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Bluff

Les Camerounais exploités des palmeraies de Bolloré 

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C'est un Germinal sous les tropiques qui se joue dans la palmeraie de Kienké, dans le sud-ouest du Cameroun. Dans cette plantation de palmiers à huile de 9 000 hectares de la Société camerounaise des palmeraies (Socapalm) - filiale d'un groupe belge, Socfinal, lui-même détenu à près de 40 % par le français Bolloré aux côtés de son traditionnel partenaire, la famille belge Fabri -, les ouvriers sont en colère. Depuis novembre, ils ont plusieurs fois fait grève contre leurs conditions de vie et de travail. En retour, la police a arrêté et détenu pendant quelques jours leur leader, Michael Agbor.

«Une journée ne suffit pas pour décrire nos souffrances», assure Albert, un ouvrier. Depuis plusieurs années, il vit en permanence dans la palmeraie. Six jours par semaine, il coupe de lourds régimes de noix de palme. Sans gants pour protéger ses mains : ses paumes ont pris la couleur orange des noix que Socapalm transforme en huile de cuisine. Chaque matin, il s'entasse avec ses collègues et le matériel de coupe dans les camions, des épaves, qui s'enfoncent dans la plantation pour charger les régimes. Le soir, il doit marcher, parfois sur une quinzaine de kilomètres, pour rentrer dans un des sept campements d'ouvriers installés au cœur de la plantation.

«Esclaves»

Le tout pour pas grand-chose : il gagne 22 francs CFA pour un régime de 15 kg. En moyenne, il touche 35 000 francs CFA (environ 53 euros) par mois, ce qui ne lui permet pas de vivre décemment. Il a néanmoins plus de chance que ceux qui coupent les régimes de 10 kg pour 8 francs CFA. «Les retenues sur nos salaires sont courantes. Nous sommes souvent payés en retard voire pas du tout», précise-t-il. Albert n'est pas affilié à la sécurité sociale et n'a pas de couverture médicale. «Beaucoup voudraient partir mais ne le peuvent pas, parce qu'ils n'en ont pas les moyens et parce qu'ils attendent qu'on paie leurs arriérés de salaire», affirme-t-il. «Nous sommes les esclaves de la Socapalm», soupire un de ses collègues. Ce n'est cependant pas auprès de l'entreprise, qui contrôle 80 % du marché de l'huile de palme au Cameroun, qu'ils peuvent se plaindre : celle-ci ne les emploie pas directement, mais a passé des contrats de sous-traitance avec une soixantaine de sociétés pour la gestion de l'essentiel de la main-d'œuvre.

«Nous savons que les ouvriers ne s'en sortent pas, que leurs employeurs les paient en retard», reconnaît Marc Mutsaars, le patron de Socapalm. La situation est la même dans les autres plantations du pays, explique-t-il pour tempérer. Il assure que l'entreprise va réduire de moitié le nombre de sous-traitants pour mieux contrôler leurs pratiques. Cette mesure permettra-t-elle d'améliorer aussi les conditions de logement ? «Nous vivons comme des animaux», indique, dégoûté, Albert. Il n'y a pas d'eau, pas de sanitaires et seulement quelques heures d'électricité par jour dans le campement où il vit avec sa famille. Surpopulation, insalubrité et promiscuité font le reste du quotidien de ces vieilles baraques de bois grisâtre et étroites, collées les unes aux autres. Un hôpital, des écoles pour les enfants qui habitent trop loin de l'unique établissement scolaire de la plantation : Michael Agbor tient scrupuleusement la liste des réclamations depuis qu'il a été élu à la tête d'une sorte de syndicat, créé il y a quelques mois par les ouvriers.

«Notre messie»

Vulgaire «agitateur» pour Socapalm, il est devenu un héros dans les campements. Ses collègues, qu'il estime au nombre de 10.000, savent que son intransigeance et sa détermination face aux entreprises sous-traitantes sont exceptionnelles dans un pays où les syndicats sont systématiquement achetés. Le lendemain de son arrestation, en décembre, certains ont marché sur 15 km, jusqu'à Kribi, où il avait été amené par la police, en scandant : «No Michael, no work!» «Nous n'avons pas peur, nous sommes tous mobilisés», commente Albert. Il raconte comment l'électricité a été coupée dans son campement lors du dernier débrayage. «Qu'ils fassent grève. Quand ils auront faim, ils reviendront travailler», leur auraient répondu les patrons.

«Michael est notre messie», avouent plusieurs salariés de Socapalm, mécontents de leurs salaires et de leurs conditions de vie. De peur des représailles, ils restent cependant à l'écart des mouvements des ouvriers. Michael Agbor a fait également profil bas pendant plusieurs jours en janvier. Après que des représentants des autorités camerounaises lui ont glissé : «Si tu continues, on va te tuer.» Il venait de refuser l'augmentation de 3 francs CFA par régime proposée par les sous-traitants. Depuis, ses collègues lui ont conseillé de ne plus travailler dans la plantation.

Fanny Pigeaud
Libération
11/03/2008

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Samedi 15 septembre 2007

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«Lorsque nous parvenons à écrire de bonnes choses, c’est à notre parti que nous le devons»
André Stil (communiste français) in Bernard Legendre «le Stalinisme français» 

«Nous devons nous garder de penser que la pratique de la méthode scientifique accroît les pouvoirs de l’esprit humain. Rien n’est plus nettement contredit par l’expérience que la croyance selon laquelle un homme qui s’est illustré dans un ou plusieurs secteurs de la science est plus à même que quiconque de réfléchir de façon sensée sur les questions courantes.» Wilfried Trotter 

I – Houphouët-Boigny, notre héritage commun : Leur Houphouët et le Nôtre 

Contre les lectures conservatrices de Houphouët-Boigny, ce texte propose une critique des appropriations révisionnistes et du pillage idéologique du patrimoine ivoirien. Le père fondateur d’une nation est toujours un opérateur de cohésion pour tous, non la propriété exclusive d’un camp, d’une clique ou d’un lobby : Il faut libérer Houphouët-Boigny et sa mémoire des épigones en mal d’orientation. A l’inverse, les partis qui avaient combattu franchement Houphouët-Boigny de son vivant sont les mieux placés pour reconnaître et leurs dettes vis-à-vis de ce dernier, et les limites de celui-ci. C’est une façon de mettre en perspective la question du parti national que le FPI est appelé à devenir, non plus un parti d’opposition au pouvoir, mais un parti pour la réunification de la Nation ivoirienne ou d’une partie importante de celle-ci en son sein. 

Dans le processus de construction des nations, il y a des périodes charnières de caractère autocritique où chaque génération est tenue de faire l’inventaire du travail effectué par celles qui la précèdent, afin de déterminer ses missions spécifiques, singulièrement dans les périodes de crise comme celle que traverse la Côte d’Ivoire depuis en particulier 1993, crise qui a rebondi sous une forme inattendue et sauvage dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002. 

N’en déplaise aux sectaires de tous bords du RHDP qui se servent du premier président de la Côte d’Ivoire comme d’un fonds de commerce exclusif, Houphouët-Boigny est un élément de la mémoire collective ivoirienne et Ouest-africaine, et à ce titre, il n’est pas un hochet entre les mains de ses partisans, mais une source d’inspiration pour tous. Nous ne parlons pas d’idolâtrie, mais de droit d’inventaire sur le parcours et l’histoire d’un homme que les refondateurs ont pris la responsabilité de défier sur le plan politique de son vivant, contrairement aux zélateurs de la vingt-cinquième heure. C’est sous ce rapport critique et dynamique devant l’Histoire que la Refondation est pleinement légitimée d’interroger la pratique et la pensée de Houphouët-Boigny pour frayer les chemins du futur immédiat vers une nation qui est en train de se réaliser autour de la République. 

Ayant été ses adversaires, il nous appartient autant qu’à ses partenaires d’antan. C’est ensemble que nous assumons les conséquences négatives comme celles qui sont positives des ses choix politiques et économiques d’hier. Ce qu’il a fondé n’est pas œuvre divine et peut être amélioré. Il a apporté aux Ivoiriens l’indépendance, les refondateurs leur apportent la Liberté. Houphouët-Boigny ne pouvait pas tout faire, il n’a pas tout fait. Les refondateurs ne peuvent pas tout faire, mais ils peuvent faire de leur mieux pour ajouter à l’indépendance obtenue par Houphouët-Boigny la liberté et la démocratie. 

Houphouët-Boigny n’a pas réussi à déjouer le piège du Pacte colonial, il est tombé là dedans. Mieux, il l’a géré, alors que la Refondation se propose de dénoncer et de rejeter ce pacte dans un élan de vraie rupture. Ce qu’il aurait dû faire et qu’il n’a pas fait devient un objectif pour nous, descendants des anciennes générations. Nous ne voulons pas faire la même chose que lui et comme lui. Il ne nous destinait pas à cela, lorsqu’il nous construisait des écoles et universités qu’il n’a jamais fréquentées. Il aurait bien honte de nous si nous n’étions pas capables d’aller au-delà de ce qu’il pouvait faire lui, à son époque, avec sa formation et ses contraintes. Nous contenter de ce qu’il a fait et chanter chaque jour ses louanges seraient une bien piètre performance qui l’aurait amené à avoir du dégoût pour nos générations actuelles et à venir. 

Les refondateurs comptent bien obtenir cette liberté à laquelle rêvaient ceux qui ont obtenu les indépendances. Les indépendances sont notre patrimoine commun. Houphouët-Boigny aussi. Les néo-houphouëtistes, au lieu de se contenter de proclamer leur filiation (au demeurant, quelle filiation ?) et de chanter à longueur de journée les louanges de notre premier président, devraient peut-être commencer par reconnaître à ce patrimoine commun qu’il n’est pas le fonds de commerce de partis en déroute qui ont renoncé à penser et qui se contentent de répéter des formules incantatoires et surannées pour éviter de répondre aux questions brûlantes du présent.

