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Bluff

Les Camerounais exploités des palmeraies de Bolloré 

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C'est un Germinal sous les tropiques qui se joue dans la palmeraie de Kienké, dans le sud-ouest du Cameroun. Dans cette plantation de palmiers à huile de 9 000 hectares de la Société camerounaise des palmeraies (Socapalm) - filiale d'un groupe belge, Socfinal, lui-même détenu à près de 40 % par le français Bolloré aux côtés de son traditionnel partenaire, la famille belge Fabri -, les ouvriers sont en colère. Depuis novembre, ils ont plusieurs fois fait grève contre leurs conditions de vie et de travail. En retour, la police a arrêté et détenu pendant quelques jours leur leader, Michael Agbor.

«Une journée ne suffit pas pour décrire nos souffrances», assure Albert, un ouvrier. Depuis plusieurs années, il vit en permanence dans la palmeraie. Six jours par semaine, il coupe de lourds régimes de noix de palme. Sans gants pour protéger ses mains : ses paumes ont pris la couleur orange des noix que Socapalm transforme en huile de cuisine. Chaque matin, il s'entasse avec ses collègues et le matériel de coupe dans les camions, des épaves, qui s'enfoncent dans la plantation pour charger les régimes. Le soir, il doit marcher, parfois sur une quinzaine de kilomètres, pour rentrer dans un des sept campements d'ouvriers installés au cœur de la plantation.

«Esclaves»

Le tout pour pas grand-chose : il gagne 22 francs CFA pour un régime de 15 kg. En moyenne, il touche 35 000 francs CFA (environ 53 euros) par mois, ce qui ne lui permet pas de vivre décemment. Il a néanmoins plus de chance que ceux qui coupent les régimes de 10 kg pour 8 francs CFA. «Les retenues sur nos salaires sont courantes. Nous sommes souvent payés en retard voire pas du tout», précise-t-il. Albert n'est pas affilié à la sécurité sociale et n'a pas de couverture médicale. «Beaucoup voudraient partir mais ne le peuvent pas, parce qu'ils n'en ont pas les moyens et parce qu'ils attendent qu'on paie leurs arriérés de salaire», affirme-t-il. «Nous sommes les esclaves de la Socapalm», soupire un de ses collègues. Ce n'est cependant pas auprès de l'entreprise, qui contrôle 80 % du marché de l'huile de palme au Cameroun, qu'ils peuvent se plaindre : celle-ci ne les emploie pas directement, mais a passé des contrats de sous-traitance avec une soixantaine de sociétés pour la gestion de l'essentiel de la main-d'œuvre.

«Nous savons que les ouvriers ne s'en sortent pas, que leurs employeurs les paient en retard», reconnaît Marc Mutsaars, le patron de Socapalm. La situation est la même dans les autres plantations du pays, explique-t-il pour tempérer. Il assure que l'entreprise va réduire de moitié le nombre de sous-traitants pour mieux contrôler leurs pratiques. Cette mesure permettra-t-elle d'améliorer aussi les conditions de logement ? «Nous vivons comme des animaux», indique, dégoûté, Albert. Il n'y a pas d'eau, pas de sanitaires et seulement quelques heures d'électricité par jour dans le campement où il vit avec sa famille. Surpopulation, insalubrité et promiscuité font le reste du quotidien de ces vieilles baraques de bois grisâtre et étroites, collées les unes aux autres. Un hôpital, des écoles pour les enfants qui habitent trop loin de l'unique établissement scolaire de la plantation : Michael Agbor tient scrupuleusement la liste des réclamations depuis qu'il a été élu à la tête d'une sorte de syndicat, créé il y a quelques mois par les ouvriers.

«Notre messie»

Vulgaire «agitateur» pour Socapalm, il est devenu un héros dans les campements. Ses collègues, qu'il estime au nombre de 10.000, savent que son intransigeance et sa détermination face aux entreprises sous-traitantes sont exceptionnelles dans un pays où les syndicats sont systématiquement achetés. Le lendemain de son arrestation, en décembre, certains ont marché sur 15 km, jusqu'à Kribi, où il avait été amené par la police, en scandant : «No Michael, no work!» «Nous n'avons pas peur, nous sommes tous mobilisés», commente Albert. Il raconte comment l'électricité a été coupée dans son campement lors du dernier débrayage. «Qu'ils fassent grève. Quand ils auront faim, ils reviendront travailler», leur auraient répondu les patrons.

«Michael est notre messie», avouent plusieurs salariés de Socapalm, mécontents de leurs salaires et de leurs conditions de vie. De peur des représailles, ils restent cependant à l'écart des mouvements des ouvriers. Michael Agbor a fait également profil bas pendant plusieurs jours en janvier. Après que des représentants des autorités camerounaises lui ont glissé : «Si tu continues, on va te tuer.» Il venait de refuser l'augmentation de 3 francs CFA par régime proposée par les sous-traitants. Depuis, ses collègues lui ont conseillé de ne plus travailler dans la plantation.

Fanny Pigeaud
Libération
11/03/2008

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Lundi 27 août 2007

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«La différence entre le politicien et l’homme d’Etat est la suivante : le politicien pense à la prochaine élection ; l’homme d’Etat, à la prochaine génération.»
(James Freeman Clarke) 

Rien ne changera en Afrique et dans les relations que le continent entretient avec ses bourreaux d’hier et d’aujourd’hui tant que les hommes politiques, une fois arrivés à la tête des Etats africains, continueront de privilégier la conservation du pouvoir au détriment de la mise en application de l’idéologie qui les a poussés à la conquête de celui-ci. 

Ballon d’essai 

Quelques semaines avant l’adresse dakaroise musclée du président de la République française à l’endroit de la jeunesse africaine s’est tenu à Abidjan, sous l’égide d’une certaine Fondation nationale des Sciences Politiques de Côte d’Ivoire, un colloque ayant pour thème «Après les élections présidentielles : quelle politique africaine pour la France ?». 

Au-delà de l’aliénation des organisateurs reflétée à travers l’intitulé même de cet événement, c’est surtout le profil des participants qui a suscité, plus que des interrogations, une gêne certaine parmi tous ceux qui ont fait leur le combat pour l’émancipation de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique des chaînes coloniales françaises. Pourquoi un Voho Sahi, un Affi Nguessan ou un Alain Toussaint, réputés proches du président Gbagbo, sont-ils allés se compromettre dans ce raout, lors duquel ils ont, en toute passivité, accepté de se laisser insulter et ridiculiser par l’ambassadeur de France André Janier ? 

A posteriori, le colloque de l’autoproclamé think tank «indépendant» apparaît comme l’avant-première du discours de Nicolas Sarkozy à l’Université Cheick Anta Diop de Dakar. Mais comment cela a-t-il pu se produire ? Les dieux seraient-ils tombés sur la tête en Eburnie ? Comment ne pas éprouver un profond désenchantement en observant l’inexorable naufrage de la Côte d’Ivoire qui, alors qu’elle vient de fêter le 47ème anniversaire de son «indépendance», est en passe de devenir un des exemples les plus frustrants de l’échec d’un magnifique mouvement de libération qui avait pris corps avec l’accession de Laurent Gbagbo à la magistrature suprême en 2000 ? Explications. 

La guerre a bon dos, finalement 

Il y a en l'être humain une part d'horreur qui se libère lorsque l'impunité s'empare d’un pays. Dès lors que, comme cela est aujourd’hui le cas en Côte d’Ivoire, n’importe qui peut faire n’importe quoi sans être sanctionné, toutes les espérances d’émancipation deviennent caduques. 

Il est impossible que le président de la République ne perçoive pas ce que tout le monde voit, à moins qu’il ne soit totalement déconnecté de la réalité, ce qui serait loin d’être rassurant pour ses concitoyens. Son entourage le plus proche s’adonne au trafic d’influence, à la corruption généralisée, aux détournements de fonds sans qu’il ne se sente interpellé à réagir. Empêtré dans des manœuvres politiciennes, le chef de l’Etat ne peut apparemment se résoudre à trancher dans le vif. Alors que les militaires loyalistes laissent de plus en plus ouvertement éclater leur insatisfaction, les grèves et revendications succèdent les unes aux autres dans les services publics (médecins, enseignants, commerçants etc.) tandis que la déliquescence des mœurs et du système éducatif s’accroît. Les rues et trottoirs d’Abidjan croulent sous des tonnes d’ordures ménagères, intoxiquant les populations de la capitale aussi sûrement que les déchets toxiques déversés au bord de la lagune Ebrié il y a très exactement un an, avec la complicité ou grâce à l’incompétence de hauts responsables de la place, qui ont presque tous été maintenus à leurs postes après des suspensions homéopathiques. 

La glorification inconditionnelle des rebelles a envoyé des signaux sans équivoque aux jeunes générations. «Tue, et tu seras récompensé». «Prends les armes contre tes concitoyens, et tu deviendras premier ministre». «Viole, pille et n’apprends rien à l’école, et les représentants des plus hautes institutions te recevront chez eux et te feront de grands sourires lors de manifestations officielles». Cette situation est d’autant plus cauchemardesque que l’apologie de la médiocrité et de la barbarie observée actuellement en Côte d’Ivoire est prônée par des individus qui se sont eux-mêmes toujours battus sans faire usage de violence. 

L’«arrosage financier» d’opposants sans envergure et qui ne représentent absolument aucun danger pour le président est une pratique que les Ivoiriens n’ont pas souhaité voir perdurer lorsqu’ils ont porté Gbagbo à la tête de l’Etat. Le voir s’y adonner à cœur joie est une désillusion immense. L’érection de Guillaume Soro en partenaire privilégié du «dialogue direct» alors que ce dernier ne représentait plus rien et était en train de prendre la poudre d’escampette en est un exemple patent. Ceci expliquant par ailleurs les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre de l’Accord de Ouagadougou, notamment en ce qui concerne le désarmement, l’actuel premier ministre se révélant être une coquille vide au poids quasi négligeable au sein de la rébellion. Que dire des centaines de millions de francs CFA généreusement octroyés par le président de la République aux déserteurs du RDR (Zémogo Fofana) ou de l’UDPCI (Noutoua Youdé), alors que ces formations politiques avaient déjà auparavant été laminées par les campagnes de la Paix menées par certains leaders patriotes ? Pendant ce temps, les populations ordinaires continuent de tirer le diable par la queue, au nom d’une guerre qui a finalement bon dos et qui ne cause pas le malheur de tout le monde. 

