Il y a quelques années, au détour d’une excursion en France dite métropolitaine, l’une de mes connaissances dont le sens d’engagement pour les causes humanitaires ne fait l’ombre d’aucun
doute, me suggéra de prendre part à une marche programmée par une journée de samedi dans les rues parisiennes, en dénonciation d’un meurtre aux Antilles. Un policier Blanc venait une fois de plus
d’y abattre un fugitif de quelques balles bien ajustées dans le dos, en légitime défense, comme il est de cette appellation contrôlée, prisée chez les disciples des préceptes lepénistes. Je lui
opposai gentiment une fin de non-recevoir, avec pour toute explication, tant je m’en estimais redevable, qu’il s’agissait d’un différend franco-français ! Interloqué, il écarquilla grand les yeux
mais loin d’être résigné, misant sur l’hypothèse d’une de ces nouvelles blagues de mauvais goût, dont il m’accorderait volontiers la paternité. Désolé ! Et je l’étais en vérité au seul motif
d’estime pour son sens d’engagement que je partageais, quoique pour le coup, il y avait cette forme qui nous divergeait. Si les Antilles faisaient partie de la France, je n’en restais pas moins
convaincu que l’Antillais-Français devait accomplir son affirmation et son émancipation nulle part ailleurs qu’aux Antilles. J’étais en somme animé de cette certitude, qu’aussi longtemps les
Antillais n’auront pas compris qu’il est de leur devoir de se déterminer par eux-mêmes, leur avenir restera aussi sombre et crispant que le flanc de la voûte céleste d’Amazonie au plus fort des
précipitations. Et je ne savais certainement pas si bien le dire !
A l’heure où Guadeloupe et Martinique viennent de vivre un mouvement social d’une ampleur aussi historique que porteuse d’espoir légitime, je m’immisce au cœur de l’événement, ainsi à posteriori
au détour d’une rétrospective. Un tour d’horizon dans les médias hexagonaux, et déjà une constance : La France métropolitaine s’inquiète de la montée du racisme dans les Antilles !!!... Tiens,
tiens ! C’est bien connu, la meilleure défense reste l’attaque. On ne change pas une tactique qui fait recette. Et ce n’est certainement pas les éminents tacticiens de la World Company qui me
démentiraient.
Souvenez-vous ! Au plus fort des émeutes de 2005 dans les banlieues métropolitaines en prise avec ces sinistres désespoirs qui rappellent insidieusement Soweto, un nouveau concept fit étrangement
irruption dans l’arène des médias métropolitains : Le racisme anti blanc. Martelé haut, et toujours plus fort, à longueur des ondes. Et les bénévoles n’y manquent pas par ces moments toujours
garnis de sursauts patriotiques à profusion. Comme ce fut bien le cas en 2005, et comme c’est à nouveau le cas en ce début d’année 2009. Un antidote éprouvé ! Qu’un peuple exprime ses
souffrances, et c’est inacceptable et intolérable. Qu’un syndicaliste expose son exaspération et sa colère, et c’est le tollé général. Il s’agit des termes de nature à constituer un délit, et
bien sûr que cela est intolérable dans une République qui ne badine pas avec les dérapages, quels qu’ils soient, encore moins quand ils sont à connotation raciste !… Et c’est la Justice qui ouvre
une enquête, avec entrain bien évidemment. Soit. Mais alors ! Qu’en est-il du principe de causalité pourtant cher on le sait, aux maîtres-penseurs métropolitains ? Que vaut donc l’expression de
désarroi, fût-elle au relent raciste, en comparaison à une méthodique et lugubre sujétion qui maintient inexorablement atrophié et cahoteux, l’avenir d’une communauté pour laquelle les seules
promesses de réussite dite sociale, quoique bien encore hypothétiques, résident dans le sport et la musique ?
Les Antilles sont aussi la France, assure-t-on. Quid donc du développement social dans cette région tout aussi partie intégrante d’une nation solidement hissée dans le G7 ? Et je veux bien
accepter que dans l’histoire de la France métropolitaine, il y eut ne serait-ce une seule revendication sociale si paralysante des activités et d’une envergure même régionale, pendant laquelle
Matignon et Elysée, alors à l’unisson, auraient si obstinément misé sur la naïveté des syndicalistes… Puisqu’il y a grève et une montée de racisme anti blanc dans les Antilles, essayons donc de
décrypter les tenants d’un antagonisme franco-français, désormais exposé par la force des choses, sous les feux des projecteurs. Et pour cela, paraît-il, rien ne vaut, au préalable, une brève
intrusion dans l’histoire insulaire ; l’histoire vraie je veux dire, celle que dissimule soigneusement l’armada d’éminents historiens métropolitains.