Obtenir la liberté c’est se convaincre soi-même que le Pacte colonial a fait son temps. La liberté signifie pour les refondateurs mettre fin aux relations anti économiques entre la France et nous, qui empêchent les autres nations et les autres investisseurs de venir chez nous en grand nombre, car ils se sentent en insécurité juridique dans les affaires, avec un environnement de droits acquis liés à notre histoire coloniale. 

Cela veut aussi dire la démocratie, le respect de l’état de droit ; au sens de statut ou situation dans laquelle le droit s’impose à tous les investisseurs effectifs et potentiels en Côte d’Ivoire. Il en est de même pour les acteurs de la démocratie politique : on ne peut admettre qu’un seul d’entre nous se mette au-dessus du droit. La liberté pour les refondateurs veut dire l’ouverture économique et politique, là où le Pacte propose le protectionnisme étatique et la démocratie circonscrite à l’intérieur du parti unique.

 II – Les épigones sectaires et sans originalité 

La prise de parole dans le débat politique ne doit pas se laisser submerger par des comportements issus de la Rebfondation, ce mauvais alliage biscornu entre la Refondation et la rébellion, qui s’est imposé à notre pays depuis les accords de Marcoussis. Ce n’est pas parce la Rebfondation rogne tout sur son chemin que nos intellects doivent se laisser aller à la divagation, aux coups bas et à la délation sur nos vies privées respectives. Un pays où l’élite intellectuelle sombre dans la confusion est un pays qui se perd. Un débat sérieux dans l’arène politique avec des gens non moins sérieux et qui savent de quoi ils parlent, tel est le début de la démocratie. On peut débattre démocratiquement avec passion certes, avec véhémence ; pourquoi pas ! Mais aussi avec une bonne connaissance des règles de la rhétorique et de la polémique. Un débat fructueux ne peut être une foire d’empoignes, où chacun de nous hurlerait de plus en plus fort afin de vendre sa marchandise confuse, malveillante, sans argumentaire, ni objectif, ni méthode. 

Lorsque Fraternité Matin a accepté de publier le blues de la République le 4 août 2007, les commentaires sont allés bon train. Et que n’avons-nous pas lu ? Parmi les quelques éléments intelligibles découverts dans les commentaires qui ont suivi, il y a le terme «néo-houphouëtiste». Qu’est-ce qu’un néo-houphouëtiste ? Qu’est-ce que l’houphouëtisme ? A ce jour, nous sommes toujours dans l’attente d’une réponse. Sans entrer dans les détails, on devine que l’on peut grossièrement définir le néo-houphouëtisme comme un mode de pensées et de pratiques qui se rattachent à Houphouët-Boigny. Le néo-houphouëtiste considère que Houphouët-Boigny est sa propriété à lui, de façon exclusive, et que se réclamer du premier Président de la République de Côte d’Ivoire est un devoir en soi pour lui. Pour ceux qui se réclament de ce courant, seuls eux ont le droit de parler de Houphouët-Boigny, de défendre Houphouët-Boigny devant l’histoire, de guerroyer en son nom devant l’Eternel, le temps et le monde. Quelle noble mission ! Mais de quel droit s’arrogent-ils ce privilège ? 

Pour ces commentateurs, l’adversaire à abattre est la Refondation alors même que le combat de la Refondation cadre bien avec le travail que Houphouët-Boigny a réalisé pendant ses mandats successifs à la tête de l’Etat de Côte d’Ivoire et qu’il n’a pas achevé. N’avons-nous pas tous chanté «Soyez béni grand nana Boigny les jeunes gens de Côte d’Ivoire vous remercient …Avec soumission, nous vous glorifions…Que le très haut rallonge votre vie…Le pari est gagné grand Houphouët-Boigny cela se confirme par des preuves convaincantes.» 

III – Le père fondateur de la Côte d’Ivoire entre deux eaux 

La Refondation n’est pas une répétition ni une caricature de l’houphouëtisme, mais un projet de dépassement de ses hésitations, contradictions et erreurs d’orientation et de méthode. Houphouët-Boigny nous aura apporté l’Indépendance, c’est un acquis fondateur de la Côte d’Ivoire moderne que nous revendiquons, mais, à l’analyse, celle-ci a été rendue virtuelle par son contraire qui n’est rien d’autre que le Pacte colonial et son corollaire la société fermée ; tandis que la Refondation milite en faveur d’une société ouverte. 

L’histoire a retenu que le premier Président de la Côte d’Ivoire a apporté l’indépendance à son pays. Cette indépendance, il l’a voulue politique et en partenariat avec la France, l’ancienne puissance coloniale dans laquelle il aura été lui-même législateur et ministre. Député communiste à l’Assemblée constituante du parlement français (1945-1946), il prononce un réquisitoire extrémiste contre le travail forcé dans les colonies françaises et parvient à faire voter la loi de suppression de cette forme d’esclavage. Puis, entre 1956 et 1961, Houphouët-Boigny sera quatre fois ministre d’Etat et trois fois ministre socialiste dans les différents gouvernements français de Guy Mollet, Maurice Bourgès-Maunoury, Félix Gaillard, Pierre Pflimlin, Charles de Gaulle et Michel Debré. Entre 1959 et 1961, il cumule pendant un moment la fonction de Premier ministre de la colonie française de Côte d’Ivoire et celle de ministre conseiller du gouvernement français pour les Affaires étrangères. Durant cette même période, il assurait également les fonctions de premier maire de la commune de plein exercice d’Abidjan (1956-1960). En d’autres temps et sous d’autres cieux, notamment en France pendant la deuxième guerre mondiale, ceux qui pactisèrent avec l’occupant nazi étaient qualifiés de «collabos» et l’histoire de France ne retiendra que cela d’eux. Mais comparaison n’est pas raison. 

L’indépendance obtenue par Houphouët-Boigny après une lutte avec la puissance coloniale était donc politique et admettait les contraintes consignées dans le Pacte colonial, qui représente l’ensemble des accords de coopération franco-ivoiriens, dans le cadre duquel Houphouët-Boigny avait accepté, à Abidjan, le 30 juin 1959, d’opérer ses choix politiques. Le Pacte colonial ne pardonne pas les erreurs. Il vous fait payer tout de suite et cash si ce sont les intérêts français qui sont menacés. Le Pacte vous permet de vivre au-dessus de vos moyens et reporte sur demain le coût de vos gaspillages d’aujourd’hui. Mort subite dans le premier cas, et mort à petit feu dans le second. Dans les deux cas, pour nous, le Pacte signifie quand même la mort. C’est du pareil au même. 

L’histoire retiendra aussi que Houphouët-Boigny aura renoncé à son idéologie initiale de communiste militant à Paris pour rejoindre les socialistes et puis après les gaullistes, à partir du moment où il lui a été garanti que le Pacte lui permettrait de mettre en pratique ses premiers amours idéologiques en Côte d’Ivoire sans en donner l’impression et tout en appartenant au groupe des pays non alignés, mais bien ancré dans le pré carré français. Du grand art dont nous payons aujourd’hui les conséquences, que l’on disait à l’époque de long terme. Elles sont pour nous la réalité quotidienne, cinquante ans plus tard. Houphouët-Boigny aura été un bon jacobin tropical. Avec la mondialisation nous découvrons comment il a été étatiste, centralisateur, interventionniste et dirigiste comme à l’époque l’on savait l’être à Moscou. 

En effet, communiste, Houphouët-Boigny l’aura été pendant tout son exercice du pouvoir. Grâce à sa méthode de dialogue politique et de «démocratie à l’ivoirienne», ses contemporains ne l’ont peut-être pas vu ainsi, et pourtant tous les ingrédients des régimes communistes à la Staline, Lénine ou Brejnev étaient réunis dans la politique d’Houphouët-Boigny. Jugez-en vous-même. Le PDCI était institué parti unique de fait en Côte d’Ivoire, comme le Parti Communiste qui en URSS l’était de jure. Les opposants étaient soit achetés après intimidation, soit envoyés en exil comme ceux des goulags de l’autre côté du mur de Berlin. L’économie, aux mains de l’Etat, était administrée de façon monopolistique, et donc aux antipodes d’une économie libérale comme certains observateurs de l’époque se plaisaient indûment à la présenter. La terre appartenait à l’Etat et la nomenklatura décida qu’elle reviendrait à ceux qui pourraient la mettre en valeur, sans à aucun moment préciser les droits de la propriété foncière pour les populations coutumièrement propriétaires, qui se voyaient ainsi spoliées de leurs patrimoines ancestraux, comme après la révolution d’octobre 1917 là-bas. Ici nous avions les plans quinquennaux, eux là bas, ils avaient le Gosplan. Le parti unique avait ses ramifications partout dans les entreprises privées. Les exportations et les importations étaient réparties, sous forme de quotas et de rentes de situation distribuées politiquement entre les barons du parti, leurs proches et leurs descendants, selon le principe de la nomenklatura soviétique. Le secteur public était vaste, avec une pléiade d’entreprises étatiques inutiles et inefficaces pour la plupart, mais qui avaient la liberté de s’endetter sur le marché international au nom du contribuable ivoirien et dont la gestion désastreuse a conduit au surendettement du pays. Comme là-bas à l’Est, le bureau politique était nommé par Houphouët-Boigny, qui désignait à son tour les membres du gouvernement et ceux du parlement avant des plébiscites au cours desquels la seule pièce d’identité ou de citoyenneté reconnue était la carte de membre du PDCI-RDA. Là-bas il y avait la Pravda, ici nous avions Fraternité Matin. 

Pendant les premières années de son indépendance, c’est un ancien gouverneur de la France d’Outre-mer, ancien parlementaire, ancien ministre français et ancien sénateur de Guinée qui a géré la Côte d’Ivoire directement en tant que Ministre du plan (1957) et Ministre des Affaires économiques et du plan de mai 1959 à août 1964. Son nom est Raphaël Saller et c’est lui qui organisa les relations entre le Trésor public ivoirien et le Trésor public français dans une convention qu’il signe avec Valéry Giscard d’Estaing, alors secrétaire d’Etat aux Finances de la métropole. A son départ de Côte d’Ivoire, Henry Konan Bédié et Mohamed Diawara se sont partagés le poste et ont conduit la Côte d’Ivoire, dix ans après, à la faillite que l’on a appelé la conjoncture (1976-1977). Nous avons tous été «conjoncturés» par l’homme qui était supposé remplacer Saller. Et après la conjoncture, il y a eu l’ajustement structurel, qui a vu le PDCI éclater lorsque, sous la pression des créanciers, l’Etat de Côte d’Ivoire s’est essayé à la libéralisation de l’économie. Le conflit entre les deux gros pontes du PDCI de l’époque, Henri Konan Bédié et Alassane Dramane Ouattara, commença d’ailleurs avec les privatisations des entreprises publiques (1990-1993). Dix ans plus tard cette crise portera le nom de rébellion et la victime sera la Refondation. 