Les mains sales 

A force d’avoir voulu personnaliser la crise, Laurent Gbagbo se retrouve aujourd’hui seul en première ligne. Son refus de sanctionner les prédateurs qui lui sont proches décrédibilise totalement le parti qu’il présidait lors de son élection et entame sérieusement l’aura dont il a bénéficié quand son ardeur à lutter contre le néocolonialisme français ne s’était pas encore volatilisée. Aujourd’hui, même le président camerounais Paul Biya, au curriculum pourtant peu reluisant et dont le pays est synonyme de corruption et de systèmes mafieux, a meilleure image que Laurent Gbagbo. Paul Biya a fait arrêter des ministres, directeurs généraux de sociétés d’Etat et autres hauts fonctionnaires pour corruption. Un des amis les plus proches de la première Dame, l’ancien directeur général du Fonds spécial d'équipement et d'intervention intercommunale (FEICOM), vient d’être condamné à cinquante (50) ans de prison pour des détournements se chiffrant à plusieurs milliards de francs CFA. Le ministre des mines et de l’énergie, cacique du régime, a été arrêté alors qu’il était en fonction et croupit depuis maintenant plus d’un an et demi derrière les verrous. 

Ce genre d’opération «mains propres» est indispensable pour rétablir la confiance entre le peuple et le chef de l’Etat d’une part, et les investisseurs et l’Etat de Côte d’Ivoire d’autre part. En fermant les yeux sur la réalité certes peu affriolante qui l’entoure, Laurent Gbagbo ne se donne pas un beau rôle. Il est des moments où il devient essentiel de réduire les choses à leur plus simple expression. Johnnie Cochran, l’avocat qui a défendu avec succès O.J. Simpson, l’ex star du football américain accusé de double meurtre, a donné un exemple frappant des raccourcis qui sont parfois nécessaires pour illustrer des situations pouvant de prime abord paraître très complexes. «If the glove doesn’t fit, then you must acquit», avait-il exigé lors du procès en 1995, devant les difficultés flagrantes qu’éprouvait l’accusé à revêtir les gants dont s’était servi l’assassin. Transposé à la situation ivoirienne, cela signifie simplement que si Gbagbo ne sanctionne pas, c’est donc qu’il cautionne. 

La révolte, à terme, a revêtu les habits des satrapes contre lesquels elle s’est érigée 

Il serait inopportun d’affirmer que la situation actuelle de la nation éburnéenne a été de tout temps souhaitée par le président de la République. En effet, nul ne peut nier que, juste après son accession au pouvoir, il a tenté de casser le joug colonial français en ouvrant le marché ivoirien, jusque là exclusivement réservé aux entreprises gauloises, aux investisseurs locaux et étrangers les mieux-disants. Il a également fait preuve de détermination lorsqu’au début du conflit, en 2002, il a entrepris les démarches nécessaires pour mettre en échec les assaillants. Mais beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis lors. Le président Gbagbo, autrefois icône de la lutte contre l’impérialisme français, est aujourd’hui en passe de devenir le co-auteur du naufrage de la nation ivoirienne. Question de caractère ? Toujours est-il que Laurent Gbagbo a renoncé. Il a renoncé à aller au bout de sa logique de libération d’antan. Il a renoncé à affronter l’oppresseur. Il a renoncé à extraire le pays du nauséabond système françafricain. Il a renoncé à mettre en place les mécanismes nécessaires à une bonne gestion de l’Etat ivoirien. Il a renoncé à s’entourer d’hommes compétents et loyaux, comme si ces deux qualificatifs s’excluaient de facto et qu’un choix s’imposait entre savoir faire et fidélité. 

Mais quelle malédiction amène donc les dirigeants africains, aussi bien les marionnettes décérébrées à la solde de Paris que ceux qui, pour des raisons difficiles à appréhender, ont fait le choix d’abandonner leur originel combat anti-impérialiste, à assurer une bonne et heureuse retraite à tous les anciens colons à la reconversion réussie, embusqués ici et là dans des multinationales comme Bolloré, Total, Areva, Orange et dont l’existence est connue et démultipliée à l’infini grâce à leur tacite et sournoise collaboration ? 

C’est ainsi que l’on observe que des idéalistes, confrontés à des circonstances «favorables», se transforment en tyrans et perpétuent les us de ceux qu’ils ont combattus. Avant de mettre de côté les ambitions de développement qu’il nourrissait pour son pays, Gbagbo avait eu le courage de vouloir abolir le statut de chasse gardée hexagonale dont était estampillée la Côte d’Ivoire. Mais cela est bien loin. Le contrat d’exploitation de la SODECI (Société de Distribution d’Eau de la Côte d’Ivoire) propriété du groupe Bouygues, arrive sous peu à expiration et doit être renégocié. Les observateurs avertis prévoient déjà, comme lors de la rocambolesque attribution du terminal à conteneurs du Port d’Abidjan à Bolloré, le renouvellement de gré à gré du contrat au profit de l’entreprise française, dont les moindres représentants de passage à Abidjan sont toujours reçus avec moult égards par le président de la République de Côte d’Ivoire. 

Changer les idées d’une époque est plus aisé que de faire évoluer ses propres idées

Le statut de révolutionnaire ne se décrète pas, il se conquiert par la force des actes posés. Recevoir Muammar Kadhafi, s’entretenir avec Mahmoud Ahmadinejad ou poser sur une photo à côté de Paul Kagame ne fait pas de Laurent Gbagbo un révolutionnaire. Il acquerra cette étiquette le jour où il aura le courage d’entreprendre des actions en adéquation avec les discours hâbleurs auxquels il s’adonne avec une efficacité déclinante. La crédibilité de Laurent Gbagbo a souffert des compromissions inexpliquées auxquelles il continue de se livrer, en dépit du bon sens. Ne pas réclamer le départ de la force d’occupation française Licorne et du 43ème BIMA s’assimile, même pour les plus ardents partisans de Gbagbo, à une veulerie. Faire annoncer par ses services un coup de fil nocturne du très agité président français comme une victoire politique est à tout le moins risible. La tolérance, voire la bienveillance à l’égard des rapaces corrupteurs et spoliateurs, qu’ils soient refondateurs, ivoiriens ou français, est blasphématoire. 

Le président de la République ivoirienne, Laurent Gbagbo, apparaît de plus en plus coupé de sa base. Le temps où il arrivait à faire croire à ses partisans que toutes les reculades, génuflexions et transactions douteuses faisaient partie de sa grande et nébuleuse stratégie pour la libération de la Côte d’Ivoire est révolu. A force d’avoir clamé partout et sur les tons les plus dictatoriaux que la guerre est finie, il se retrouve aujourd’hui au pied du mur. Le temps des beaux discours et des cérémonies symboliques à coup de 800 millions de francs CFA est terminé. Bien sûr, Gbagbo dispose encore de soutiens qui croient en sa bonne foi. Mais leur nombre rétrécit comme peau de chagrin jour après jour. L’unique solution consiste à réagir et à sanctionner ceux qui le méritent. Le chef de l’Etat doit prendre les décisions politiques et économiques qui s’imposent pour libérer le pays de l’étau françafricain qui le strangule. La France a tenté de le renverser et a fort heureusement échoué. Par contre, Gbagbo, en laissant faire et en encourageant la gabegie ambiante, s’expose au courroux du peuple ivoirien. Celui-là même qui le châtiera aux prochaines élections, qu’il a à présent toutes les raisons de craindre, ce qui n’était pas le cas ces dernières années. 

Alors, un peu comme George Bush qui agite la rumeur d’une prochaine attaque terroriste d’Al-Qaida sur les Etats-Unis chaque fois qu’il est en difficulté sur le plan intérieur, le pouvoir FPI ressort aujourd’hui de ses tiroirs le spectre d’un imminent coup d’Etat fomenté par la France et ses vassaux du RHDP, pour essayer de remobiliser sa base durement éprouvée et ayant perdu confiance quant aux capacités et à la volonté du président de la République de sortir de la crise et d’appliquer les principes d’une bonne gouvernance. Difficile cependant de convaincre l’opinion du bien-fondé de ces accusations lorsque l’on s’entête à nager à contre-courant de la volonté populaire qui exige depuis belle lurette le départ des troupes françaises de Côte d’Ivoire, et que l’on déplore à mots couverts n’avoir «pas encore reçu d’invitation» pour une visite officielle en France qui n’est pas exclue de l’ordre du jour, comme l’a confirmé Laurent Gbagbo dans une interview accordée à la télévision sud africaine SABC la semaine dernière. 

Fin d’une love story 

La Côte d’Ivoire a aujourd’hui besoin d’être dirigée par des hommes intègres et courageux. Des hommes qui ne se compromettent pas par des manœuvres politiciennes visant la préservation de leur pouvoir à n’importe quel prix. Parce que finalement, ce n’est pas Laurent Gbagbo et la clique de prédateurs qui l’entoure qui ont payé et continuent de payer le prix fort de cette crise qui s’éternise déraisonnablement. Les plus grandes victimes, – au-delà de ceux et celles qui ont perdu leurs vies et que le chef de l’Etat n’a d’ailleurs jusqu’ici pas trouvé bon d’honorer, alors qu’il n’a éprouvé aucune difficulté à décorer des rebelles (morts ou vivants) –, sont les populations ivoiriennes. 

La loyauté à la République n’implique en aucune façon le devoir de faire inconditionnellement allégeance à Laurent Gbagbo, n’en déplaise à l’occupant du Palais du Plateau. Les tendances monarchiques du président sont dangereuses. Aujourd’hui, quiconque s’autorise à critiquer le chef de l’Etat ou même à s’interroger sur les tenants et aboutissants de ses décisions est soupçonné voire accusé de tentative de déstabilisation. Du pur bushisme, maccarthysme exponentiel. Si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi. En lieu et place de la conviction et de la persuasion, le régime actuellement au pouvoir en Côte d’Ivoire a dorénavant recours à la coercition et aux diktats. Triste bilan, pour des gens qui ont toujours clamé placer la liberté d’expression et la liberté intellectuelle au-dessus de tout. 

Laurent Gbagbo, qui avait pourtant réussi à fédérer massivement autour de lui tous les adeptes de la Renaissance du continent noir, semble bel et bien être définitivement sorti du schéma de construction d’une Afrique nouvelle, digne et libre. Côte d’Ivoire, yako ! 