Indépendance des Antilles
Avant d’abolir l’esclavage, curieusement à la révolution industrielle, au temps où les machines remplaçaient désormais les mains-d’œuvre serviles, la France métropolitaine avait pris le soin de
concentrer la richesse dans les îles, entre les mains des siens, les békés, dans l’esprit bien entendu d’idées nobles d’émancipation de la personne humaine, sous la forme de ce qui est alors
considéré comme étant une indemnisation pour le prix de la libération des esclaves étonnamment devenus tout aussi précieux que les collections d’art du tandem Bergé/Saint-Laurent… Abandonnés à
eux-mêmes, misérables et le plus souvent aux petits soins des rangers toujours bienveillants, il en va dorénavant du piteux quotidien d’une communauté qui allait par la suite être flouée par
d’alléchantes offres de départementalisation. Ainsi les békés, faisant à peine 2% de la population, dominent 90% des économies insulaires, particulièrement au niveau foncier mais aussi des pans
entiers d’activités en possédant les principales sociétés d’importation et de distribution... Il n’est donc pas surprenant que les Afro-Antillais ou plutôt, les Afro-Français d’Outre-mer, qui
font pourtant plus de 90% de la population, se retrouvent livrés à eux-mêmes, à la merci des spéculations méthodiques, tant sur les plans fonciers que des produits manufacturés dont les prix pour
la plupart, valent pas moins du double de ceux pratiqués en métropole, sans motif économique quelconque. Et quand l’on sait que comparés à la métropole, les salaires sont moins que rien
Outre-mer, et le taux de chômage trois fois plus élevé dans les meilleurs des cas, vous comprenez assez aisément qu’il est des concitoyennetés tout aussi redoutables que l’occupation.
Les récents sondages publiés en France métropolitaine révèlent que majorité des Français sont favorables à l’indépendance des Antilles ; ces Antilles dont ils ne gardent généralement à l’image
que plages et soleil, palaces et cocotiers. Voyons donc si leur gouvernement qui venait d’ailleurs de soumettre en bonne et due forme une offre de départementalisation à l’île de Mayotte délestée
aux Comores, s’obstinera à consommer un mariage dont on sait à présent que l’un des amants au moins, ne veut démocratiquement pas… Je vous laisse toutefois imaginer les Antilles indépendantes
avec 90% des richesses entre les mains d’un groupuscule faisant à peine 2% de la population, et pour qui, généralement, l’égalité des races relève du fantasme sinon, de l’hérésie de
pseudo-scientifiques. Reconnaissons-le tout de même, en matière de racisme, et à l’instar du Front national (Fn) de Le Pen, on peut probablement tout reprocher aux békés, sauf d’être
hypocrites.
Jacques Bino a tragiquement disparu au plus fort de la crise, au moment même où les appels à l’apaisement à grand racolage médiatique des vedettes sportives issues de Dom, n’ont pas produit
l’effet escompté. L’enquête voudrait, et je le concède, qu’il soit tout aussi possible que le meurtre du syndicaliste du Lkp ait été commandité par un Guadeloupéen pour lequel il défendait les
intérêts. Soit. Le procureur de la République de Pointe-à-Pitre a ouvert, dit-on, une information judiciaire. Attendons donc les résultats de l’instruction. Espérons surtout que l’infortuné Bino
aura, lui, plus de chance que Tjibaou et Yeiwéné-Yeiwéné, et que l’on connaîtra le ou les commanditaires d’un meurtre qui, au plus fort des tensions, avait oppressivement allure d’un cinglant
avertissement adressé aux syndicalistes les plus fringants. En cela, disons-le, Elie Domota et ses compagnons de résistance ont le mérite d’abnégation et de ténacité… Avec l’île de la Réunion qui
a emboîté, tambour battant, les pas de la Guadeloupe et de la Martinique, les Antilles semblent avoir compris que croiser les bras et subir revient exactement à offrir amende honorable ou plutôt,
bonne conscience à la caste métropolitaine dont l’état d’âme relèverait, dans l’absolu, de l’utopie. Espérons donc que cette communauté saura fructifier une dynamique si porteuse d’espoir
légitime, pour enfin prendre véritablement conscience de sa propre condition existentielle et surtout, se déterminer par elle en conséquence.