Les jeunes générations auront certainement beaucoup de mal à comprendre ce type d’organisation, qui a prévalu de 1960 à 1990, année où Laurent Gbagbo a pu se présenter contre Houphouët-Boigny, non sans avoir essuyé des tracas de toutes sortes. Houphouët-Boigny a gagné, mais n’a changé en rien sa pratique et ses méthodes jusqu’à sa mort en 1993, malgré le discours de la Baule de son ancien collègue et camarade de l’Union Démocratique et Socialiste de la Résistance française, François Mitterrand, dont le nom sera d’ailleurs immortalisé en Côte d’Ivoire de son vivant par un grand boulevard de Cocody à Abidjan. 

IV – De la société fermée à la problématique de la rupture avancée par la Refondation 

La Refondation, au contraire, n’est pas communiste et n’aspire pas à l’être. La philosophie politique de la Refondation trouve son inspiration dans l’économie de marché avec ses valeurs sociales. Cette philosophie, adoptée par le Front Populaire Ivoirien au congrès de décembre 1994, propose aux Ivoiriens la liberté et tous les atouts de l’économie de marché. Si Houphouët-Boigny a obtenu l’indépendance politique pour la Côte d’Ivoire, la Refondation quant à elle réclame la Liberté. La reconquête de la souveraineté économique et de la liberté d’entreprendre des Ivoiriens et de tous leurs partenaires étrangers dans le cadre des lois égales de la République unitaire et indivisible de Côte d’Ivoire. Cette liberté ne peut se comprendre qu’en référence au Pacte colonial, lorsque la Refondation exige de l’ancienne puissance coloniale l’indépendance économique. 

Houphouët-Boigny lui-même était conscient qu’à un moment donné de notre histoire, nos populations auraient à exiger de l’empire français encore plus qu’une simple indépendance nominale. Il savait que l’indépendance réelle et effective restait à conquérir. Par ailleurs, l’hymne national de la Côte d’Ivoire proclame que les légions ivoiriennes remplies de vaillance doivent relever la dignité de leur pays. Ce chant national des Ivoiriens exhorte les fils et les filles de ce pays à se rassembler pour sa grandeur et sa gloire en vue d’y bâtir leur bonheur. Ce chant d’indépendance dit que le pays nous appelle pour y ramener la liberté dans la paix sans quoi nous ne pourrons y bâtir ni une patrie de la vraie fraternité, ni notre propre bonheur. Tel est le projet de la Refondation. Nul ne nous aura prévenu des dangers et pièges de cette voie. Nous le savions et comme hier Houphouët-Boigny, nous nous battons pour cet objectif. Nous ne pouvons nous contenter de faire comme Houphouët-Boigny. A nous, il a réservé de faire mieux que lui. Ceux sur lesquels il comptait pour améliorer son travail des années soixante sont les hommes et les femmes des générations actuelles. 

V – Houphouët et les rendez-vous ratés avec l’Histoire ? 

La chute du mur de Berlin a donné l’occasion à Houphouët-Boigny, comme à tous ses pairs africains, de faire ce que l’on a vu en Europe de l’Est lorsque les Allemands de l’Est et ceux de l’Ouest se sont réunifiés, abandonnant ainsi les frontières héritées des défaites militaires et tracées par l’occupant. Houphouët-Boigny, comme bien d’autres chefs d’Etat du continent, à l’instar de la plupart des régimes communistes d’Europe de l’Est, a refusé le développement politique que l’histoire lui proposait : la démocratie. Il l’a refusée de son vivant, mais elle s’est imposée après lui et malgré lui, alors qu’elle était déjà inscrite dans la première constitution de notre pays. 

Les régimes africains issus de cette période se sont installés dans des transitions démocratiques longues et chaotiques pour finir par faire de ces régimes de transitions des états permanents de gestion de pays africains. A contrario, la Refondation, au-delà de l’indépendance nominale, s’inscrit dans la logique de l’indépendance effective. Elle revendique à la fois la démocratie et la liberté. Elle continue la lutte émancipatrice de Houphouët–Boigny sans être communiste et en rompant avec le jacobinisme qu’il nous aura ramené de son expérience gouvernementale en France. 

VI – Le révisionnisme du crime colonial et le négationnisme néo-houphouëtiste 

La Refondation est une méthode et un corps de réponses aux questions léguées mais non résolues par Houphouët-Boigny et tous les acteurs de la période de la lutte pour l’émancipation de la Côte d’Ivoire entre la fin de la deuxième guerre et l’Indépendance. La Refondation est une attitude et un état d’esprit, non des discours, mais des mesures et non des injures et des ragots, mais des actes de gouvernance non haineux. Le refondateur est un patriote et un résistant au Pacte colonial. Que signifie être houphouëtiste aujourd’hui? Qu’est-ce qu’un néo-houphouëtiste? Comment ces deux catégories se définissent-elles par rapport à Houphouët-Boigny lui-même d’une part, et à la Refondation d’autre part ? 

Si certains pensent que la Côte d’Ivoire était la propriété de Houphouët-Boigny, qu’ils sont les vrais et uniques héritiers de ce dernier et qu’à ce titre, le pays devrait être mis à leur disposition par la France, ils se trompent. D’abord la Côte d’Ivoire n’a jamais été propriété de Houphouët-Boigny ; elle était la propriété volée à nos parents par la France coloniale. Elle reste d’ailleurs aujourd’hui encore, dans l’imaginaire de la classe politique française et selon les dispositions du Pacte colonial, propriété de la France. En outre, ce n’est pas à la France de donner le pouvoir à qui elle veut en Côte d’Ivoire. 

Pour les refondateurs c’est au peuple de ce pays de le faire, et selon les règles établies par sa Constitution. Aux néo-houphouëtistes, il plait de rappeler encore une fois une grande évidence, mise en vers lyriques à l’Université Cheick Anta Diop de Dakar, par le président français Nicolas Sarkozy le 26 juillet 2007, parlant de ses ancêtres qui ont colonisé l’Afrique : «Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale. Ils ont eu tort. Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l’ouverture aux autres, l’échange, le partage parce que pour s’ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l’autre, par la crainte de l’avenir. Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail.» 

C’est au peuple africain que l’on a volé et c’est lui le souverain propriétaire à qui l’on doit retourner et la liberté, et la terre, et le fruit de son travail, et sa personnalité, et son droit au libre échange, et la Société Ouverte. L’ambition de la Refondation est de nous émanciper de tous les ennemis de cette société ouverte. De quel côté se situent donc les houphouëtistes et les néo-houphouëtistes ? Sont-ils révisionnistes ou négationnistes ? Les réponses sont attendues. 

Par Pr. Mamadou Koulibaly in Fraternité Matin, le 15 Septembre 2007

par Mahalia Nteby publié dans : Côte d'Ivoire
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Lundi 3 septembre 2007

Depuis quelques semaines, faisant suite à la parution d’un texte dont il est l'auteur intitulé «Le blues de la République»* dans le journal gouvernemental Fraternité Matin, Mamadou Koulibaly, président de l’Assemblée Nationale, occupe les devants de la scène médiatique ivoirienne. Et son intervention au journal télévisé de 20 heures de la première chaine nationale RTI jeudi dernier n’a visiblement pas contribué à calmer le jeu. Nous avons demandé à l’analyste ivoirienne Mahalia Nteby, bonne connaisseuse de la géopolitique africaine, de nous donner son point de vue sur les raisons de tout le remue-ménage médiatique autour du numéro 2 ivoirien. Une interview de Sylvestre Konin.

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Que pensez-vous des rumeurs faisant cas du prochain départ de Mamadou Koulibaly du FPI ? 

M.N.: Je les trouve très intéressantes, pour plusieurs raisons. En effet, l’observation du contexte, du timing et des méthodes utilisées dans le cadre de ce qu’il convient à présent d’appeler «l’affaire Koulibaly» laisse entrevoir plusieurs pistes d’analyse possibles. 

Tout est parti du silence, certes assourdissant, dans lequel s’est muré le président de l’Assemblée Nationale depuis quelque temps et qui coïncide avec l’annonce triomphale de l’Accord de Ouagadougou par le chef de l’Etat ivoirien. Le professeur Koulibaly, qui avait auparavant fortement occupé les devants de la scène médiatique en sillonnant inlassablement tous les quartiers d’Abidjan avec une campagne de la Paix ayant laissé sur le carreau le parti d’Alassane Dramane Ouattara, en entraînant la migration massive de ses bases et même ses cadres vers le Front Populaire Ivoirien, s'est subitement fait discret dans le paysage politique éburnéen. D’aucuns ont dès lors vite fait de conclure au rejet par le chef du Parlement ivoirien de la solution de sortie de crise proposée et concoctée par Laurent Gbagbo. 

Et cela serait faux ? 

M.N.: Cette interprétation est à tout le moins sujette à caution. Même si l’on peut supposer que l’idée de serrer la main des rebelles ne déclenche pas un enthousiasme délirant chez lui et qu’il est incontestable qu’il privilégie d’éviter la démultiplication d’occasions d’accolades avec ceux qui ont amené la guerre et le chaos en Côte d’Ivoire, le professeur Koulibaly n’est, à mon avis, pas opposé au «processus de paix» version Ouaga. Je rappelle ici qu’il a reçu le porte-parole de la rébellion à son domicile et qu’il a accompagné ce dernier au meeting de la Paix organisé par Charles Blé Goudé à Yopougon en avril dernier. Au cours de ce meeting, auquel ont participé la première dame et des hauts responsables du clan présidentiel, Mamadou Koulibaly a pris la parole pour exprimer clairement son adhésion au principe de l’Accord de Ouagadougou, tout en émettant une réserve sur la chronologie. Selon lui, le désarmement doit avoir lieu avant les audiences foraines. Et même s’il n’a pas été, comme d’autres, jusqu’à danser sur l’estrade du lieu de la cérémonie avec les rebelles, il n’y a aucune place pour les supputations en ce qui concerne la position du président de l’Assemblée Nationale par rapport à l’Accord de Ouagadougou. 