Mahalia Nteby in AgoraVox, le 30 Août 2007

par Mahalia Nteby publié dans : Côte d'Ivoire
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Vendredi 24 août 2007

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S’il est incontestable que le «Dialogue direct» initié par le Président Laurent Gbagbo a surpris et dérouté une bonne partie de la nébuleuse qui nous fait la guerre depuis le 19 septembre 2002, il est malheureusement tout aussi indéniable qu’il a dérouté nombre de résistants tenus au silence sous peine d’être taxés d’anti-paix par leurs propres camarades. Grisé par les effets de sa potion «magique» sur l’opposition politique interne et sur la communauté internationale qui semblait perdre la main, le chef de l’Etat ivoirien en a multiplié les doses administrées au processus de paix, sans se soucier des effets indésirables. Jusqu’à ce que ces derniers temps, l’un des organes les plus vitaux de notre Nation, notre Armée, en soit malade et attire de façon brutale et «inattendue» l’attention sur elle. Nous savons le sujet sensible. Mais nous le savons tout aussi grave pour qu’aucune analyse sérieuse ne soit de trop pour aider nos décideurs à mieux cerner l’ampleur de la situation et prendre les bonnes décisions en connaissance de cause. 

C’est Théophile Kouamouo qui, dans son édito paru dans Le Courrier d’Abidjan du lundi dernier (20/08/2007), décrit le mieux le sentiment d’injustice qui habite nos soldats : «Les militaires qui ont maintenu intacte leur loyauté envers l’Etat s’étranglent de rage lorsqu’ils voient le luxe insolent dans lequel baignent leurs anciens camarades qui ont trahi, ont été absous et jouent les vedettes. Ils se voient comme les “dindons de la guerre”». Pour justifier cet état de fait, le chef de l’Etat ivoirien a reçu les militaires et leur a tenu un discours de vérité : «On n’a pas gagné la guerre !». 

C’est sur cette assertion, que bon nombre de nos concitoyens ressortent dans les discussions autour de la grogne de notre Armée, que j’aimerais m’arrêter un tout petit peu. Lancée au visage de notre Armée, cette évidence sonne comme un reproche fait à cette dernière de n’avoir pas pu mener à bien sa mission. Or cela n’est pas tout à fait vrai. Au contraire, on peut même se permettre d’affirmer que notre Armée a gagné la guerre ! Nos militaires ont gagné la seule guerre qu’ils avaient à faire, c’est-à-dire celle contre les rebelles. C’est parce qu’ils ont gagné la guerre malgré les moyens rudimentaires qu’ils avaient en leur possession le 19 septembre 2002, que nos institutions sont restées debout jusqu’à aujourd’hui. Il est juste et bon de rappeler que nos soldats ont vaincu les agresseurs qu’ils ont pourchassés jusqu’à Bouaké, avant que les forces françaises ne les arrêtent en prétextant l’évacuation de leurs ressortissants pour en réalité réarmer les assaillants et les installer en rébellion. Il est aussi juste et bon de rappeler que même après que la rébellion ait été solidement installée à Bouaké, nos militaires ont réussi à les y mettre en déroute plus d’une fois. Il est enfin juste et bon de rappeler que c’est parce que les rebelles avaient été battus par nos militaires loyalistes en novembre 2004 que la France s’est précipitée pour se substituer à eux. La seule guerre qu’«on» n’a pas gagné, c’est la guerre contre la France ! Mais cette guerre n’était pas celle de nos militaires. Quand en novembre 2004, l’Armée française s’est substituée aux rebelles pour tenter de finaliser son coup d’Etat, ce ne sont pas nos militaires qui lui ont fait échec, mais la révolution populaire ! La guerre contre la France est une guerre de révolution. C’est une révolution populaire qui aurait pu nous donner la victoire définitive sur la France. La résistance patriotique ivoirienne était prête pour cette révolution, mais aucun de ses leaders n’en a voulu. Il aurait simplement suffi, au moment où la France était au plus bas (octobre-novembre 2006), que le chef de l’Etat, chef suprême de la résistance, ordonne le départ des troupes françaises de notre territoire et/ou la rupture des relations diplomatiques avec Paris pour qu’un tsunami populaire les balaie. 

En lieu et place de cela, nous avons décidé de faire le dialogue direct, c’est-à-dire négocier, voire acheter la paix (exactement comme nos grands-parents il y a près d’un demi siècle avec l’indépendance). Le prix ? Konaté Sidiki ministre ; Soro Guillaume Premier ministre avec un budget de plus de 14 milliards ; Wattao et ses acolytes, les grades ; Compaoré, son blason redoré au point même que certaines de nos promotions de corps habillés portent son nom ; la France, 2 milliards pour la réhabilitation de ses écoles, et certainement plein d’autres choses encore qu’on continuera à découvrir… 

Le comble, c’est que maintenant, quand nous faisons des sacrifices, nous ne réclamons pas le désarmement (qui est quelque chose de concret, palpable et vérifiable), mais plutôt la «paix», une nouvelle trouvaille vague qui ne recouvre aucune réalité. Nous avons eu «La flamme de la paix» qui, c’est vrai, avait quelques aspects émouvants. Mais et après ? Le désarmement a-t-il eu lieu ? On nous a parlé de 2000 armes brûlées ; cela aurait été plus crédible si quelques jours ou quelques semaines avant, nous avions vu les Forces nouvelles arracher quelques armes à quelques uns de leurs soldats et que cela avait été médiatisé. Mais non ! Comme dans un tour de magie, du jour au lendemain, 2000 armes étaient collectées on ne sait trop comment pour le bûcher (la presse ayant même fait état d’armes appartenant aux FDS, c’est-à-dire payées avec nos impôts, également mises au bûcher, un vrai anti-symbole comme il y en a eu beaucoup à cette cérémonie). Et naturellement, on a informé les Ivoiriens qu’ils pouvaient maintenant circuler librement. Sauf que le mercredi 1er Août, le quotidien Notre Voie relatait les mésaventures de quelques infortunés qui avaient pris cela à la lettre et se sont vus refoulés aux «frontières» des zones rebelles parce que n’ayant pas de laissez-passer signé par un com’zone ! 

Nous faisons donc maintenant des sacrifices pour rien. Nous n’osons même plus demander en échange le désarmement. Quiconque évoque ce mot craint de se voir taxé d’ennemi de la «paix». Le chef de l’Etat avait annoncé il y a peu qu’il optait pour des élections en décembre de cette année. Si on compte à rebours, cela signifie désarmement immédiat, là et maintenant ! Sauf qu’il n’a pas voulu le présenter ainsi, «paix» oblige. 

C’est parce que le chef de l’Etat a montré une incroyable et inattendue disposition à céder à tous les caprices des rebelles au nom de cette paix virtuelle que nos militaires ont accordé du crédit aux ragots des oiseaux de mauvais augure à propos d’argent à verser aux rebelles. Cette foire aux récompenses posait manifestement un problème de justice et d’équité. Il y a quand même une différence entre pardon et récompense ! On peut nous demander de pardonner à ceux qui ont trahi, pillé et massacré. Mais on ne peut pas nous demander d’accepter qu’on les récompense ! En principe, ce sont nos militaires qui sont restés loyaux qu’on devrait tous récompenser et honorer, sans oublier les vaillants résistants qui ont fait échec de leurs corps aux assauts de nos agresseurs. On ne l’a pas fait, ou en tout cas pas assez (par exemple pour les gendarmes massacrés à Bouaké et les martyrs de novembre 2004). S’ils ne le sont pas faute de moyens ou autres raisons, il n’est pas normal que ceux qui ont moins (ou pas) de mérite le soient à leur place. On ne cultive pas la vertu en récompensant le vice ! Les gens vertueux sont ceux qui réussissent à dominer et à dompter leurs vices, et cela est beaucoup plus facile dans un environnement où on sait punir les vices et récompenser les vertus. Un environnement dans lequel on ne suppose pas fatalement que la vertu est une chose acquise pour de bon et à laquelle on ne doit aucune attention. Là est la responsabilité du leadership. Sans leadership, aucune chance d’avoir un bon «followership» ! 

Il est donc urgent de rectifier le tir si on ne veut pas voir notre société sombrer dans un désordre physique et moral sans précédent. Nous proposons pour cela deux solutions au sommet de la pyramide de notre Etat. 

Premièrement, nous conseillons au chef de l’Etat de mettre un terme sec, ferme et définitif aux six glorieuses (j’entends par là les 6 mois de tolérance, de gloire et d’encensement à l’excès) dont ont bénéficié les rebelles de mars à août 2007. Nous avons suffisamment donné pour être en droit, au jour d’aujourd’hui, d’exiger avec beaucoup plus de fermeté les contreparties qui vont avec. Il n’est pas bon de continuer à faire croire aux rebelles que tout ce qui leur a été jusqu’ici accordé est sans contrepartie. Et il ne faut pas non plus que nous croyons nous-mêmes que demander une contrepartie aux rebelles pourrait remettre en cause le processus de paix. Si tel était le cas, alors il faudra se rendre à l’évidence que cette paix n’en était pas une. Eux aussi ont quelque chose à perdre et il est temps de leur demander d’en payer le prix. Le Président Gbagbo doit d’abord commencer par son Premier ministre. S’ils sont en équipe, alors ce dernier n’a pas le droit de le regarder se démerder tout seul avec le problème des grades qui risque d’être la goutte d’eau qui fera déborder un vase déjà trop plein. Si Soro donne un sens à son poste de Premier ministre soumis au président de notre république, alors il peut et doit rappeler ses éléments et leur retirer leurs fameux grades. Il faut également que le Président obtienne de son Premier ministre un programme de désarmement clair, précis et daté (assorti d’un fétichisme des dates !). 

Mais si le Président estime ne pas pouvoir ou vouloir exiger des contreparties à la rébellion, et pense devoir continuer à choyer nos nouveaux “amis”, alors (c’est notre deuxième et dernier conseil) qu’il en fasse de même pour nos militaires loyalistes. Ils ne l’auront pas volé ; ils l’auront bien mérité. 

