, couvert et bases d’entraînement. Pendant ce temps, une infernale machine de propagande digne de Goebbels se met en marche. On invente une menace d’ethnocide religieux des Sudistes majoritairement chrétiens contre des Nordistes principalement musulmans. Relayée dans toutes les instances internationales, cette allégation se grave dans l’imaginaire collectif occidental et même mondial. La Radio Télévision des Mille Collines de l’Etat français, Radio France International (RFI), effectue le même travail de préparation de massacre et d’appels à la violence. Une véritable opération de terrorisme médiatique mensonger est déroulée, incluant également des chaînes publiques et privées de télévision françaises, les agences de presse AFP et Reuters ainsi que des journaux à priori sérieux comme Le Monde, Libération, Le Figaro.

Le 19 septembre 2002, alors que comme par hasard, plusieurs dizaines de journalistes et reporters français sont arrivés quelques jours auparavant à Abidjan, le mot d’ordre est lancé et les assaillants attaquent dans tout le pays. Plus de 300 morts en une journée, rien qu’à Abidjan. Le président est à Rome; cette fois, il ne sera pas nécessaire d’abattre un avion. Il suffit qu’il reste hors de son pays, et il aura la vie sauve. Chirac se fend donc d’un coup de téléphone pour lui garantir un exil doré en France, comme si tout est joué d’avance. Mais Gbagbo rentre à Abidjan et le scénario un peu simpliste de Chirac s’écroule comme un château de cartes. Il convoque les acteurs de la crise (ses hommes de main comme ses adversaires) dans un centre du rugby de la banlieue parisienne, à Marcoussis. Tous les participants vont signer des accords visant à dépouiller le président élu de ses pouvoirs, sauf l’Etat ivoirien, qui n’y est pas représenté.

Chirac n’est pas moins malfaisant que ces prédécesseurs, mais il n’a aucun talent. Et l’éminence grise de de Gaulle, Jacques Foccart, qu’il avait réactivé juste après son accession à la magistrature suprême, pour pallier à son manque flagrant de sens stratégique, est décédée depuis quelque temps. Les années passent, Gbagbo est toujours en place, Chirac perd patience et décide alors de tomber le masque. Puisque les Ivoiriens sont incapables de s’entretuer comme prévu, alors l’Etat français va prendre lui-même les choses en main. Les troupes françaises, au sein de l’opération Licorne, sont officiellement là pour faire «respecter une zone de confiance entre le nord et le sud du pays». Mais elles vont plutôt distribuer des armes et distiller la haine ethnique dans la zone de repli des «rebelles», sous le couvert d'actions humanitaires comme la distribution de médicaments. Et,  pendant quatre jours, du 6 au 9 novembre 2004, comme au Rwanda, les militaires français tirent à bout portant sur des civils ivoiriens non armés. Un massacre. En plein jour, filmé et diffusé en mondovision par – sublime ironie – des caméras de télévision française. Ils attaquent également la résidence du chef de l’Etat, pour en finir une fois pour toutes. Mais là aussi, ils échouent. Comme au Rwanda, l’armée française encadre, protège et exfiltre les auteurs d’exactions en tous genres, viols, tortures, braquages, assassinats, quand ils n’en sont pas eux-mêmes les auteurs. Comme au Rwanda, ils s’appuient sur l’Organisation des Nations Unies pour légitimer leur barbarie méphistophélique. L’homme qui avait refusé d’envoyer au Rwanda des troupes onusiennes supplémentaires qui auraient pu empêcher le génocide des Tutsis, Kofi Annan, est devenu entre temps Secrétaire Général de l’ONU et le meilleur allié de la Chiraquie. Mais malgré tous ces efforts, malgré cette coalition de puissances meurtrières, malgré les moyens gigantesques investis dans cette guerre totale que mène Jacques Chirac contre la Côte d’Ivoire nouvelle, la France ne parvient toujours pas à ses fins, bien qu’elle s’obstine à ne pas jeter l’éponge. Chirac est un monstre conscient, qui ne regrette rien, si ce n’est de ne pas encore avoir pu aller au bout de la mission destructive qu’il s’est assignée.