Et son absence remarquée à la cérémonie de la «Flamme de la Paix» à Bouaké le 31 juillet dernier, événement qui a vu la présence de plusieurs chefs d’Etat africains et de quasiment tout le gotha diplomatique, institutionnel et politique ivoirien ? 

M.N.: (Rires) Quand tout le monde ne parle que de la grande fête qui se prépare dans le village voisin et clame son intention d’y participer, il faut bien que quelqu’un se dévoue pour garder la maison, afin que des voleurs ne succombent pas à la tentation de venir cambrioler le domicile qui, de notoriété publique, est inoccupé. En quoi est-il si difficile de comprendre que pour des raisons de sécurité évidentes, il était impossible que les numéros 1 et 2 ivoiriens se retrouvent en même temps à Bouaké ? On ne sait jamais… Avec Gbagbo, Koulibaly et 80% du microcosme politique dans le fief de la rébellion, certains auraient pu éprouver la saugrenue envie de saisir une occasion unique de parachever ce qui n’a pu l’être dans la nuit du 19 septembre 2002 ou en novembre 2004. 

Comment analysez-vous donc le mutisme de Mamadou Koulibaly depuis maintenant presque 9 mois ? 

M.N.: Tout d’abord, ainsi que je viens de vous le rappeler, il est faux d’affirmer qu’il y a eu mutisme. En effet, monsieur Koulibaly s’est bel et bien exprimé, et à plusieurs reprises. J’ai eu moi-même l’occasion de publier trois textes très denses de sa plume depuis le mois de juillet 2007 sur le site Saoti (http://saoti.over-blog.com). 

Ensuite, comme il l’a si bien dit lui-même jeudi dernier, il n’a pas vocation à parler pour parler. Mamadou Koulibaly, l’intellectuel et l’homme privé, est libre de choisir quand, où, sur quoi et comment il s’exprime. Mamadou Koulibaly, le président de l’Assemblée Nationale, agit de concert avec le Président de la République. Lorsque celui-ci lui confie des missions, il les effectue. Lorsque le chef de l’Etat ne le sollicite pas, il ne remplit pas l’espace médiatique. C’est plutôt normal. 

Enfin, l’organisation d’une tournée comme la campagne de la Paix qu’il a effectuée à Anyama, Adjame, Abobo, Port-Bouët, Marcory etc. nécessite forcément des moyens logistiques, matériels et financiers importants. Monsieur Koulibaly ne dispose apparemment pas, comme d’autres, de sources financières soudaines et intarissables. Il agit visiblement en fonction des moyens dont il dispose et cela, tout en étant rassurant sur le plan moral, conduit à une intermittence plus ou moins longue de sa présence en ligne de front. Après une pause régénératrice, il vient d’ailleurs d’annoncer une reprise prochaine de ses meetings, qui cibleront cette fois les militants du PDCI. Cela devrait donc mettre fin aux interprétations approximatives d’un état de chose somme toute naturel. 

Justement, revenons sur les dernières prises de parole du président de l’Assemblée Nationale. Dans un texte intitulé «Le blues de la République», il dénonce les dérives des refondateurs, ce que certains interprètent comme l’indication de son départ prochain du FPI. 

M.N.: Effectivement, Monsieur Koulibaly a reconnu les dérives de certains refondateurs. Il aurait été malhonnête de sa part de nier l’évidence. Comparé à ce qu’il nous est donné d’observer au quotidien, je pense d’ailleurs qu’il a été trop tendre dans ses critiques envers ses pairs et qu’il s’est plus attardé à expliquer, chiffres et faits à l’appui, l’hideuse transformation de la Refondation en Rebfondation au contact – imposé – des rebelles. Cependant, puisque même ses contradicteurs s’accordent à saluer le courage de son acte, ne polémiquons pas là-dessus.
 
Je vais peut-être vous étonner, mais je subodore que les rumeurs de son départ du FPI ont initialement été lancées par les refondateurs pointés du doigt eux-mêmes. Au lieu de se remettre en question, au lieu de se dire «Maintenant qu’on s’est fait prendre les dix doigts dans le pot de confiture et que l’on s’est fait tancer, arrêtons la gabegie», ceux-ci ont préféré dire et faire dire que si Koulibaly les dénonce, c’est parce qu’il a un agenda caché et s’apprête à quitter le FPI. Pour eux, que ce soit par mauvaise foi ou par atrophie intellectuelle, on n’a pas le droit de critiquer un système de l’intérieur. Il faut forcément être passé à l’ennemi pour dénoncer des comportements déviants. Comment, dès lors, s’étonner qu’avec de tels raisonnements, le développement de l’Afrique stagne ? Toujours est-il que, cette rumeur découlant initialement d’un refus de se remettre en cause par des prédateurs refondateurs, a été bien opportunément reprise et amplifiée par l’opposition, trop ravie de l’aubaine d’un éventuel schisme au sein du parti au pouvoir et par les réseaux françafricains, dont Mamadou Koulibaly est le pire cauchemar depuis qu’il a claqué la porte de Marcoussis en 2003 et qu’il a entrepris sa croisade dénonciatrice du Pacte colonial. 

Pensez-vous que le calendrier de cette cabale soit anodin ? 

M.N.: Ecoutez, cabale n’est pas exactement le mot que j’utiliserai. D’une part parce que je crois que nous sommes ici, primairement, dans une situation de «tel est pris qui croyait prendre». En croyant exposer Koulibaly qui a, selon eux, eu l’outrecuidance d’indexer, même superficiellement, leurs mauvaises pratiques, les rebfondateurs se sont eux-mêmes tirés une série de balles dans le pied. Non seulement Koulibaly est érigé en héros vertueux, même par les adversaires historiques du FPI, mais en plus, ils ont déstabilisé les militants frontistes et la galaxie patriotique, qui en sont arrivés à penser devoir choisir entre Gbagbo et Koulibaly, ce qui a entrainé de fortes turbulences au Front Populaire Ivoirien. 

Donc pour vous, une scission Gbagbo / Koulibaly est impensable ? 

M.N.: (Sourire) Monsieur Konin, rien n’est impensable. J’ai un ami dont le grand-père disait toujours : «Ce que tu n’as jamais vu, ne dis pas que c’est impossible. Dis seulement que tu n’as pas encore croisé celui qui le fait». Dans la vie, en politique, tout est possible. Seulement j’ai la conviction qu’une scission n’est pas à l’ordre du jour. D’ailleurs monsieur Koulibaly l’a confirmé en live à la télévision. Le numéro 2 ivoirien a publiquement refusé de défendre l’indéfendable en écrivant «Le blues de la République» et en réitérant son propos à la RTI jeudi dernier. Tous ceux qui s’attendaient à ce qu’il fasse machine arrière en ont été pour leurs frais. Je crois que si les dérives FPIstes continuent sans que le chef de l’Etat ne trouve utile d’y mettre le holà, alors des divergences pourraient effectivement voir le jour entre les deux hommes. Mais on n’y est pas. 

Pour en revenir à votre question précédente, si je crois que la paternité de la rumeur d’une brouille entre Koulibaly et Gbabgo est à mettre au crédit d’une initiative malhonnête et mal pensée des rebfondateurs, je suis certaine que la capitalisation qui en est faite par les réseaux françafricains n’est en aucun cas anodine ou fortuite. 

Que sous-entendez-vous par là ? 

M.N.: Je ne sous-entends rien. Comme Koulibaly, je constate que le contrat de la SODECI, arrivé à expiration, doit être renégocié. Je constate que le code des télécommunications qui doit être prochainement voté à l’Assemblée Nationale a fait l’objet d’une étude préalable financée, pour le compte de l’Etat ivoirien, par l’un des opérateurs directement concerné. Je constate que les deux entreprises qui sont aujourd’hui bénéficiaires du contrat arrivé à expiration d’une part et qui ont financé l’étude sur laquelle est basée la réglementation à voter d’autre part sont des entreprises françaises, Bouygues et France Télécoms. Je constate qu’au moment où des négociations cruciales pour les intérêts de la nation ivoirienne arrivent à échéance, le gouvernement français ressort de ses cartons la tragi-comique affaire Kieffer, le «journaliste» franco-canadien disparu et oublié, dont la France se souvient sporadiquement, quand ça l’arrange – de préférence à la veille de renégociations d’envergure –, et le Canada pas du tout. 

Je constate que les mêmes mécanismes ont déjà été employés lors de la renégociation des contrats de la CIE et du terminal à conteneurs du Port d’Abidjan, dont les heureux bénéficiaires ont été, ô surprise, des entreprises françaises, alors qu’au niveau international, on mettait la pression sur le président ivoirien en exhibant des soi-disant dossiers contre lui et ses proches, relativement à l’opération Dignité ou toujours à la disparition finalement si opportune pour le gouvernement français de Guy-André Kieffer. 

J’affirme clairement que les mêmes réseaux sont à l’œuvre aujourd’hui, pour créer une pression (affaire Kieffer) et encourager une cacophonie (affaire Koulibaly quitte le FPI) qui ont pour but de servir à détourner l’attention des vrais enjeux : la perpétuation du pillage formalisé par le Pacte colonial. 

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, et les acteurs n’ayant quasiment pas changé, pensez-vous que la finalité sera différente cette fois ? 

M.N.: Si Laurent Gbagbo décide qu’il n’est pas convaincu de la capacité de nuisance de l’Etat français et qu’il souhaite faire confiance aux bonnes paroles nocturnes du nouveau président français, alors il n’y a aucune surprise à attendre et les sociétés françaises pourront tranquillement continuer à s’enrichir sur le dos des citoyens ivoiriens. 