Sylvestre Konin in Le Courrier d'Abidjan, le 24 Août 2007

par Mahalia Nteby publié dans : Côte d'Ivoire
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Samedi 4 août 2007

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«Dans son livre à succès de 1978, intitulé "The way the world works", Jude Wanniski célébrait les succès de la Côte d’Ivoire jusqu’alors. Pour Wanniski, la Côte d’Ivoire était la vedette de l’Afrique. […] Depuis 1978, le pays vedette de Wanniski a donné le spectacle de l’un des effondrements les plus spectaculaires. […] Les Ivoiriens sont aujourd’hui cinquante pour cent plus pauvres qu’en 1978.» William EASTERLY in «Les pays pauvres sont-ils condamnés à le rester ?» (2006, p. 252)

«Le FPI vole». «Le FPI est incompétent». «Le FPI est corrompu». Telles sont les complaintes et les cris que l’on entend depuis quelque temps, de la part d’un certain nombre de politiciens et d’intellectuels non moins politiques, défenseurs de l’ancien régime du parti unique. Mais au lieu de montrer la route de la justice au FPI, les défenseurs de cette thèse exigent simplement que le Front Populaire Ivoirien renonce à gouverner la Côte d’Ivoire et acceptent de s’allier à des envahisseurs étrangers pour rendre le pays ingouvernable, à moins qu’il ne leur soit au minimum permis de partager le pouvoir du Président Laurent Gbagbo. Parmi ces intellectuels, Tiburce Koffi, qui n’hésite pas à proclamer "l’agonie du jardin ivoirien" et la trahison de ses rêves et ambitions. Les défenseurs de ces différentes thèses fondent leur argumentation sur le raisonnement suivant : Les refondateurs, après avoir critiqué l’ancien régime, sont tombés eux aussi dans les mêmes travers. Donc il faut leur retirer le pouvoir et le remettre à ceux que les Français avaient choisis, au commencement de l’histoire de notre indépendance, pour gouverner la Côte d’Ivoire. A défaut, disent les extrémistes de cette vogue, la France n’a qu’à venir nous recoloniser et reprendre ce qui est à elle : la Côte d’Ivoire qu’elle a crée de toutes pièces ; une colonie conquise, baptisée, exploitée et rattachée à elle par le Pacte colonial. 

Nostalgique raisonnement anti-refondateur 

Dire que l’ancien régime s’est bloqué lui-même par le Pacte colonial n’est pas une élucubration. C’est un fait que les critiques les plus sévères de la Refondation reconnaissent eux-mêmes quand ils s’étonnent que, partie dans les années 50-60 avec un niveau de développement presque identique, l’Asie a aujourd’hui considérablement devancé l’Afrique noire en termes de progrès, et que le fossé ne cesse de s’agrandir entre ces deux mondes. Nous en Afrique, vivons tournés vers le passé tandis que le reste du monde vit tourné vers l’avenir, vient de nous rappeler à juste titre Nicolas Sarkozy, président de la République Française, en visite officielle à Dakar. C’est un fait mondialement connu que les pères fondateurs de l’Afrique noire ont relativement plus mal travaillé que ceux d’ailleurs, alors qu’ils sont très souvent restés beaucoup plus longtemps au pouvoir. Ce constat ne saurait souffrir d’aucune contestation partisane. Ce qui fait dire à William Easterly à la page 290 de l’ouvrage cité en introduction que «si les politiques sont vraiment la cause de la croissance, alors l’Afrique aurait été plus riche de deux mille dollars par habitant, si les politiques économiques africaines avaient été calquées sur celles de l’Asie de l’Est.» On ne peut soupçonner cet auteur, professeur à l’université de New York, ancien économiste à la Banque Mondiale et chercheur au Center for Global Development aux Usa d’être un refondateur partisan et pourtant il nous rappelle de bien vieilles conclusions. 

Après avoir échoué militairement et diplomatiquement contre la Refondation en participant et en cautionnant l’agression contre l’Etat de Côte d’Ivoire débutée le 19 septembre 2002, les adeptes de l’ancien régime réagissent donc en demandant le retrait du pouvoir de ces délinquants de refondateurs. L’attaque est maintenant orientée vers l’honorabilité, la moralité, l’honnêteté et les valeurs éthiques que les refondateurs étaient supposés défendre et appliquer. Ils ont échoué, dit-on. Dès que le pays leur a été donné, ils ont tué l’autorité de l’Etat. Ils vivent d’un populisme outrancier. Ils sont violents et corrompus. Non seulement ces refondateurs sont incompétents, mais en plus ce sont des voleurs, des pilleurs, des «grilleurs d’arachides», toutes choses qu’eux-mêmes critiquaient vertement lorsqu’ils étaient dans l’opposition. La Refondation ayant échoué, disent-ils, il faut que la France impose à nouveau un diktat à la Côte d’Ivoire pour remettre de l’ordre. Les Ivoiriens sont devenus trop corrompus, la France devrait légiférer et nous imposer une dictature douce et éclairée, disent-ils. Cette thèse, bien qu’en apparence sûre d’elle et fondée, n’est en réalité qu’une vague d’impressions qui s’agencent en schéma d’explications pourtant peu conformes aux faits. Nous entrons dans un monde magique dans lequel le raisonnement procède par superstitions et juxtaposition d’impressions. Les intellectuels nostalgiques se contentent en effet d’exposer ce qu’ils voient (ou veulent bien voir) dans la politique, mais ils ignorent bien des choses qui – hélas! – ne se voient pas, mais qui n’en ont pas moins une existence réelle et décisive. Les refondateurs auraient donc tué l’autorité de l’Etat. Ils seraient violents et corrompus. Les refondateurs seraient les propagandistes d’un avenir qu’ils ne peuvent maîtriser. Il faut les arrêter sinon c’est à la destruction totale de la Côte d’Ivoire qu’ils nous conduisent. Tel est le raisonnement anti-refondateur. 

Pour pouvoir juger du bien-fondé ou non de cette thèse, analysons plutôt les faits et nous nous rendrons compte que la réalité est un peu différente. Commençons par rechercher les causes de la pauvreté qui frappe, de façon sélective, les populations ivoiriennes et par regarder comment l’autorité de l’Etat a été écrasée avant de nous demander quelle est la part de responsabilité des refondateurs. 

La très factuelle valse des chiffres 

Depuis le début de la crise, les Ivoiriens, et avec eux de nombreux pays de la sous région, peinent à régler les problèmes qui se posent à eux. C’est de tradition dans les pays sous développés mais dans le cas ivoirien, malgré la crise, tous les agents économiques ne souffrent pas de la même façon. 

L’Etat, en particulier, a pris de la graisse. Son budget qui était en 2000 de 1780,9 milliards s’est envolé pour se situer à 1961 milliards en 2007, même si cette évolution s’est faite en dents de scie au taux de croissance annuel moyen de 1,4%. 

Budget Général en milliards de fcfa 

2000 ---------------> 1780,9
2001 ---------------> 1289,1
2002 ---------------> 1946,6
2003 ---------------> 1518,9
2004 ---------------> 1987,3
2005 ---------------> 1735
2006 ---------------> 1965
2007 ---------------> 1961

Dans le même temps, l’économie nationale elle-même, en termes de produit intérieur brut (PIB) est passée de 7543 milliards en 2000 à 9278,4 en 2006. En 2007, les prévisions budgétaires s’attendent à un niveau d’environ 9918, soit aussi une hausse de 4% en moyenne l’an. Le PIB est la somme des valeurs ajoutées dégagées par les producteurs et autres opérateurs économiques qui travaillent sous le label Côte d’Ivoire, pendant une période donnée. Il s’agit donc d’une somme de revenus produits à l’intérieur du pays. Le tableau suivant, extrait des différents documents budgétaires, nous donne une meilleure appréciation de ce qui s’est passé. Depuis l’arrivée des refondateurs au pouvoir en 2000, le PIB a augmenté en Côte d’Ivoire. C’est un fait établi et non une superstition. 

PIB en milliards de fcfa 

2000 ----------------> 7543
2001 ----------------> 7636
2002 ----------------> 8033
2003 ----------------> 8568
2004 ----------------> 8398,3
2005 ----------------> 8787,7
2006 ----------------> 9278,4
2007 ----------------> 9917,7

Vu comme cela, selon ces critères, ni le pays, ni l’Etat ne se sont appauvris de façon absolue. Ce qui est ressenti comme un accroissement de la pauvreté n’est donc pas lié au niveau de revenu de la Côte d’Ivoire. Il s’agit plutôt, d’une part, de la mauvaise distribution de ces revenus et de ces produits entre tous ceux qui participent à la production. D’autre part, il s’agit aussi du pouvoir d’achat de ces revenus. Les questions qui nous importent donc sont celles de savoir i) si les populations qui vivent en Côte d’Ivoire sont en état de produire avec leurs bras et leurs cerveaux, et ii) si elles produisent, avec des connaissances et de l’argent donnés, suffisamment pour leur permettre de subvenir à leurs besoins individuels et collectifs. Les populations ivoiriennes sont-elles aussi bonnes que celles des pays concurrents de la Côte d’Ivoire ? L’argent qui est utilisé dans le processus de production dans ce pays est-il aussi bon que celui des pays avec lesquels la Côte d’Ivoire échange ? Qui dit argent dit monnaie, et qui dit monnaie, chez nous, dit franc de la Communauté Financière de l’Afrique de l’Ouest, donc Fcfa, et donc Bceao, et donc accord de coopération franco-ivoirien et donc…Pacte colonial. Désolé de ne pouvoir présenter des excuses.

L’inflation croissant plus vite que la production, le PIB réel, c'est-à-dire le pouvoir d’achat du revenu intérieur, est négatif, et la Bceao elle-même nous dit que dans notre pays, entre 2002 et aujourd’hui, le taux de croissance du PIB réel oscille entre -1,6% et -1,5%. L’inflation étant toujours et partout un phénomène monétaire, la croissance de la production devient, pour nous consommateurs ivoiriens, appauvrissante. D’ailleurs selon le dernier rapport de la Bceao, notre PIB réel a évolué, par tête d’habitant, d’un taux de -4,7% en 2002 à celui de -2,2% en 2005. Nous travaillons dur, mais le cadre macroéconomique nous sanctionne encore plus durement. Et ce n’est pas la Refondation qui a tracé le cadre figé qui nous limite. C’est Houphouët-Boigny, lorsqu’il a apposé sa signature au bas du Pacte colonial. C’est une vérité historique attestée par des faits et des documents. Le reste n’est que chimère. Excusez du peu.

L’Etat, profitant de la richesse du pays et bien que très affaibli par la guerre, a attiré encore plus les convoitises des hommes politiques qui aspirent tous à vivre à ses crochets. Le budget en hausse n’a pas, hélas, pu profiter à l’investissement, qui est resté aplati à un niveau relativement bas, comme nous pouvons le constater dans le tableau suivant. 