Un jour, les Erinyes s’abattront sur les citoyens français

Etablir une comparaison entre l’acte meurtrier d’Oradour-sur-Glane par les Allemands en 1944, le rayage de la carte du quartier Congo au Cameroun par les hommes de de Gaulle en 1960 et le massacre d’Ivoiriens devant l’Hôtel Ivoire par la force française Licorne en 2004 peut paraître intolérable à la sensibilité hexagonale, mais il est évident que pour les victimes, il n’y a aucune différence. La France abhorre que l’on remue son passé qui laisse trop souvent remonter à la surface les actes nauséabonds qui jalonnent son histoire. Pourtant, comme à Faust, une main lui a été tendue à plusieurs reprises pour qu’elle puisse se racheter. Mais épouvantable et entêtée, elle l’a toujours refusée.

Aucune nation, aussi démocratique soit-elle, n’est à l’abri de telles abominations, qui sont certes pensées et planifiées par des intellectuels, des énarques, de politiques, des économistes, mais bel et bien admises et avalisées par des hommes ordinaires. Les contribuables français sont descendus par centaines de milliers dans les rues pour manifester contre la guerre annoncée des Etats-Unis en Irak. Mais aucun ne s’est levé pour s’ériger une seule fois contre les afrocides itératifs exécutés en son nom, avec son argent, par ses dirigeants sur les terres d’Afrique, dont les richesses sont pillées pour lui permettre de bien vivre, pendant que les propriétaires légitimes, spoliés, arrivent difficilement à survivre, quand ils ne sont pas tout simplement éliminés. Alors que l’Etat français a brutalement et sciemment ôté la vie à plusieurs millions d’Africain(e)s – et continue de le faire –, l’opinion publique hexagonale, endoctrinée, feint d’être frappée d’aphonie, d’amnésie, d’agnosie et de cataracte sélectives, pour mieux faire perdurer une tradition d'Etat de révisionnisme et de négationnisme.

Les Français seront-ils un jour capables de détruire l’essence même de la cruauté qui les caractérise ? «Hitler, Himmler, Heydrich deviendront des noms comparables à Napoléon, Robespierre ou Saint Just» avait prophétisé Jean Amery, philosophe juif autrichien rescapé d’Auschwitz (1912-1978). Aujourd’hui, on peut ajouter de Gaulle, Mitterrand et Chirac à cette liste démoniaque, eux qui, grisés par leur pouvoir, ont accompli l’insoutenable en transgressant naturellement leurs devoirs d’humanité envers l’Afrique et le reste du monde.

Mahalia Nteby in Le Courrier d'Abidjan, 22 Novembre 2006 

par Mahalia Nteby publié dans : Grands dossiers
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Jeudi 9 novembre 2006



Analyse - Le Président ivoirien Laurent Gbagbo vient de battre son homologue français aux points dans l’arène onusienne. Mahalia Nteby analyse les raisons de la victoire du Petit Poucet éburnéen et donne un aperçu du chemin qui reste à parcourir pour la parachever.

«Nous ne sommes pas encore libres; nous avons seulement atteint la liberté d’être libres» (Nelson Mandela).

Suite au vote de la résolution 1721 sur la Côte d’Ivoire, le Président Laurent Gbagbo s’est adressé à la nation, puis à l’armée ivoirienne. De manière pertinente, il a souligné, non sans une certaine satisfaction, la gifle assenée à la France par les Etats-Unis, la Chine, la Russie et la Tanzanie. En refusant d’avaliser en l’état la résolution préparée par la France sur la Côte d’Ivoire, le conseil de sécurité de l’ONU vient-il de sonner le glas de l’acceptation placide par la «communauté internationale» de la zone d’influence française en Afrique ou Laurent Gbagbo a-t-il simplement bénéficié d’un concours de circonstances favorables ?

La trahison française de 2003 sanctionnée par les Etats-Unis

Le Président ivoirien a indubitablement marqué des points pendant la dernière semaine d’octobre 2006. La France, partant du principe établi que toute proposition présentée par une (ancienne) puissance impérialiste concernant un pays de son pré carré n’est pas contestée par les autres membres permanents du conseil de sécurité, avait élaboré une résolution digne du Pacte colonial ou du Code Noir, dont elle est également à l’origine. Cet axiome a cependant été remis en cause par ses alliés traditionnels.