Par contre, si le président Gbagbo, qui a, comme nous tous, je le présume, entendu le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar et lu dans la presse hexagonale la consternation des Français face à la collusion affichée par leur nouveau chef de l’Etat avec les patrons des multinationales en attente de renouvellement de leurs contrats d’exploitation ou de consolidation de leur position dominante sur le marché éburnéen, si Gbagbo donc comprend que le résultat de l’élection présidentielle n’a rien changé de fondamental dans les intentions spoliatrices de l’Etat français envers la Côte d’Ivoire, alors nous pourrions avoir d’heureuses surprises. 

Entendons nous bien. Sarkozy, c’est Chirac en pire. Ceci ne veut pas dire pour autant que les entreprises françaises doivent automatiquement être exclues du processus. Si Bouygues est le mieux disant et si sa proposition satisfait les désidératas de l’Etat ivoirien en termes de revenus, de couverture ou d’accessibilité pour les populations, alors, que Bouygues soit désigné adjudicataire ! Le même principe s’applique au Code des télécoms. Cela implique cependant de la part de l’Etat ivoirien que l’on en revienne aux mécanismes normaux de bonne gouvernance – les appels d’offres et consultations internationales –, en lieu et place de cessions de gré à gré négociées au milieu de la nuit avec les émissaires barbouzes de cercles jacobins. 

Mais, vu sous cet angle, était-ce donc judicieux de la part du Professeur Koulibaly de choisir de jeter un pavé dans la mare de son propre camp à cette période cruciale? 

M.N.: Je ne connais pas les raisons qui ont poussé monsieur Koulibaly à le faire. Il faudrait que vous le lui demandiez directement. Mais je peux vous dire qu’il n’y a pas de moment plus adéquat qu’un autre pour relever des déviances inacceptables. Le président de l’Assemblée Nationale a inlassablement désigné la France comme le premier ennemi de la Côte d’Ivoire et l’a combattu constamment depuis lors. Ce n’est pas parce qu’il est au front contre la France qu’il n’a plus le droit de critiquer des comportements contre-productifs de ses pairs qu’il observe lorsqu’il regarde par dessus son épaule ! Ce n’est pas l’opportunité de la sortie de Koulibaly qui doit être questionnée, mais plutôt la bienveillance dont bénéficient les rapaces qui se vautrent dans le pillage des biens, la corruption et le trafic d’influence comme si demain n’existait pas ! 

Que dites-vous à propos du virement au RDR de l’ex-conseiller de Mamadou Koulibaly, le Dr Antoine Ahua Jr ? 

M.N.: Pas grand-chose. Ce monsieur a été expulsé de Côte d’Ivoire pour des motifs pas encore éclaircis à ce jour. Qu’a-t-il donc fait de si terrible pour qu’il soit le seul à qui l’on refuse le droit à l’amnistie ? Il serait intéressant que le pouvoir en place explique pourquoi il bénit et encourage les populations à pardonner à des gens qui ont tangiblement assailli la Côte d’Ivoire, tué des milliers de personnes, violé des centaines d’autres, pillé nos ressources, braqué nos banques, écoles, foyers, semé désolation, peur et haine, fomenté des coups d’Etat et dénie la même grâce à quelqu’un, à priori un patriote, dont on ne sait pas ce qu’il a pu faire de pire pour qu’on lui refuse ce qu’on a, avec empressement et sans commune mesure, accordé à Soro, Wattao, Konaté ou Bictogo ? 

Qu’Ahua en conçoive de l’amertume est compréhensible, d’autant plus qu’ainsi qu’il le dit lui-même, son expulsion lui aurait causé un préjudice financier important. Vous savez, il n’est ni le premier, ni le dernier qui, pour des raisons alimentaires, est prêt à faire volte-face ou à vendre son indépendance d’esprit au mieux disant. Il lui faudra vivre avec ça intellectuellement. Ca ne va sûrement pas être aisé. 

Cette défection ne porte-t-elle pas néanmoins un coup dur au Président de l’Assemblée Nationale ? Il a tout de même co-signé un livre avec le Dr Ahua. 

M.N.: Mais justement. Les preuves du revirement à 360° d’Ahua sont là pour toujours, ineffaçables. Lorsque vous vous replongez dans la biographie et la bibliographie de Koulibaly, vous constaterez qu’il est d’une constance incroyable. Je ne vois pas en quoi le fait que le Dr Alassane Ouattara, qui retrouve un peu de couleurs après avoir encaissé près de 800 millions de FCFA de l’Etat pour le financement de son parti, puisse se «payer» le soutien très isolé du Dr Ahua aurait un quelconque impact déstabilisateur sur le professeur Koulibaly. 

J’ai d’ailleurs lu que le Dr Ahua, dans une interminable lettre ouverte aux Ivoiriens, déplore «la faiblesse politique» de Koulibaly, à qui il reproche «de ne pas avoir d’ambition politique. Il est avant tout un technocrate, arrivé en politique par sacerdoce». Vous ne trouvez pas qu’on fait beaucoup de bruit autour de quelqu’un qui n’a pas d’ambition politique ? Plaisanterie à part : Mamadou Koulibaly n’a peut-être pas d’ambition personnelle ; mais il a des ambitions énormes pour son pays et ses concitoyens. C’est pour cela qu’il est dangereux pour les adeptes de la (re)colonisation de la Côte d’Ivoire. C’est pour cela que Laurent Gbagbo lui fait confiance. C’est pour cela que nous devons le soutenir et que nous le soutenons. 

Interview réalisée par Sylvestre Konin in Le Courrier d'Abidjan, le 04 Septembre 2007

Lire "Le blues de la République" du Pr. Mamadou Koulibaly en cliquant http://saoti.over-blog.com/article-11646208.html

par Mahalia Nteby publié dans : Côte d'Ivoire
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Dimanche 2 septembre 2007

Les incompréhensions concernant l’Afrique sont multiples, le dernier discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en apporte une preuve éclatantE. Dans les pays riches, ces malentendus sont souvent véhiculés par des médias officiels qui devraient avoir pour but d’ouvrir les yeux des citoyens sur des différences à propos desquelles il y a tant à apprendre, notamment sur une autre façon de concevoir le monde et la relation à autrui. Mais l’existence de cette autre vision du monde est dérangeante quand on veut accréditer l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à la logique actuelle. Il est fondamental d’ouvrir les yeux sur l’Afrique, sans l’idéaliser, sans la mépriser, sans la dénaturer, mais en la respectant.

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Smithologie ? 

Stephen Smith, pour ceux qui l’ignorent, a été responsable Afrique du journal français Le Monde, journal de référence s’il en est. Il est donc un responsable éminent de l’information sur l’Afrique en France. Il a publié un livre intitulé Négrologie qui a eu l’insigne honneur de recevoir le Prix du livre d’essai France Télévisions 2004. On se dit alors qu’il ne peut être fondamentalement mauvais. Pourtant il l’est. 

L’idée-force de cet ouvrage est exprimée dès l’introduction : «Pourquoi l’Afrique meurt-elle ? En grande partie, parce qu’elle se suicide.» Selon lui, tous ceux qui défendent une quelconque authenticité africaine sont complices. Ce sont eux qu’il appelle négrologues. 

Très tôt dans son livre, Smith pourfend tous ceux qui pensent que l’Afrique a une place particulière dans le monde et est porteuse de valeurs qu’elle doit s’efforcer de préserver : «En dépit des circonstances atténuantes que l’on peut lui reconnaître, l’afro-optimisme est un crime contre l’information. On n’a ni le choix ni le droit. [...] L’Afrique au singulier existerait seulement en tant qu’abstraction, à l’instar de l’Europe, si le continent au sud du Sahara ne s’était pas abîmé dans de multiples catastrophes, affligé de nombreux fléaux, victime de lui-même. [...] Depuis l’indépendance, l’Afrique travaille à sa recolonisation. Du moins, si c’était le but, elle ne s’y prendrait pas autrement. Seulement, même en cela, le continent échoue. Plus personne n’est preneur.» 

Au fil des pages, en s’appuyant sur un pseudo-raisonnement à l’emporte-pièce, perce une haine rampante qui se pare de condescendance. Selon Smith, le monde occidental est la référence absolue et tout se mesure à l’aide de cette jauge. Il ne peut envisager que l’on refuse l’ordre établi par les pays riches : «A-t-on le droit de s’interroger sur "les capacités institutionnelles de l’État postcolonial", alors qu’il n’y a guère un aéroport en Afrique qui soit convenablement administré, plus de services postaux qui fonctionnent, que la distribution d’eau et d’électricité a dû être confiée, presque partout, à des groupes étrangers, toujours les mêmes, ces nouvelles "compagnies concessionnaires" ? Enfin, sur un continent qui n’a inventé ni la roue ni la charrue, qui ignorait la traction animale et tarde toujours à pratiquer la culture irriguée, même dans les bassins fluviaux, les coopérants doivent-ils se mordre les lèvres quand, en discutant avec leurs homologues africains, ils ont eu le malheur d’évoquer le "retard" de l’Afrique ?» L’Afrique n’est pas en retard, monsieur Smith, elle est dominée. Et les enfants d’Afrique ne se complaisent pas dans ce rôle de dominés, ils se débattent, souvent brillamment, ils imaginent, ils inventent, ils subissent, ils « débrouillent »… Mais le propos de Smith est-il vraiment surprenant quand on sait qu’il a commis en 1994 un autre livre au titre évocateur et insupportable : L’Afrique sans Africains ? 