Investissement d'Etat réalisé en milliards de fcfa 

2000 ----------------> 207
2001 ----------------> 260,75
2002 ----------------> 372,5
2003 ----------------> 281,7
2004 ----------------> 273,9
2005 ----------------> 262,7
2006 ----------------> 301
2007 ----------------> 309 

Les investissements que l’Etat devaient faire pour assurer la réalisation du programme institutionnel, économique et social sur lequel le Président de la République a été élu ne l’ont pas été que difficilement. Après les années 2001, 2002 et 2003 où l’investissement public était parti à la hausse, ce fut la dégringolade en 2004 et 2005. Alors qu’entre 2000 et 2002, le taux de croissance annuel moyen de l’investissement d’Etat était de 3,41%, après le déclenchement de la crise et avec le programme de réconciliation nationale, cette évolution ne s’est faite qu’au rythme négatif de -3,7%. La reprise des chantiers d’infrastructures routières est en train de relancer les chiffres. 

La masse salariale payée par l’Etat, avec un parlement plus peuplé, le «décrochage» des enseignants, les recrutements et autres mesures sociales, passe de 451,8 milliards à 610 milliards entre 2000 et 2007, selon les mêmes documents budgétaires. Si, entre 2001 et 2002, la masse salariale a fait un bon de 8%, cette évolution a continué en tendance au rythme annuel de 3,10%. 

Masse salariale en milliards de fcfa 

2000 --------------> 454,29
2001 --------------> 484,63
2002 --------------> 523,6
2003 --------------> 547,5
2004 --------------> 545,7
2005 --------------> 563,4
2006 --------------> 586,3
2007 --------------> 610

Tout se passe comme si l’Etat utilisait la totalité des recettes de la Direction Générale des Impôts (597 milliards en 2005) ou de la Direction Générale des Douanes (672 milliards en 2006) pour payer le niveau de vie de ses seuls fonctionnaires, oubliant les populations qui attendent que des centres de santé, des routes, des écoles et autres biens publics et infrastructures de base soient mis à leur disposition pour une qualité de vie saine et non polluée. Retenons que, selon les critères de convergence de l’Uemoa, la masse salariale de l’Etat ne doit pas dépasser 35% des recettes fiscales ; or depuis 2002, ce taux se situe entre 43 et 45% dans notre pays. Lorsque le budget sert plus à payer les salaires d’un nombre disproportionné d’agents employés par l’Etat, les infrastructures et autres investissements publics ne peuvent être financés que par l’endettement public extérieur, avec toutes les conséquences que l’on connaît à ce type de financement inefficace. Cela, bien entendu, parce que le financement privé local ne suffit pas et n’est, de toutes les façons, pas incité car le marché de l’épargne est inexistant à cause de la politique monétaire sous contrôle et du manque d’innovation sur le marché des actifs financiers susceptibles de garantir des investissements risqués. Dès lors, la croissance du PIB et celle du budget ne peuvent avoir d’impact sur l’économie nationale en termes d’emplois, de chômage, de revenus distribués, de consommations. La croissance devient alors appauvrissante. Et l’absence d’investissement signifie implicitement que la pression sera forte pour que les Ivoiriens vivent en mangeant leur blé en herbe. Le niveau de vie des générations actuelles se financerait alors par hypothèque sur le niveau de vie des générations futures. Or, une telle évolution est la caractéristique propre des économies décadentes ou stagnantes. Le budget de l’Etat ne peut pas tout faire. La monnaie est aussi un instrument de politique économique. 

Les grandes ambitions de la Refondation 

Malgré la baisse des dépenses et les contraintes de la masse salariale, le gouvernement avait dégagé, en 2000-2001, les moyens pour financer, dans un effort particulier, l’éducation par le « décrochage » des enseignants qui, depuis 1990, subissaient les affres d’un double standard, à diplôme égal, avec des salaires qui passaient du simple au double, selon que l’on avait été recruté après 1990 ou avant. Une bonne dotation avait aussi été prévue pour l’achat de manuels scolaires afin de promouvoir la scolarisation – notamment celle des filles – en milieu défavorisé. La santé aussi bénéficiait d’une attention particulière avec la réalisation des études techniques et de faisabilité de l’AMU (Assurance Maladie Universelle). 

Bien avant, le coup d’Etat de 1999 avait aussi attiré l’attention sur la nécessité de moderniser notre système de sécurité et de défense, de même que l’administration générale décentralisée de notre territoire. Nous y avions ajouté l’électrification rurale, l’agriculture et la justice qui étaient de ce fait au centre des préoccupations prioritaires de la première année de la Refondation. Telles étaient aussi les priorités du budget de l’Etat en 2001. En 2002, l’effort avait continué pour redresser les finances de l’Etat et les assainir. Les grandes réformes du programme de la Refondation étaient aux premières places. L’éducation et le renforcement de la gratuité de l’école obligatoire, la préparation de la mise en œuvre de l’AMU, la réhabilitation des routes et pistes rurales et leur entretien. L’électrification et l’adduction d’eau potable en milieu rural, la sécurité des populations et la décentralisation de l’Etat. 

A partir de 2003, les objectifs du budget sont devenus de plus en plus axés sur la sortie de crise, les accords de Marcoussis et la gestion des conflits. Les évolutions institutionnelles sur lesquelles la Refondation s’était engagée ont été reléguées aux oubliettes et la rébellion a troublé la Refondation. Et comme l’huile et l’eau mélangées, l’on a obtenu une mixture sans tenant ni aboutissant, appelons cette situation la Rebfondation

Les accords de Marcoussis ont produit leur propre programme de gouvernement. La Refondation, après Marcoussis, a fait place à la réconciliation nationale qui s’agence, selon les propres termes des accords signés dans cette ville de France, autour des questions relatives : 

- à la nationalité, à l’identité, et à la condition de vie des étrangers ; 
- au régime électoral ; 
- à l’éligibilité à la présidence de la République ; 
- au régime foncier ; 
- aux médias ; 
- aux droits et libertés de la personne humaine ; 
- au Regroupement, Désarmement, Démobilisation ; 
- au redressement économique et à la nécessité de la cohésion sociale. 

Tous les autres accords qui ont suivi et les autres résolutions du conseil de sécurité de l’Onu, de même que celles de la Cedeao, se sont reconnus dans les principes de base édictés à Marcoussis. Les choses n’ont d’ailleurs pas changé avec les accords de Ouaga. 

Dès lors, c’est l’autorité de l’Etat qui s’effrite. Le pouvoir du Président de la République s’amoindrit. Le travail de l’administration se dégrade. Le hors-la-loi prostitue l’ordre légal de la République, qui voit ses institutions écartelées et déviées des instances et des régimes normaux de décision, au profit de structures informelles sponsorisées depuis Paris et New York, Abuja, Accra, Pretoria et aujourd’hui Ouagadougou. 

Quand la Refondation fait place à la Rebfondation 

Nous devons savoir que ces évolutions institutionnelles et politiques n’ont pas épargné l’Etat. Elles n’ont pas épargné la fonction publique. Elles laissent des stigmates profonds sur la vie sociale, économique et politique de chacun d’entre nous. Après 2002, l’on ne peut plus dire en connaissance des faits que le FPI est au pouvoir, ni que le programme de la Refondation continue d’être appliqué quand, devant nos yeux, les "jardins" de la Refondation ont agonisé avec nos complicités. La crise des valeurs a été semée et entretenue en Côte d’Ivoire pendant toute la période du parti unique. Le jardin qui agonise aujourd’hui n’est pas celui de l’ancien régime, mais bien au contraire celui de la Refondation, étouffé comme il l’aura été par le programme de la réconciliation nationale. On peut, à la limite, juste accepter de dire que le FPI partage le pouvoir avec les autres signataires des accords de Marcoussis. Et que la Refondation corrompue n’est que la Rebfondation. La Refondation n’est pas en cause, même si de nombreux refondateurs peuvent être mis en cause. La Refondation a gouverné à peine deux ans (2001-2002), alors que la Rebfondation s’est s’imposée et règne depuis cinq ans (2003-2007). C’est parce que les anciennes pratiques ont refusé la Refondation que les projets qui avaient fait germer de grands espoirs se sont aussitôt écroulés, juste deux ans après leur mise en route. "L’agonie des jardins" de l’ancien régime a été souhaitée démocratiquement par les Ivoiriens, parce que ce régime avait été incapable de faire au moins aussi bien que ses semblables dans le monde à niveau initial pareil. L’agonie de la Refondation est un crime commis contre la démocratie. La Refondation était un envol auquel on a coupé tout horizon. 

Pendant cette période trouble, la logique du partage du pouvoir au sommet a conduit à une logique du partage des fonds. Entre 2000 et 2007, la haute direction du pays a changé de nature. Seul le Président de la République travaille effectivement à la sortie de crise. A chaque fois qu’il y a eu des accords de paix, ses adversaires se sont contentés de lui imposer des Premiers Ministres, qui même s’ils ont tous été nommés par décret selon les termes de la Constitution de 2000, n’ont pas tous fonctionné selon les dispositions de cette même Constitution. La crise a vu les tensions entre Seydou Diarra, qui se disait garant des accords de Marcoussis, et Laurent Gbagbo. Puis nous avons assisté au tandem qui réunissait Charles Konan Banny et Laurent Gbagbo. Et maintenant nous voyons se dérouler le blues de la Primature avec Guillaume Soro. Trois Premiers Ministres en cinq ans de crise, tel est pour le moment notre record. Mais au-delà de ces Premiers Ministres que l’on voit défiler, il y a eu de façon sournoise une montée en puissance de la Primature dans le dispositif institutionnel de la République, non pas pour administrer le programme établi par le Chef de l’Etat, mais plutôt pour contester et neutraliser sa politique économique et sociale. 

Lorsque Laurent Gbagbo accède au pouvoir en fin d’année 2000, le général Robert Gueï vient de terminer de façon calamiteuse une transition avec 16,5 milliards de budget à la Présidence de la République et un Premier Ministre, Seydou Diarra, à qui il a fallu 5,5 milliards pour sa mission à la Primature. Le Premier Ministre à l’époque était le chargé de mission du Chef de l’Etat. Il fallait, après le coup d’état du CNSP (Conseil National de Salut Public), un civil crédible pour rassurer les Ivoiriens et la communauté internationale. Diarra remplissait cette condition, mais le CNSP veillait au grain et administrait directement l’Etat en laissant certaines missions spéciales de coordination de l’action gouvernementale au Premier Ministre, qui n’était d’ailleurs responsable que devant Robert Gueï. Le Chef de l’Etat d’alors a pu à un moment donné, lorsque le RDR mettait en doute son autorité, se séparer de tous les ministres de ce parti sans que cela ne mette en péril la transition. Aucune communauté internationale ne lui imposait alors de ne pas le faire. 