Une des raisons expliquant cette transgression des usages onusiens, qui a totalement pris à contre-pied et fait perdre sa superbe à la diplomatie hexagonale, trouve ses sources dans la crise irakienne. Le Président français s’était érigé en adversaire de la guerre des Etats-Unis et du Royaume Uni contre le régime de Saddam Hussein. Non content de récuser la résolution que le président George Bush souhaitait voir adoptée par le conseil de sécurité de l’ONU, Jacques Chirac avait envoyé Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires Etrangères, en mission en Afrique pour convaincre les pays membres non permanents du conseil de sécurité de l’époque de se rallier aux positions françaises – sans succès aussi bien en Angola et au Cameroun. En contredisant les Etats-Unis dans un espace dévolu à leur autorité, la France a violé le pacte des grandes puissances. Le rejet du projet de résolution présenté par Jean-Marc de La Sablière, ambassadeur français à l’ONU, n’est qu’un juste retour des choses; les Américains n’ayant pas voulu laisser passer une si belle occasion de montrer à Jacques Chirac qu’ils pouvaient en faire autant.

A défaut de pouvoir défier militairement leurs oppresseurs, les Africains rusent… avec succès

Le revers français est également dû au minutieux travail de préparation abattu par Laurent Gbagbo. Allant parfois jusqu’à susciter une grande frustration chez ses partisans les plus résolus, le numéro un ivoirien a maintenu une posture modérée depuis l’agression de son pays par des assaillants appuyés par Paris et venus du Burkina Faso le 19 septembre 2002. Fort du soutien de l’Afrique du Sud et de l’Angola, le régime d’Abidjan a ainsi pu rectifier la perception internationale sur les origines de la crise ivoirienne, que la France s’attelait à définir comme endogènes. Laurent Gbagbo a su saisir l’opportunité qui s’est présentée pour dégager son pays de la mainmise française qui l’enserre et l’appauvrit.

Une attitude semblable avait été adoptée par le Président camerounais Paul Biya, confronté à l’occupation militaire nigériane de Bakassi, que la Cour Internationale de Justice de La Haye avait reconnu comme appartenant au Cameroun. Malgré le jugement des instances internationales, le Nigeria avait refusé de retirer ses troupes de la presqu’île anglophone, qui regorge de ressources pétrolifères et halieutiques. La France, faiseuse de rois au Cameroun, mais également partenaire économique numéro un du Nigeria, avait alors refusé son soutien franc au régime Biya. Avec la patience – souvent perçue comme de l’inertie – qui le caractérise, le Président camerounais a finalement résolu la crise en usant de la ruse. Les Américains, qui ont d’énormes intérêts économiques à protéger dans la sous région, étaient à la recherche d’un emplacement pour y implanter une base militaire. Après avoir essuyé le refus de la Guinée Equatoriale et du Gabon, les Etats-Unis se sont rapprochés des Camerounais. Et Paul Biya a sauté sur l’occasion. Machiavélique, il a « offert » Bakassi à George Bush, plus de treize ans après le déclenchement du conflit. Ce dernier s’est dépêché de mettre Obasanjo sous pression afin qu’il retire ses troupes de la zone occupée. Le deal de Biya comprenait également la création d’une université américaine et d’autres projets socio-économiques dans la région.

Les Africains plus sensibles aux chants des sirènes asiatiques qu’aux bruits de bottes françaises

En acceptant de faire preuve d’une volonté mesurée à l’indépendance, qui ne met pas fondamentalement en péril le système inégalitaire qui a cours actuellement et qui profite en grande partie aux puissances anglo-saxonnes, le Président ivoirien, comme son homologue camerounais, a su tirer parti d’un désaccord momentané entre les puissances occidentales. En ne posant pas d’actes préjudiciables à leurs intérêts et en ralliant à sa cause d’autres pays africains et du Tiers Monde, Laurent Gbagbo augmente ses chances de mener à bien sa politique d’émancipation et de refondation.

Le moment ne pouvait pas être plus opportun pour le camp présidentiel ivoirien. La France, affaiblie à l’échelle mondiale, arrive de moins en moins à contenir la contestation de son pouvoir colonial en Afrique noire dite francophone. L’arrivée des géants asiatiques chinois et coréens sur le terrain de jeu habituel de Paris accélère la marginalisation de l’Hexagone, qui se retrouve propulsé dans le club beaucoup moins huppé des puissances moyennes. Le sommet sino-afrcain qui s’est achevé dimanche en est la preuve. Plus de quarante chefs d’Etat et de gouvernement africains ont fait le déplacement de Beijing. Même les serviteurs les plus acharnés de la France comme Abdoulaye Wade du Sénégal et Omar Bongo du Gabon trouvent de plus en plus de vertus à la coopération avec une Chine qui ne cherche pas à imposer ses religions, ses politiques, ses hommes de main ou à s’ingérer dans les affaires intérieures des Etats africains.