Inégalité et différence 

Pour ne pas être accusé de prôner l’inégalité des races, Smith prend les devants… sans oublier d’ajouter quelques commentaires sympathiques comme des lames de couteaux : «Qu’est-ce à dire ? Que "les" Africains sont des incapables pauvres d’esprit, des êtres inférieurs ? Sûrement pas. Seulement, leur civilisation matérielle, leur organisation sociale et leur culture politique constituent des freins au développement, au sens littéral de ce terme dérivé du verbe latin volvere pour désigner des pays qui "tournent". L’Afrique ne tourne pas parce qu’elle reste "bloquée" par des obstacles socioculturels qu’elle sacralise comme ses gris-gris identitaires. Le succès de ses émigrés en est la meilleure preuve a contrario : ceux qui parviennent à s’échapper de l’Afrique réussissent en règle générale fort bien, et d’autant mieux qu’ils s’arrachent à la sociabilité africaine.» La civilisation matérielle est le summum des critères pour Smith, et en cela, la façon d’être de nombre d’Africains est un obstacle. Une seule issue donc pour l’Afrique de Smith : s’intégrer à la mondialisation néolibérale et consumériste, accepter les volontés de ses oppresseurs, se perdre pour leur ressembler, même si la planète ne pourrait supporter bien longtemps un mode de vie universel calqué sur celui des pays riches d’aujourd’hui. 

La solidarité objective entre les riches des pays les plus industrialisés et ceux d’Afrique est bien visible pour qui analyse le système actuel et cette colonisation subtile via la dette, mais pour Smith, rien ne différencie un Africain d’un autre Africain. Il n’ausculte pas, il ne parle qu’en terme simpliste d’opposition Nord/Sud, il frappe à l’aveugle : «D’où un sentiment d’impuissance toujours renouvelé chez nombre d’Africains, qui ne demandent qu’à croire à la conspiration permanente d’un Occident bien connu pour sa "duplicité", son "cynisme", ses "coups fourrés". C’est là le vocabulaire, passablement paranoïaque, de toute une série noire d’ouvrages sur l’Afrique qui, avec au moins une décennie de retard, font leur fiel des "scandales" imputés à l’Occident, alors que celui-ci s’est retiré du continent sur la pointe des pieds, sans même payer son ticket de sortie pour les abus réellement commis, du temps de son hégémonie incontestée. Mais comme il s’agit seulement d’ "accrocher" les pouvoirs occidentaux, le feu sacré de l’indignation ne brûle pas au sujet de la criminalisation de beaucoup d’États du continent, des trafics d’armes, de drogues ou d’êtres humains sans connexion blanche, de l’interventionnisme militaire des nouvelles puissances régionales telles que le Rwanda, l’Angola, le Nigeria, des guerres hors conventions, des exactions commises à l’égard d’opposants, des massacres d’Africains par d’autres Africains.» Et c’est tout pour Smith, pas de militaires français pour former les génocidaires rwandais, pas de Total pour faire perdurer la guerre en Angola, pas de pétrole ou de diamants achetés par des puissants au Nord qui permettent aux exactions de se poursuivre… Pourtant, les pays africains n’ont pas le monopole des exactions contre des opposants, toute l’actualité le démontre. Il n’y a donc là aucun rapport avec une certaine identité africaine. Quand on en est réduit à parler de «massacres d’Africains par d’autres Africains», c’est qu’à coup sûr, la grille de lecture n’est pas la bonne. Il se trouve que certains d’entre eux sont armés par des grandes puissances qui y ont intérêt, et que les autres subissent aussi bien les exactions que l’ajustement structurel et la pauvreté. 

La décolonisation seulement apparente, les manœuvres des anciennes métropoles pour rester aux commandes sans en avoir l’air, les compromissions des dirigeants servant ce but, furent des bombes à retardement. Le chaos a ses causes précises. Les anciens tuteurs au Nord ont une part importante de responsabilités. Il ne faut surtout pas croire que le jour où le dernier gouverneur français est parti d’Afrique, tout est redevenu comme si la France n’avait jamais pris le contrôle de pans entiers du continent. Les conséquences se font encore sentir aujourd’hui. Mais Smith accuse l’Afrique de tous les maux : «Privée de sa "rente" géopolitique, incitée à se hisser au niveau du reste du monde en matière de libertés publiques et de gestion d’État, l’Afrique s’est livrée à des violences inouïes, moins à l’encontre de ses anciens "tuteurs", souvent hors de portée, que contre elle-même. En vingt ans, un continent "bon enfant" que des hippies attardés traversaient en auto-stop sans la moindre crainte s’est transformé en une zone largement interdite, une jungle sans foi ni loi avec des clairières surprotégées, réservées aux expatriés. Crime inconnu dans le temps, nombre de "Blanches" y ont été violées, un geste vengeur que les ambassades occidentales tentent d’isoler comme un mauvais germe en étouffant le "scandale". Mais, surtout, l’Afrique s’est automutilée, s’est abandonnée à l’ultime chantage du faible : le suicide. À quel point faut-il être hors de soi, aliéné à ne plus se reconnaître, pour se grimer et s’affubler de perruques, pour abattre, brûler vifs ou écharper à coups de machette des hommes, femmes et enfants ?» Ainsi décrit, le viol semble s’être progressivement inscrit dans la culture africaine… Monsieur Smith, l’Afrique est un des territoires du système capitaliste et les peuples africains y sont mutilés et opprimés avec la complicité des dirigeants du Sud. Il ne s’agit pas d’une automutilation. Les coups portés le sont par des puissants, au Nord et au Sud, que vous servez ou que vous couvrez. 

Génocide de la pensée 

Après le viol, le génocide est une seconde nature pour l’Afrique que croit connaître Smith, l’Afrique de son invention pour alimenter ses cauchemars : «[Patrice Nganang] fait cette remarque dans un court texte, titré "La dernière station de l’imagination africaine", où le Rwanda est présenté comme le terminus d’une pensée qui se résume dans des concepts tels que "essentialisme", "négritude", "africanisé"... La prolifération de la thématique "génocidaire" partout au sud du Sahara donne, hélas, raison à Patrice Nganang : la pensée identitaire, la plupart du temps "tribale" en Afrique, cherche son ultime preuve d’existence dans la négation absolue de l’Autre qu’est le meurtre de masse.» Il ne lui traverse pas l’idée dans ce livre que la manipulation du clivage Hutu/Tutsi au Rwanda par le colonisateur belge puisse être pour quelque chose dans le génocide de 1994… Et il oublie d’écrire clairement que le génocide n’est absolument pas une spécificité africaine, il ne rappelle pas le lourd passé de certains Européens dans ce domaine, de l’Inquisition à la Shoah, des «Indiens» d’Amérique à la Bosnie, pour n’en citer que quelques-uns. Il est des non-dits coupables dans des sujets aussi sensibles que celui-là… 

Jusque là latent, le racisme anti-africain de Smith s’affirme alors, odieusement : «Comme le dit, avec son inimitable acidité, Yambo Ouologuem : "Quant au Noir, lorsqu’il devient un individu, c’est un type brillant." Mais en tant que membre d’une collectivité, que sait-il faire d’utile ? [...] La "fuite des cerveaux" prive l’Afrique de sa sève, seul reste le bois mort. Car il n’y a pas que les diplômés qui partent. Les habitants les plus dynamiques - les plus entreprenants au sens large usent de tous les moyens, légaux ou illégaux, pour émigrer dans un pays occidental. Là encore, c’est un choix rationnel, les chances de mieux gagner sa vie y étant infiniment plus grandes. Toutefois, on aurait tort de penser que le pays d’origine en profite, par exemple à travers les mandats envoyés aux parents : dans bien des cas, ces fonds rapatriés - "gratuits" comme l’aide étrangère - subventionnent, et perpétuent, des pratiques économiques condamnées, sans avenir (comme l’agriculture traditionnelle dans la vallée du fleuve Sénégal ou des investissements improductifs à Kayes, au Mali).» Selon Smith, l’Africain moyen est donc du bois mort : le lecteur sera juge. 

L’Afrique est un continent à qui on dicte depuis longtemps les règles du jeu sinistre qu’on lui fait jouer. Nombreux sont les Africains qui refusent ces règles-là. Et ils ont raison. Mais la domination est trop forte. Quand on vous fait jouer avec des règles qui vous sont absolument étrangères, le jeu tourne vite à l’anarchie. Smith n’envisage pas d’autres règles que celles du modèle dominant. Il n’envisage de système de pensée que le sien. Il n’envisage de démocratie qu’à l’occidentale, où 50,1 % des individus qui se sont déplacés aux urnes, convoqués trop rarement après des campagnes électorales coûteuses et très contrôlées sur le plan médiatique, donnent à quelques notables la possibilité de décider pour tous, sans aucune possibilité de les révoquer et de les contraindre à rendre des comptes aux électeurs… Il n’envisage de richesse que financière. Il n’envisage de réussite que sociale et matérielle. Alors forcément, nombreux sont ceux en Afrique qui ne se reconnaissent pas dans cette façon de voir, et qui refusent ce modèle. Ce refus, qui est donc profondément une affirmation, est considéré par Smith comme un recul : «Les explorateurs, et tous les étrangers qui les ont suivis depuis, ont basculé les Africains dans un monde que ceux-ci ne reconnaissent pas comme le leur. N’est-ce pas la raison profonde pour laquelle l’Afrique, au lieu d’avancer, recule ? Ou, plus précisément, n’avance que sous la contrainte extérieure, hier coloniale, aujourd’hui tutélaire (FMI, Banque mondiale, États donateurs, etc.) ? Le développement, l’État, le rang du continent dans le monde, même la santé publique ou l’éducation nationale ne sont pas, en Afrique, le souci du plus grand nombre. C’est "une affaire de Blancs", comme on dit couramment en Afrique francophone. En somme, ce serait seulement la suite logique d’une erreur historique d’aiguillage ayant mis le continent sur une voie de garage. Au lieu de s’épuiser à vouloir rattraper les "maîtres de la terre", hier les colons, aujourd’hui les "mondialisateurs", les Africains se sont enfermés dans un passé réinventé et idéalisé, une "conscience noire" hermétiquement scellée. [...] tant que les Africains ne comprendront pas qu’ils ne peuvent pas baigner dans le liquide amniotique de leur « authenticité » tout en se lamentant de l’absence d’eau chaude et d’électricité, ils seront obligés de "détourner" leur destin : en volant des deniers publics, en tuant le "temps des Blancs" et ceux de leurs "frères" qui s’y inscrivent pour bâtir une existence, laborieuse mais honnête. Les "négrologues" sont pires que la "négrologie" : l’Afrique se meurt d’un suicide assisté.» Il semblerait donc qu’un Africain authentique ne puisse pas avoir l’eau chaude, et que la meilleure issue pour l’Afrique selon Smith serait de s’épuiser à rattraper ses oppresseurs… Quel programme séduisant ! 