Une fois la transition passée, Laurent Gbagbo installe Affi N’guessan à la Primature en 2001 avec 5,3 milliards de budget, là où la Présidence de la République, en pleine phase de restructuration après le passage de la junte militaire, fonctionnait avec 19,2 milliards. Le Premier Ministre était un véritable administrateur de programme au sens de la mission que la Constitution confie à ce poste. Subordonné à la Présidence de la République, il en exécutait les décisions. L’action gouvernementale était cohérente. Le Premier Ministre avait été directeur de cabinet du Président de la République et son directeur de campagne. La mise en place du programme de la Refondation de la Côte d’Ivoire entraînait alors des réformes qui exigeaient, en 2002, un budget de 6,53 milliards pour le Premier Ministre, en hausse de 23,21%, là où le Président de la République a vu le sien passer à 22,6 milliards de Fcfa soit une hausse de 17,7%. 

Les nuisances d’un bicéphalisme imposé à la tête de l’Etat 

En fin 2002, la rébellion éclate et la Côte d’Ivoire s’installe dans le chaos. Marcoussis impose un Premier Ministre qui demande 10 milliards supplémentaires pour situer son budget à 16,62. Ce qui fait faire au budget de la primature un bon de près de 155%. Avec ses financements et son propre plan, le Premier Ministre cesse d’être l’administrateur du programme du Président de la République. Il refuse aussi d’être son chargé de mission. Il devient son concurrent, avec des moyens humains et matériels à sa disposition, pour la réalisation de ses propres décisions inspirées de l’esprit et de la lettre des accords de Marcoussis et des arrangements de Kléber. Les conflits de compétences s’installent entre le Président de la République et le Premier Ministre. Le Premier Ministre a son gouvernement et sa pléthore de conseillers, parallèlement à ceux du Président de la République. Il ne s’agit pas de cohabitation mais de bicéphalisme rétrograde. 

Les membres du gouvernement sont proposés non par le Premier Ministre, mais par les partis politiques signataires de l’accord de Marcoussis. Les partis choisissent leurs portefeuilles et les militants chargés de les gérer. A partir de ce moment, les ministres ne sont plus responsables devant le Chef de l’Etat et ne rendent compte qu’au président de leur parti d’origine, dont le seul objectif devient la démolition des institutions de la République, l’éviction de Laurent Gbagbo et la prise du pouvoir sans élections et sans avis du peuple. Le gouvernement devient alors pléthorique et son niveau d’incompétence s’élève. Le pouvoir de révoquer les ministres que la Constitution reconnaît au Président de la République lui est contesté. Depuis cette date, personne ne peut virer un ministre sans être accusé de porter atteinte au processus de paix. Ni Seydou Diarra, ni Laurent Gbagbo ni qui que ce soit d’autre, n’a ce droit. Même lorsque les belligérances se taisent sur les fronts militaires, dans les cercles du pouvoir au Plateau, à Abidjan, elles font rage entre la Primature et le Palais Présidentiel d’une part et entre les ministres eux-mêmes de l’autre. 

C’est à ce moment que les dérapages se mettent en route. La Constitution étant corrompue, les institutions suivent aussitôt. La corruption se généralise avec ce type de gouvernement dit de «Réconciliation Nationale». Et les refondateurs, qui sont eux aussi des humains, perdent leurs repères et se laissent aller, avec négligence, dans le piège de la mauvaise gouvernance. L’ordre et la discipline qui avaient marqué les premières années de pouvoir de Gbagbo cèdent la place au désordre et à l’indiscipline dès 2003. Le racket, la tricherie aux examens et concours, les pots de vins, les trafics d’influence, l’enrichissement rapide injustifié, qui étaient en train d’être maîtrisés durant les premières années de la Refondation, se déchaînent et se réinstallent comme au temps du parti unique (1960-1990) et avec des allures qui ressemblent à celles de l’ère du multipartisme sans démocratie (1990-2000). 

La Refondation devient la Rebfondation. L’ancien régime se rebelle contre les refondateurs, qui bien qu’ayant bloqué et contenu la rébellion militaire et politique, se sont laissés aller à la dégénérescence morale inspirée, en absence de toute autorité, par l’impunité et l’apologie de la mauvaise gouvernance. A l’époque de l’opposition, les refondateurs n’acceptaient pas les atteintes à l’éthique de la démocratie et de la société ouverte. Aujourd’hui, avec la Rebfondation, nous gardons un silence coupable sur les violences faites à l’éthique, quand nous n’applaudissons pas les hauts faits de ces nouveaux «grilleurs d’arachides». 

A l’époque, nous envisagions conduire les faussaires et autres criminels devant les tribunaux ; aujourd’hui nous leur dressons la place et nous leur passons le menu pour qu’ils viennent faire ce à quoi nous nous sommes laisser aller : manger. Eux, d’ailleurs, ne demandent que ça pour le moment, à défaut de mieux. Mais ils ne perdent aucune occasion de nous faire savoir qu’ils ont la Refondation dans leur collimateur. 

En milliards de fcfa 
                   
                 Président de la République               Premier Ministre

2000 -------------------> 16,5  -------------------------------------------> 5,5
2001 -------------------> 19,2  -------------------------------------------> 5,3
2002 -------------------> 22,6  -------------------------------------------> 6,53
2003 -------------------> 28,05 ------------------------------------------> 16,62
2004 -------------------> 39,05 ------------------------------------------> 15,51
2005 -------------------> 36,62 ------------------------------------------> 15,35
2006 -------------------> 36,29 ------------------------------------------> 15,17
2007 -------------------> 36,56 ------------------------------------------> 14,56

Le blues de la République a commencé par celui de la Primature. La crise corruptrice a eu raison de nos corps, de nos âmes et de notre morale. Nous devons le reconnaître et faire en sorte que cette situation de décadence s’estompe et que les dérives vicieuses cessent de nous entraîner vers le côté le plus obscur du pouvoir. Le tableau ci-dessus révèle la course-poursuite de la Présidence de la République face à la Primature. Ainsi, c'est la Primature, sous Seydou Diarra, qui a donné le coup d'envoi: en effet, le budget de la Primature a augmenté de plus de 154% de 2002 à 2003 (donc plus que triplé suite à la rébellion et aux accords françafricains de Marcoussis & Kléber), alors qu'en parallèle, sur la même période, celui de la Présidence de la République n'a augmenté que de 24%. Par ailleurs, il est à noter que depuis l'agression perpétrée contre l'Etat de Côte d'Ivoire en septembre 2002 jusqu'à ce jour, le budget de la Présidence de la République a augmenté en moyenne de 10% par an, alors que, concomitamment, celui de la Primature a évolué au rythme annuel moyen de 17,4%! La perversion de nos mœurs commence par là. 

La pierre angulaire sur laquelle repose la thèse des partisans de la recolonisation de la Côte d’Ivoire est donc vacillante et ne résiste pas à une analyse factuelle. La réécriture de l’Histoire est une tâche d’autant plus ardue qu’elle est confrontée à des chiffres et des faits difficilement contestables. La comparaison avec l’Asie a montré la faillite de l’ancien régime. Les nostalgiques d’un autre temps, qui ont fait leurs premières armes à l’école de l’Ivoirité et qui aujourd’hui refusent la mondialisation, à moins qu’elle ne soit encadrée par la francophonie, ne veulent pas tant détruire la Rebfondation que préserver et défendre à tout prix le Pacte colonial qui enchaîne notre pays et bride notre développement. Mais la Rebfondation n’est pas la Refondation. Et cette dernière n’a pas échoué, comme nous venons de le voir. 

La Refondation est la grande victime de cette crise. Les faits le démontrent. Il est donc faux d’accuser la Refondation d’être la cause, l’origine ou la responsable de l’état de dégénérescence de notre pays, de nos valeurs et de nos rêves. Des rêves désormais remplis d’idées noires et polluées par des complaintes ahurissantes que l’on entend ressasser à loisir par ceux qui, toute honte bue, crient leur désir de se remettre des chaînes et clament à la face du monde leur blues de la République : «Nous sommes incapables de nous prendre en charge, incapable de nous occuper de nous-mêmes, nous refusons le développement. Alors, tendre et douce France, ne nous abandonne pas, reviens nous prendre pour nous rendre heureux. Nous, ici, nous préférons le bonheur enchaîné plutôt que la liberté qui remet en cause nos certitudes et nos hiérarchies héritées de notre âge d’or.» Avec tous ces intellectuels, répétons en choeur le meilleur refrain de ce blues : la colonisation a été l’exploitation de l’homme par l’homme ; les indépendances, exactement le contraire.

Pr Mamadou Koulibaly in Fraternité Matin, 04 août 2007

par Mahalia Nteby publié dans : Côte d'Ivoire
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Lundi 23 juillet 2007

Les réserves du Professeur Mamadou Koulibaly sur l'aide de 193 milliards promise par la communauté internationale


«Au commencement, l’argent a permis d’acheter les armes et les armes par la suite ont volé l’argent, rendant tout le monde un peu plus pauvre qu’avant dans le pays.»
Anonyme


Le Cabinet du Premier Ministre vient par la presse nous faire savoir que le maître des lieux, Soro K. Guillaume était à la recherche de 198 milliards de francs Cfa pour notre programme de sortie de crise. Pour sonder les intentions des bailleurs de fond après celles exprimées par le budget de l’Etat, Soro a organisé, avec un mois de retard, une table ronde avec les éventuels donateurs. Ceux-ci lui auraient promis environ 194 milliards.

Entre le budget de l’Etat d’une part et les bailleurs de fonds de l’autre, notre sortie de crise semble fortement déterminée par un problème d’argent. Soro lui, travaille selon les termes d’un contrat négocié à Ouaga et qui s’est matérialisé par un décret pris par le Président de la République le 29 Mars 2007, pour faire de lui le Premier Ministre employé par l’Etat de Côte d’Ivoire, tel qu’il est défini par la Constitution de 2000.