Stratégie pour une victoire définitive

En choisissant soigneusement le combat qu’il a à mener, en s’engageant dans un partenariat avec les pays émergents comme la Chine, l’Inde, la Corée, le Brésil mais aussi avec l’Iran et le Venezuela, en négociant l’attribution de ses matières premières – même situées dans des zones actuellement sous contrôle des assaillants - avec les pays les mieux disants parmi les plus puissants, en exigeant le départ des troupes françaises (43ème BIMA et Licorne) et se dotant d’un gouvernement de libération dirigé par un premier ministre acquis à sa cause, Laurent Gbagbo peut rendre un hommage mérité aux 64 victimes civiles ivoiriennes tombées sous les balles françaises devant l’Hôtel Ivoire, il y a deux ans. Et faire de Novembre 2006 un moment aussi historique pour la Côte d’Ivoire et l’Afrique que la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 l’a été pour l’Europe et le monde occidental.

Mahalia Nteby in Le Courrier d'Abidjan, 7 Novembre 2006

par Mahalia Nteby publié dans : Côte d'Ivoire
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Géostratégie

Tibet: Le piège tendu par les Occidentaux à la Chine


Aucune autre occasion n'aura été si belle pour les Occidentaux, comme celle offerte par les Jeux Olympiques de Pékin, pour s'essayer à des basses manœuvres de déstabilisation de la Chine par des manipulations en tous genres comme ce qui se passe aujourd'hui. Déplacer une question de géostratégie sur le terrain des droits de l'homme, on l'a vu avec l'Irak ou l'Afghanistan, est une ruse utilisée par les Occidentaux pour initier le chaos. Cette fois-ci, la question est de savoir s'ils ne risquent pas gros en s'attaquant au géant chinois.

Le réveil de la Chine ainsi que celui d'autres pays comme l'Inde est perçu, par les Occidentaux, comme un affront, une réelle menace qui constitue une atteinte à leur dignité. Situation que l'orgueil occidental ne saurait trop accepter et qu'il faut combattre par tous les moyens. Une preuve de plus qui trahit les bonnes intentions des occidentaux lorsqu'ils abordent la question du "Bien-être" de l'humanité. Tout dans les intentions et les incantations.

La crise qui sévit aujourd'hui au Tibet est parmi les possibles instruments et moyens de rétorsion dont les Occidentaux useront sans scrupules d'en abuser, pour essayer de contrer et faire face à la puissante machine chinoise, dont l'avancée a pour conséquence d'écarter, de faire vaciller la condescendance de l'Occident dans les territoires qui leur servent de sources d'approvisionnement et qu'ils considèrent comme conquis à jamais. Ainsi la Chine est, depuis quelques années maintenant, considérée comme le grain de sable qui vient enrayer la mécanique d'oppression occidentale, habituée à broyer et mettre à mal les économies africaines par exemples.

Les informations ci et là relayées dans les médias occidentaux de la situation au Tibet et les condamnations unanimes des puissances occidentales sont de nature en induire en erreur le citoyen lambda qui ne prendrait pas en compte la question d'approvisionnement en matières premières et autres énergies [la géostratégie], pour se contenter de scruter l'argument fallacieux et fantaisiste des droits de l'homme que les Occidentaux balancent à tout va. LOoccident peut-il lui-même se targuer de garantir les droits de l'homme sur son territoire ?

Pourquoi l'Occident ne met-il pas le même entrain à donner l'autonomie aux Basques qui la réclament du gouvernement espagnol, aux Bavarois qui veulent la sécession d'avec le pouvoir central allemand ou aux Corses qui sont en perpétuel mouvement pour se séparer de la France ?

Espérons simplement que les "états africains" dont les équipes participent aux jeux olympiques ne suivront pas l'hystérie occidentale en boycottant les Jeux ou leur ouverture, se privant ainsi d'un contrepoids qui, s'ils sont malins, les sort de l'asphyxie dans lequel l'Occident les plonge depuis des lustres.

Mboa Nguila
100 langue de bois
19/03/2008

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