Degré zéro 

Le suicide assisté dont parle Smith est le degré zéro du raisonnement. Cette affirmation sous-entend que l’Afrique, par ce qu’elle est, veut sa propre perte. Or l’Afrique n’est pas homogène. Il n’y a pas en Afrique une entité pensante unique. Les enfants d’Afrique sont tous différents. Dans l’histoire de la pensée, l’attitude qui consiste à parler d’un continent de façon monolithique s’est toujours révélée être une faute intellectuelle majeure. Smith n’y échappe pas. Avec le même manque affligeant de rigueur que lui, on pourrait faire un livre intitulé Francologie pointant les différentes dérives de responsables français et leurs implications dans tant d’affaires peu glorieuses comme les détournements d’Elf… Quiconque examine les dictatures violentes en Amérique du Sud pendant les années 1970 et 1980 pourrait facilement faire un livre intitulé Latinologie et se tromper tout aussi lourdement… 

La logique défendue par Smith est exactement celle des grandes puissances et de la dette. En s’attaquant aux Africains et à l’Afrique, il exonère les puissants de leurs responsabilités. Il était au Rwanda en 1994, il a vu la France soutenir le pouvoir génocidaire puis favoriser l’évacuation des assassins par l’opération Turquoise. Cela ne l’empêche pas de défendre avec acharnement la position française. Les propos d’un journaliste du Nouvel Observateur, Laurent Bijard, en mai 2004, dix ans plus tard, sont troublants : «J’ai honte que la France n’admette toujours pas sa responsabilité, alors que tous les autres l’ont fait, y compris les États-Unis et la Belgique. Et je n’ai plus trop d’espoir... surtout quand je vois que des confrères, comme Stephen Smith, continuent à soutenir la France. J’étais avec Smith au Rwanda, nous avions les mêmes opinions, et il ne se gênait pas pour les exprimer. Aujourd’hui il a complètement changé de discours, je ne me l’explique toujours pas... » Smith est un serviteur de l’ordre établi, celui des puissants d’aujourd’hui. 

Il méconnaît lourdement le passé du continent, pourtant révélateur d’un continent qui avait atteint un haut niveau de développement politique, social et culturel avant que la traite des esclaves et la colonisation par les puissances européennes n’amorcent le déclin du continent. Par exemple, «aux 13e et 14e siècles, la ville de Tombouctou était plus scolarisée que la plupart des villes analogues en Europe». La plus ancienne université au monde, dont la création remonte au 9e siècle, avant celle de Bologne ou de la Sorbonne à Paris, est l’université Quaraouiyyîn, à Fès au Maroc. Dans la prestigieuse cité yorouba d’Ifé, au Nigeria, qui a dominé la région entre le 12e et le 15e siècle, les recherches archéologiques ont permis de découvrir des sculptures en terre cuite puis en bronze d’un style inconnu, dont la perfection et le réalisme idéalisé était largement comparable à l’art classique de la Grèce antique. 

Smith fait semblant de croire que l’Afrique est déconnectée de son passé, notamment d’opprimée, et des forces économiques mondiales, qu’elle décide de tout ce qui lui arrive. Qu’elle se pilote elle-même. Et qu’elle choisit librement le suicide. L’Afrique des peuples n’est pas libre mais ce n’est pas parce qu’elle refuse de l’être et qu’elle préfère ses chaînes. Elle subit le rapport de forces mondial. Elle subit la volonté du FMI, de la Banque mondiale, des multinationales, des dirigeants africains. Elle est mise en coupe réglée. Elle ne se suicide pas, on tente de l’exécuter. Et il ne manque pas d’Africains, hommes et femmes, jeunes et vieux, pour agir au quotidien afin que les peuples d’Afrique choisissent leur propre voie vers la réalisation des droits humains. C’est à leur côté que nous nous battons. 

Pour comprendre l’Afrique, quel meilleur conseil que de lire ses écrivains et ses intellectuels ? De Franz Fanon à Wolé Soyinka, de Cheikh Anta Diop à Aminata Traoré, de Mongo Beti à Ngugi Wa Thiong’o, de Ken Saro-Wiwa à Joseph Ki-Zerbo, de Dennis Brutus à tant d’autres, la littérature africaine est une mine d’or pour l’esprit, loin du déluge erroné et malodorant de Smith. 

Laissons la conclusion à l’écrivain André Gide, qui ne fut pas un hippie attardé traversant l’Afrique en auto-stop : «Moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête.» 

Par Damien Millet in CADTM, le 19 Août 2007

Nous recommandons la lecture de Négrophobie, le livre-réponse de Boubacar Boris Diop, Odile Tobner et François-Xavier Verschave aux insanités distillées par Stephen Smith.

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par Mahalia Nteby publié dans : Politique africaine
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Samedi 1 septembre 2007

Je vous propose un exposé qui relate une série d’expériences montrant à quel point il y a refus de la concurrence du droit dans cette partie du monde que l’on appelle l’Afrique. Cette moindre concurrence contribue indéniablement à laisser ce continent à l’écart de l’évolution globale du monde. Lorsque tous les indicateurs de bonne santé s’améliorent un peu partout, ce sont les indicateurs de mauvaise santé qui progressent en Afrique. Ce triste constat n’est pas un hasard. Il n’est fonction ni de la couleur de la peau, ni des conditions climatiques mais des choix institutionnels, juridiques que l’on fait sur ce continent. C’est la thèse que j’aimerais défendre ici. 

La naissance des «jeunes nations africaines» 

Après la seconde guerre mondiale, tous les Etats européens qui avaient des colonies en Afrique ont fait en sorte d’étatiser le monde des pays occupés. Auparavant, la grande Afrique occidentale française, la grande Afrique équatoriale française ainsi que la partie britannique de l’Afrique étaient principalement régies par le droit privé ; on y trouvait beaucoup de commerce privé. Sans chercher à discuter de la nature de la colonisation, après la deuxième guerre mondiale la France a précipitamment divisé ses empires en petits territoires pour caser un certain nombre d’hommes politiques. A l’époque, ces ministres députés (des africains) exerçaient au Palais Bourbon ou ailleurs. Pour leur trouver un point de chute après l’indépendance, il fallait découper les territoires. Chaque ministre, chaque député est devenu presque automatiquement président d’un territoire taillé à sa dimension. C’est ainsi que l’Afrique occidentale française fut divisée en petits pays. Ce découpage connut à l’époque un très grand succès. On dit aujourd’hui qu’il ne pouvait pas être viable. La comparaison avec l’expérience britannique montre que les résultats sont aujourd’hui identiques avec le Nigeria qui n’a pas été découpé en Etats indépendants mais conservé comme un bloc. 

De cette époque on retient la fameuse loi cadre élaborée en 56 par Gaston Defferre et Houphouët-Boigny, loi qui introduit la notion d’autonomie interne dans chaque territoire. Elle rappelle d’ailleurs les découpages qui ont suivi lorsque la France a réalisé la décentralisation. On pouvait penser qu’à partir de ce moment, ces Etats dotés de législations particulières allaient se faire concurrence et que la population africaine allait choisir le territoire sur lequel elle voulait vivre. Hélas non. 

Le «bon samaritain» 

L’Afrique a fait l’objet des soins du «bon samaritain», le gentil père qui met de l’ordre dans la famille, et qui est craint par tous (selon le concept de Gary Becker). Dans le cas présent, Paris est le «bon samaritain» et les «petits pays d’Afrique» francophone ou anglophone sont ses enfants. Paris a appliqué le même type de législation à tous ces nouveaux Etats : même constitution, même droits. Il leur a même été conseillé de ne pas se lancer dans des dépenses inutiles d’organisation de l’armée, de la justice. La coopération, c’est à dire l’Etat français, se chargeait de leur apporter l’appui nécessaire en matière militaire, policière et juridique. Le système a fonctionné jusqu’au moment où les dépenses publiques destinées au maintien de cette coopération sont arrivées à un niveau tel que la France a dû se désengager et rappeler tous ses fonctionnaires en poste en Afrique. Mais l’habitude étant donnée, les Etats ont conservé les mêmes types de droit. Nous étions alors dans la période de la guerre froide et le «bon samaritain» n’a pu empêcher ses enfants de faire ce qu’ils voulaient entre eux. 

En 1963, les Etats africains prennent l’initiative de se réunir à Addis Abeba, à l’Est du continent africain. Ils considèrent à cette époque qu’il leur faut prendre une indépendance réelle vis-à-vis des anciennes puissances coloniales. Ils souhaitent s’organiser et se doter de règles de droit qui favorisent leur développement et puissent entrer en concurrence avec le droit des pays européens. Ils ne souhaitent pas remettre en question les frontières héritées de la période coloniale. Mais lorsqu’ils reviennent d’Addis Abeba c’est le statu quo. Rien ne change et dans chaque territoire un potentat local est installé. A partir de là, tous ces Etats se lancent dans un processus prométhéen de construction d’une Union africaine, chère à Kadhafi. Alors qu’ils avaient la possibilité, comme les Allemands en 1989, de réunifier des territoires précipitamment découpés avant les indépendances, ils créent l’organisation de l’unité africaine, dans laquelle il est impossible de s’entendre. Chaque pays est un territoire et chacun revendique sa souveraineté. Non pas la souveraineté d’un peuple, mais la souveraineté des Etats. Dès lors, l’intégration signifie qu’il y a refus de concurrence entre Etats et refus de la liberté de choix pour les citoyens de s’installer là où ils le souhaitent. Parce que si l’on acceptait la concurrence, on créerait du droit et la population, les hommes d’affaires, ceux qui travaillent avec l’Afrique, apprendraient à exploiter ce droit. 