Dans le budget 2007, l’Etat de Côte d’Ivoire met à la disposition du Premier Ministre et de tous les services qui lui sont rattachés, la coquette somme de quatorze milliards cinq cent soixante huit millions deux cent quarante quatre mille six cent quatre-vingt deux francs CFA (14.568.244.682 fcfa). Cette somme de crédits devrait couvrir les dépenses ordinaires du Premier Ministre à hauteur de 13 milliards et des dépenses d’investissement pour un montant de plus de 1,6 milliards. Cette somme (14 milliards et demi) est à payer à Soro pour son travail et celui de son personnel en vue de lui permettre de réaliser le programme pour lequel il a été nommé. Avec cette somme de 14 milliards, l’Etat de Côte d’Ivoire met à la disposition de Soro, au nom du peuple de Côte d’Ivoire, les gros moyens qui devraient lui permettre de s’offrir du personnel pour environ 1,100 milliards, et des abonnements pour environ 294 millions. Pour ses autres dépenses de fonctionnement c’est 11,5 milliards qui sont budgétisés pour Soro de façon souveraine. C’est à mettre au chapitre des prix à payer par les Ivoiriens pour sortir de la crise. Un effort supplémentaire. Mais tout est-il vraiment question d’argent ?

Dans le même document budgétaire qui définit les moyens mis à la disposition du Premier Ministre, il est inscrit quelques lignes plus loin que l’Etat de Côte d’Ivoire s’engageait aussi à rembourser sa dette pour un peu plus de 545 milliards sur des dépenses totales prévues 1961 milliards. A ses créanciers intérieurs, l’Etat promet de rembourser 155 milliards tandis que pour la dette extérieure, il est prévu de payer 391 milliards.

Le Premier Ministre sait-il que l’Etat de Côte d’Ivoire doit au titre de la dette intérieure un stock total de plus de 964 milliards de francs cfa et que nous accumulons plus de 364 milliards d’arriérés de paiement de cette somme?

Le Premier Ministre sait-il que pour ce qui concerne la dette extérieure, les projections du gouvernement qu’il dirige estiment le stock à plus de 6.293 milliards de francs cfa et que là aussi nous accumulons des arriérés d’échéances non honorés de près de 2.000 milliards, ce montant étant supérieur à notre budget? Entre 2004 et les projections pour 2007, la dette extérieure est en hausse d’environ 2,5%. La crise y est probablement pour quelque chose.

Pour soutenir et encourager la communauté internationale, l’Etat de Côte d’Ivoire s’est engagé à lui payer 391 milliards au titre de la dette due pour cette année 2007. À côté de cet engagement à payer notre dette il faut rappeler que le budget 2006 prévoyait mobiliser 112 milliards auprès des bailleurs de fond, mais seuls 13 milliards l’ont effectivement été. Pour 2007, les recettes extérieures souhaitées par le budget s’élèvent à 408 milliards conditionnés par le climat socio politique dont la gestion est laissée aux bons soins de Soro. Les bailleurs de fonds donnent à la Côte d’Ivoire mais la Côte d’Ivoire rembourse dans le même temps plus qu’elle n’est supposée recevoir. Curieux tout de même cette histoire de l’aide.

Faut-il expliquer que depuis 2002, la communauté internationale, qui accompagne la Côte d’Ivoire et la soutient, ne s’est financièrement engagée dans le processus de paix qu’à hauteur de 12,6 milliards ? C'est-à-dire qu’avec tout le bruit fait à Marcoussis, à Kléber, à New York et à Washington aux sièges de la Banque mondiale et du Fmi, les concours extérieurs n’ont pas dépassés les 13 milliards alors que l’Etat de Côte d’Ivoire y a mis plus de 54 milliards. Le Premier Ministre sait-il que l’Etat ivoirien, sur les 13 milliards de la communauté internationale, n’a pas eu à gérer un pikini ? Les concours extérieurs sont mis à la disposition d’agences de coopération (allemande avec la Gtz), française, européenne avec le Fed) ou d’agences de gestion fiduciaire. Le Pnud aussi a été mis à contribution pour gérer les fonds de la communauté internationale.

Nous devons donc retenir que les concours extérieurs ne transitent pas par le Trésor Public ivoirien. Et le Premier Ministre n’aura pas à gérer ces fonds. Le Premier Ministre doit savoir que les 12,6 milliards de concours extérieurs qui venaient en soutien au processus de sortie de crise depuis Marcoussis jusqu’à l’accord de Ouaga ont été repartis entre 9 donateurs dont le plus gros aura été l’Union Européenne pour 5 milliards et le Danemark pour 2,4 milliards. Les autres donateurs qui se sont exprimés l’ont fait dans les proportions suivantes (en francs Cfa):

- Le Japon                                    1,5 milliards
- La Coopération belge                   1,235 milliards
- La Coopération française              1,069 milliards
- La Banque mondiale                       750 millions
- Le Pnud                                        705 millions
- La Suède                                      702 millions
- Unicef                                            22 millions

Tous disent avoir injecté ces sommes dans le DDR (Désarmement, Démobilisation et Réinsertion), sauf l’Union Européenne qui a mis, en plus du DDR, près de 2 de ses 5 milliards dans les audiences foraines et 134 millions dans l’Oni (Office National d’Identification).

Le Premier Ministre devrait savoir que depuis la nuit du 18 au 19 septembre 2002, l’Etat de Côte d’Ivoire a décaissé pour la gestion directe de la crise plus de 364 milliards, dont 54 pour la sortie de crise ; 216 pour le soutien aux FANCI ; 91 pour les équipements militaires et 2 milliards environ pour la solidarité et l’action humanitaire. Tout cela parce qu’il y a eu une rébellion. Quel gâchis !

Première leçon à retenir : les engagements pris par les bailleurs de fonds lors des tables rondes ne sont que l’expression d’intentions à priori bienveillantes, comme à Kléber à l’époque. Mais ils ne peuvent signifier en aucun cas que c’est de l’argent acquis, ni d’ailleurs que c’est de l’argent qui passera par le Trésor Public ivoirien.

Deuxième leçon à retenir : Au moment où la communauté internationale se montre si généreuse avec des promesses de dons de 194 milliards, elle nous demande d’inscrire au budget 2007, pour le remboursement de ce que nous lui devons, 391 milliards (deux fois ce que nous devons lui payer). C’est à se poser la question de savoir qui soutient qui dans le deal des Tables rondes au Sofitel comme à Marcoussis ?

Pour 2007, avec l’Accord Politique de Ouaga, les choses vont probablement évoluer. L’Accord de Ouaga se chiffre globalement, selon le gouvernement, à environ 198 milliards de francs cfa. Or, l’Etat dans le budget n’a inscrit que 57,6 milliards là où les concours extérieurs disponibles par intention (concours notionnels) étaient de 43,3 milliards. La différence entre les prévisions et les capacités définit alors un écart de plus de 96 milliards que l’Etat recherchait dans cette Table ronde. La sortie de crise selon le dispositif de Ouaga contient (en francs CFA):

- Le DDR pour environ 45,8 milliards
- Le redéploiement de l’administration pour 23,6 milliards
- Les audiences foraines pour 25,1 milliards
- L’identification pour 44,9 milliards
- Les élections pour 35,4 milliards
- Le retour des déplacés pour 2,3 milliards
- Le Service civique et la réinsertion pour 20 milliards.

La communauté internationale ne veut financer ni l’identification, ni le service civique. Elle a choisi selon ses propres critères de ne soutenir que ce qu’elle veut. C’est un soutien à la carte comme au restaurant, selon son goût et …ses intérêts.

Troisième leçon à retenir : l’argent de la communauté internationale, quand il vient, va là où elle le veut, indépendamment des désirs de l’Etat de Côte d’Ivoire et de ses priorités. En définitive, ce qui est à la communauté est sous son contrôle et pour résoudre les problèmes qu’elle juge importants pour elle. Le document budgétaire qui fixe les conditions de travail de Soro précise aussi par ailleurs d’autres dépenses et ressources attendues par l’Etat ivoirien. Ces fonds, lorsqu’ils sont envisagés, ne sont pas de l’argent mis à la disposition de Soro pour travailler. Ce sont des intentions qui se réaliseront – si elles se réalisent –, dans un cadrage sur lequel ni Soro, ni l’Etat de Côte d’Ivoire n’auront la moindre emprise. Cet argent n’est pas à Soro. C’est de la dette pour l’Etat. Ce sont des dons reçus par l’Etat. Ce sont des appuis qui, dans le budget 2007, vont être nécessaires pour mettre l’Etat en mesure de payer la totalité des échéances de la dette extérieure due au Club de Paris (103 milliards), à la Banque Mondiale (55,9 milliards), à la BAD (43,9 milliards) et au FMI (31,4 milliards) ; soit un total de 234 milliards sur les 391 à payer, c'est-à-dire 60%.

Au total, nous devons trouver pour rembourser la dette extérieure 391 milliards au titre de nos engagements pour 2007. Alors attention au triomphalisme mal placé. L’altruisme et la générosité flamboyante de la communauté internationale ne sont ni gratuites, ni sous notre contrôle. Un mendiant heureux des promesses de ses bienfaiteurs n’est rien d’autre qu’un enfant gâté. Or l’enfant gâté est un prédateur même si tous les prédateurs ne sont pas des enfants gâtés.

Enfin, le Premier Ministre doit savoir que les concours extérieurs dont il a été question à la Table ronde du Sofitel sont conditionnés, comme l’exprime bien d’une part la lettre d’intention que l’Etat de Côte d’Ivoire a envoyée au Directeur Général du Fmi, et d’autre part le mémorandum de politiques économiques et financières adopté lors de la dernière mission du Fond. Devrions-nous rappeler au Premier Ministre quelques éléments de sa lettre d’intention du début du mois de juin 2007 et quelques termes du protocole d’accord technique signé avec nos créanciers extérieurs que nous appelons tendrement bailleurs de fonds ?

1- «Avant mi-juin nous espérons réaliser des progrès significatifs dans le regroupement et le désarmement des ex-combattants ainsi que dans le démantèlement des milices. Nous entendons également réinstaller l’administration préfectorale et rendre pleinement opérationnelles les collectivités décentralisées (Mairies et Conseils Généraux) dans l’ensemble des 22 départements du Centre-Nord de notre territoire et redémarrer le processus d’identification de la population, notamment des audiences foraines avant la mi-juin 2007».