Amitié des dictateurs
A l’évidence sur le fond tout au moins, l’élite politique antillaise ne paraît guère différente de son alter ego subsaharien. A la différence de l’Afrique subsaharienne où l’apparente
indépendance des ex-colonies françaises constitue concrètement la seule nuance, la mainmise de la France métropolitaine sur les Antilles porte une étoffe bien officielle. Mais bien au-delà des
Antilles et des ex-colonies françaises d’Afrique subsaharienne, la question reste la même, stricto sensu, indépendamment des considérations géopolitiques : Les peuples noirs sont-ils disposés à
assumer véritablement par eux-mêmes leur destinée, comme le font Tigres et Dragons, ou plutôt, continuer à croupir si piteusement tels de peuples de seconde zone, sous une funeste dialectique
d’asservissement, au demeurant autrement plus destructrice que les deux guerres mondiales réunies ? Une question qui semble hélas, résister au temps !
Il est de ces exactions plus que jamais en droite ligne d’un ordre établi, le règne sans équivoque d’un mode d’expression d’une férocité probablement sans égale. Un gisement plutôt immensément
lucratif, l’apanage d’un Gotha pour qui "sensé" et "insensé" représenteraient dans l’absolu une seule et même partition symphonique. La France [métropolitaine], puisque c’est d’elle qu’il s’agit
ici, y fait assurément figure de l’une des virtuoses incontestées. Tenez-en : la France qui se démène bec et ongles pour que justice soit rendue pour le meurtre de Hariri, est celle qui déroule
tapis rouge aux meurtriers de Sankara. La France qui applaudit la chute de Saddam, est celle qui ne fait guère mystère sur ses amitiés préférentielles avec des dictatures tropicales des plus
immondes. La France qui condamne avec véhémence le coup d’Etat en Guinée Conakry, est celle qui octroie son onction au tour de force du clan Eyadema au Togo. La France qui apporte son soutien
pour la tragique déchéance du président Lissouba démocratiquement élu au Congo, est celle qui se précipite au secours du régime dictatorial tchadien dont les sinistres prouesses ne sont plus à
présenter. La France qui prêche à tout va droits et libertés humains, est celle qui tire à vue et massacre civils à Abidjan. La France qui prêche à tout va justice et égalité, est celle qui
distille impunité à ses véreux d’Abéché. La France qui applaudit l’élection d’un Afro-Américain à la tête de la toute première puissance du monde, est celle qui bride le destin politique de sa
minorité noire qu’elle qualifie avec panache, de visible. La France qui offre en grande pompe l’asile à l’écrivain bangladaise Taslima, est celle qui persécuta Mongo Béti, de regrettée mémoire,
dont on connaît l’indifférence et le dénigrement qui ont fatalement émaillé les sorties des classiques pourtant tout aussi dignes de figurer dans les colonnes de l’anthologie littéraire ; à
l’inverse de ces produits doctrinaires, de ces anesthésiants dits à succès, plutôt soigneusement déconnectés d’une réalité déconcertante. Et j’en passe. Bien entendu entre autres, je fais ici fi
de l’épouvante du chapitre colonial qui, me diriez-vous à juste titre chers lecteurs, reste encore ouvert ; hélas, à la faveur des compromissions pour le moins affligeantes des nôtres !... Au
demeurant, je veux bien comprendre qu’il ne s’agit point ici de contradiction et encore moins, d’absurdité. Je veux bien comprendre qu’il s’agit dans les deux sens, de considérations tout aussi
dignes de lumière et de droits et libertés humains, admises par une nation dite civilisée et fière de se considérer comme telle.
Yves Jégo qui découvre apparemment les disparités criardes des prix des produits [manufacturés] entre la Métropole et les Antilles, a saisi, dit-on, l’Autorité de la concurrence qui rendra son
rapport fin été… Au cœur de la tragédie, une autre diversion d’un genre plutôt français !
Par Badiadji Horretowdo in Le Messager, le 24 mars 2009