2- «Nous avons adopté un schéma pour l’apurement progressif à partir de mi-juillet 2007, des arriérés vis-à-vis de la Banque Mondiale et de la BAD en accord avec les deux institutions».

3- «Le gouvernement reconnaît l’importance primordiale de l’amélioration progressive de la transparence dans la gestion des affaires publiques et de la lutte contre la fraude et la corruption».

4- «La politique budgétaire en 2007 est celle d’une année de transition et de réunification. A cette fin, nous allons dès maintenant étendre la mobilisation des recettes à l’ensemble du territoire réunifié. Nous allons également diminuer les dépenses non essentielles (y compris les primes de front) et celles sans impact économiques et social direct».

Ces engagements, entre autres, de l’Etat de Côte d’Ivoire ont démarré avec retard. Et il ne s’agit pas d’un problème d’argent. La conférence des bailleurs de fonds qui était prévue avant mi-juin, selon les termes de la lettre d’intention, vient juste de se dérouler alors que rien n’a encore été fait en matière de désarmement et que les armes dispersées entre les chefs de guerre dans les zones sous contrôle rebelles leur servent maintenant à ralentir le processus de Ouaga, puisqu’elle permettent aujourd’hui d’attenter à la vie du Premier Ministre comme hier elles ont permis d’agresser des gendarmes à Anyama, des policiers à Agboville et à Noé, des populations civiles à petit Duékué et à Guitrozon.

Pour que les bailleurs de fonds s’expriment concrètement et mettent le cash sur la table, il est attendu que Soro respecte ses engagements avec célérité. Sera-t-il capable de désarmer ses troupes rebelles alors qu’une partie de celles-ci cherchent à le tuer? Sera-t-il capable de permettre au Trésor Public, à la Douane et aux Impôts d’aller collecter les ressources fiscales et parafiscales dans la partie du territoire encore occupée et sous administration rebelle ou bien continuera-t-il à gérer deux budgets parallèles (celui officiel de la République pris par ordonnance par le Président Laurent Gbagbo et celui informel de la rébellion, frauduleux, injuste et anticonstitutionnel)? Soro peut-il garantir la gestion transparente des affaires publiques dans les zones encore occupées ? Peut-il lutter contre la fraude et la corruption dans lesdites zones ? Que de questions qui se bousculent dans notre esprit ! Et elles sont toutes à poser au Premier Ministre. Il n’aura les fonds de la communauté internationale que s’il fait ce sur quoi il s’est engagé devant la communauté internationale. Il y a du travail. Et Soro est bien payé pour le faire. Maintenant, arrêtons les hésitations et au boulot. La sortie de crise dans l’accord de Ouaga comme celles des accords précédents n’est pas une affaire d’argent et nous le savons tous. Ce sont les fonds qui manquent le moins à la paix.

Par le Professeur Mamadou Koulibaly in Fraternité Matin, 24 juillet 2007

par Mahalia Nteby publié dans : Côte d'Ivoire
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Dimanche 22 juillet 2007



C’est un drame sans fin pour les victimes des déchets toxiques et du navire grec Probo Koala. Les manifestations publiques, auxquelles elles tentent de se livrer pour se faire entendre, se déroulent dans l’indifférence générale. Certaines d’entre elles - et elles sont nombreuses - ont été omises. Pour diverses raisons. Et, du coup, elles ne sont pas concernées par l’opération d’indemnisation qui est en cours. Elles se sont mobilisées pour crier leur colère et obtenir réparation. Aussi, font-elles le pied de grue devant les points focaux de réclamation, espérant gagner la bataille contre l’habituelle lourdeur administrative ivoirienne. Sans grand espoir. D’autres, et elles sont aussi en grand nombre, ont eu la chance d’avoir été identifiées. Mais la plupart subissent le supplice de Tantale. Pour elles, c’est, en effet, la croix et la bannière pour se faire payer. Des noms et/ou des prénoms de victimes sont mal orthographiés ou incomplets. Il leur faut alors affronter les lourdes procédures administratives et les réticences toujours déprimantes pour être rétablies dans leur droit. Aussi, se dressent-elles pour espérer venir à bout de la gangrène de la corruption qui continue de ronger notre administration. Sans grand espoir d’être entendues.

Dans ce pays, où la course au gain facile est le sport le plus pratiqué et où l’occasion fait toujours le larron, les vraies victimes et les fausses victimes s’évertuent chacune à tirer un meilleur profit de l’opération d’indemnisation en cours. Opération qui commence à prendre l’allure d’une traite. Avec des scènes honteuses qui décrédibilisent notre pays. Des agents du Trésor public sont accusés, menace de fourniture de preuves à l’appui, de procéder à des extorsions de fonds pour dédommager ceux dont les noms sont incomplets. Des truands, en relation avec des complicités plutôt bien placées, se démènent comme de beaux diables pour figurer sur les listes. Certaines vraies victimes, pressées de toucher leur dû, n’hésitent pas, du reste, à faire du faux et usage de faux. Cas de la Malienne Diallo Djéliba, victime ambulatoire, qui a été déférée ce mardi à la Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan (Maca). En lieu et place de sa carte consulaire périmée, elle a présenté une fausse pièce d’identité ivoirienne (Cf. Fraternité Matin n°12.808 du 18 juillet 2007).

Comme on peut le constater, la Côte d’Ivoire est restée égale à elle-même. Même dans cette douloureuse épreuve. Et continue d’apparaître dans toute sa nudité et sa laideur: un pays miné, jusqu’à la moelle, par le racket tous azimuts et la falsification sans retenue de documents administratifs et autres. Notre pays est descendu tellement bas dans l’échelle des valeurs morales et des vertus que nul, désormais, ne peut échapper à ces associations de malfaiteurs qui, par le chantage et l’intimidation, font la pluie et le beau temps. Où et quand ils le décident. Dépouiller les ayants droit à des prestations? C’est le cadet de leurs soucis!

Il n’existe plus aucun service dans notre pays où ne règne l’implacable loi des passe-droits. A la Justice, dans les centres de santé, dans les centres d’examen, à la Fonction publique – là, c’est le bouquet! -, à la… morgue, au commissariat de police… Partout, en somme. Parce que partout, le “fais-nous fais” a la peau dure. Dure. Dure. Dure. Partout, il faut mouiller la barbe. Partout, il faut graisser la patte. Partout, il faut soudoyer des gens. Partout, il faut des dessous de table. Pour être servi. Cette terrible réalité - qui doit être combattue avec la (vraie) dernière énergie - ne fait, hélas!, partie ni des priorités de l’Etat, démissionnaire, ni des préoccupations des citoyens, eux-mêmes qui se considèrent comme des “cabris morts”. Tout le monde, visiblement, a jeté l’éponge. Tout le monde s’est passé le mot pour observer la position du singe de la gravure: ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. C’est l’eldorado pour tous les voyous, ripoux et autres agents véreux. Tels ces douaniers qui n’ont pas hésité à organiser, ce mardi, une sorte d’auto-braquage pour emporter 139 millions de nos francs destinés au paiement de primes dites TS. Des policiers et des gendarmes peuvent donc continuer, allègrement, au cours de leurs trop nombreux contrôles routiers, à soutirer des fonds aux chauffeurs de taxis communaux et de véhicules de transports en commun. N’est-ce pas… normal, après tout? Des magistrats et des juges peuvent, eux aussi, et allègrement, continuer de s’en mettre plein les poches en confortant des dénis de justice par des verdicts fantaisistes. N’est-ce pas… normal, après tout? Des médecins peuvent continuer, allègrement, de déserter les hôpitaux au profit des cliniques privées, etc. Au vu et au su de tout le monde. Sans crainte de sanctions. Parce qu’après tout, il n’y a là rien que de très… normal.

Car, toute décence bue, la Côte d’Ivoire semble avoir choisi de s’installer dans l’impunité. La crise socio-politique actuelle a le dos large. Tout le monde s’en prévaut pour masquer son impuissance et l’incurie de notre administration. Cependant, si les voyants sont aujourd’hui au rouge, ils n’étaient déjà pas au vert – et même pas à l’orange - sous les régimes précédents. Qui ont posé les jalons de la déchéance morale dans laquelle nous nous vautrons aujourd’hui. Depuis la belle époque du “miracle ivoirien”, nombre de membres des gouvernements successifs et de responsables d’administration, prenant à la lettre la métaphore arachidière du Président Félix Houphouet-Boigny (“On ne regarde pas dans la bouche de celui qui grille les arachides”, disait-il), se sont mis à détourner des deniers publics, en se rendant coupables de prévarications. Jamais inquiétés, ils ont ouvert la boîte de Pandore de la course effrénée à l’enrichissement illicite qui fait rage aujourd’hui.

La dégradation avancée des mœurs recommande des mesures urgentes et draconiennes. Illico presto! Elle nécessite que les autorités prennent (enfin!) le taureau par les cornes. Hic et nunc! Pour la refondation morale de la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, il est sans doute un peu tard. Mais, demain, il sera vraiment trop tard. Car, les Ivoiriens semblent avoir perdu tout repère. Sans boussole et sans référence, ils se laissent maintenant guider par leurs instincts bestiaux, rivalisant avec les animaux. Domestiques. Et même sauvages. C’est pourquoi ils font… pipi partout. Sans aucun complexe. C’est pourquoi, jetant leurs ordures ménagères partout, ils détériorent leur propre environnement. Sans aucun souci. “Ça ne tue pas Africain!”, se justifient-ils. Sans aucune honte. C’est pourquoi le sexe n’est plus du tout un tabou sous nos cieux. Et que des individus se permettent de… copuler maintenant dans des lieux publics. Et presque en public. Sans aucune gêne. Hier, Frantz Fanon fustigeait la colonisation française qui avait fait des Noirs des “peaux noires et (des) masques blancs”. A raison. Les Ivoiriens en sont la parfaite illustration. En plus d’avoir renié et leur culture et leur personnalité; en plus d’avoir lamentablement échoué à vouloir singer le Blanc, ne se retrouvent-ils pas aujourd’hui à un carrefour dangereux? Il leur appartient de bien négocier le virage. Parce qu’aucune sortie de route ne peut plus être admise. Mais encore faudrait-il que l’Etat sorte de sa torpeur et remette tout le monde au travail. Dans… l’ordre. Et dans la… discipline.

Ferro M. Bally, in Fraternité Matin, 20 juillet 2007

par Mahalia Nteby publié dans : Côte d'Ivoire
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