Le syndicat des chefs d’Etat 

Bien que les expériences d’intégration restent inachevées, on construit toujours de nouvelles expériences. On lance par exemple l’Union africaine. Et cela juste pour permettre à un ancien chef d’Etat malien de devenir Président de la Commission de l’Union africaine : Alpha Oumar Konaré du Mali. Léopold Sédar Senghor a pu entrer à l’Académie française, Abdou Diouf est à la Francophonie. Lorsque les chefs d’Etat africains sortent du système (ce qui était impossible avant 1990 ; on restait en place jusqu’à sa mort), il faut pouvoir les recaser. Ce n’est pas simple, mais d’autres arrivent. Certains se sont constitués en syndicat de chefs d’Etat. Ils verrouillent le marché et tant qu’ils n’ont pas de point de chute, ils n’abandonnent pas le pouvoir. La tendance à la démocratie fait donc une bifurcation vers le totalitarisme lorsque la France ne trouve pas de solutions pour « caser » tout le monde. Les Britanniques ont trouvé la formule d’une Université américaine ou les anciens chefs d’Etat peuvent aller en stage et se «recycler» au principe de la diplomatie, apprendre le respect des droits de l’homme avant d’être «rejetés» dans la vie normale.

Un nouveau droit? Pas question, la France n'en veut pas

A partir des années 1970, certaines personnes en Afrique ont eu la volonté de produire du droit nouveau, qui sorte de la tradition des partis uniques ; de ne pas parachuter par hélicoptère des constitutions, mais de demander aux populations dans quelles conditions elles aimeraient vivre. Cette expérience a eu lieu en Côte d’Ivoire. Mais alors qu’une constitution est rédigée, le quai d’Orsay se demande pourquoi une nouvelle constitution a pu voir le jour sans l’autorisation du ministre des affaires étrangères français. La tradition veut en effet que ce qui est bon pour le «petit pays d’Afrique» soit d’abord accepté par le ministre des Affaires étrangères Français. Quid pour le choix de la population ? Malheureusement, ce système n’a pas pour ambition de défendre les intérêts de la France mais simplement de recycler les fonds de l’aide publique au développement, dans le but de financer des partis politiques et un certain nombre de réseaux gravitant autour du pouvoir en France. Nous avons vécu cette expérience douloureuse à l’occasion des dernières élections françaises. Information prise, tous les chefs d’Etat Africains paient pour financer la campagne. 

La privatisation à la française 

La constitution, les règles de droit, les lois ne sont plus au service des populations, des affaires privées, mais au service des Etats, des hommes politiques dans l’ignorance de ce que font ces hommes privés et ces opérateurs. Un exemple simple : dans la dynamique de privatisation, conseillée par les institutions de Bretton Woods, la Côte d’Ivoire a souhaité céder des pans entiers de son économie au privé. Mais privatiser à Abidjan, cela peut signifier céder au secteur public français. Prenons le cas des Télécommunications. Il y a eu une compétition rude entre Américains, Asiatiques et Français. La veille du dépouillement des offres, le processus du marché fût stoppé. C’est finalement un contrat de gré à gré qui fût passé avec France Télécom. Voilà donc comment nous avons privatisé Côte d’Ivoire Télécom ! Lorsque l’on sait que France Télécom n’est pas une entreprise privée et qu’elle refuse de le devenir, on a du mal à interpréter le droit, à comprendre son fonctionnement dans ce contexte. Mais il y a de gros opérateurs qui connaissent la chanson, qui savent comment utiliser le droit et la législation à leur profit dans de «petits pays pauvres». Il leur suffit de partager la rente obtenue avec la classe politique du «petit pays pauvre» et du «bon samaritain». Le résultat c’est que le jour où un groupe ayant des idées libérales décide de rompre avec la tradition de la captation de la rente, et de surcoût dans les rapports économiques et financiers, il y a un choc des deux côtés. C’est ce qui explique la situation de guerre vécue par la Côte d’Ivoire. 

La drôle de guerre 

Au début septembre 2002, le marché international du cacao avait anticipé une production en Côte d’Ivoire qui dépassait le million et demi de tonnes, tandis que les acheteurs à Londres avaient tablé sur 700 à 800 mille tonnes. La production doublant, le prix à terme avait commencé à baisser (moins de 600 £ la tonne). Curieusement, il s’est trouvé quelques clients sur le marché pour acheter alors que tout le monde savait que le cours était à la baisse et que les pertes seraient extraordinaires. Parmi ces clients, il y avait de gros assureurs ayant perdu beaucoup d’argent dans les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis ; de gros acheteurs qui avaient fait de mauvaises opérations sur le Pétrole au Venezuela. Une fois qu’ils ont eu fait le plein, une rébellion s’est déclarée. Cible : la zone de production du cacao. En une semaine, le cours du Cacao est passé de 600 £ la tonne à plus de 1 500 £ la tonne. Ces gens ont liquidé rapidement tout leur stock et ont disparu du marché avec plusieurs milliards de Livres en poche. Enquête menée, il leur a suffi d’acheter quelques armes pour les rebelles et de les piloter sur la zone de production du cacao. Les rebelles sont venus jusque dans le sud, ont été repoussés dans le centre. Mais au moment de lancer l’assaut, de Villepin a demandé une trêve de 48 heures afin d’évacuer les ressortissants français installés dans le Nord ainsi que de jeunes Américains. En réalité, ce délai de 48 heures aura servi aux autorités du quai d’Orsay à affréter des avions en République centre africaine, à trouver des armes à Durban, des rebelles, des mercenaires au Libéria et en Sierra Léone et à les déverser dans le Nord de la Côte d’Ivoire avec de l’argent pour recruter. C’est ainsi que les rebelles sont passés de 350 à près de 3500 ! De Villepin, depuis Paris, a alors recommandé de négocier plutôt que de se battre contre les rebelles, trop puissants, trop armés. La situation était fort étrange. C’est un peu comme si G.W. Bush avait été forcé de négocier avec Ben Ladden ou Saddam Hussein pour finalement les accepter au ministère de la défense. Sous la pression française, c’est ce qui nous est arrivé. 

Malheureusement, à force de jouer avec le droit, la constitution, les intérêts que l’on présente comme les intérêts de la France, mais qui ne sont en fait que les intérêts de lobbies autour des hommes de pouvoir ici et là-bas, le pays se retrouve paralysé, même si l’ensemble des pays de la sous-région sont dépendant de la Côte d’Ivoire. Mais pourtant, De Villepin n’a pas hésité à s’appuyer non sur des gens qui respectent le droit mais sur des gens tels Charles Taylor, aujourd’hui Président démissionnaire du Libéria et dictateur sanguinaire, Blaise Compaoré Président du Burkina Faso et trafiquant d’armes et de diamants avec Al Kaida. Ces hommes ont été utilisés pour étouffer le seul pays qui dans la sous-région fait travailler la main d’oeuvre de tous les autres. En conséquence, la zone est aujourd’hui complètement bloquée. 

La corruption généralisée 

Finalement, lorsque dans de «petits états pauvres», la législation n’est pas respectée, les lois ne sont pas établies pour l’intérêt général mais juste pour des intérêts particuliers, le conflit naît automatiquement. Il est en effet facile d’utiliser des processus marchands dans un pays où il n’y a pas de droit de propriété sur la terre. Pour reprendre le cas du cacao, les paysans qui le cultivent n’ont aucun droit sur cette terre. Ils se chargent de cultiver et de liquider le produit le plus rapidement possible. Sachant cela, il est facile à n’importe qui de détourner et de prendre à contre-pied les règles du marché. Et ce qui est faisable par des groupes privés l’est aussi par de grands groupes qui, autour des privatisations en Côte d’Ivoire, ont signé des contrats avec l’Etat Ivoirien. Car ces contrats sont loin de défendre les intérêts des co-contractants. Il faudrait impérativement, une fois ces contrats arrivés à leur terme, qu’ils soient rééquilibrés et redéfinis de façon à défendre les intérêts du consommateur. Malheureusement, tant que le système de financement des partis politiques ne sera pas clarifié, coordonné, harmonisé en Europe et en Afrique, et que la population ne saura pas exactement qui finance quoi et dans quel but, la corruption d’Etat continuera. Cette corruption d’Etat ne concerne que ceux qui fabriquent les lois, le droit, les constitutions. Aussi longtemps que tout cela durera, les contribuables européens paieront pour le bonheur du «pauvre Africain» qui continue à s’appauvrir sans jamais voir ce qui lui est versé. En Europe les gens sont plumés et de l’autre côté, ils vivent dans l’illusion d’une certaine coopération qui n’a pas beaucoup de sens. 

Je voudrais terminer sur une note optimiste. Les choses avancent en Afrique, comparaison faite avec les années 60. Beaucoup de gens comprennent l’importance des droits de propriété. Les populations revendiquent elles-mêmes ces droits de propriété. Des codes fonciers voient d’ailleurs le jour. Mais ce sont des codes qui sont ouverts et qui font appel à tous les citoyens du monde qui souhaiteraient faire affaire en Afrique, s’installer, acheter des terres, faire de l’agriculture. Seule cette ouverture permet de bonnes perspectives pour l’avenir. 

Pr. Mamadou Koulibaly in Exposé sur les Perspectives institutionnelles de la concurrence, 2003

par Mahalia Nteby publié dans : Politique africaine
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Réalité

Tibet: Le piège tendu par les Occidentaux à la Chine


Aucune autre occasion n'aura été si belle pour les Occidentaux, comme celle offerte par les Jeux Olympiques de Pékin, pour s'essayer à des basses manœuvres de déstabilisation de la Chine par des manipulations en tous genres comme ce qui se passe aujourd'hui. Déplacer une question de géostratégie sur le terrain des droits de l'homme, on l'a vu avec l'Irak ou l'Afghanistan, est une ruse utilisée par les Occidentaux pour initier le chaos. Cette fois-ci, la question est de savoir s'ils ne risquent pas gros en s'attaquant au géant chinois.

Le réveil de la Chine ainsi que celui d'autres pays comme l'Inde est perçu, par les Occidentaux, comme un affront, une réelle menace qui constitue une atteinte à leur dignité. Situation que l'orgueil occidental ne saurait trop accepter et qu'il faut combattre par tous les moyens. Une preuve de plus qui trahit les bonnes intentions des occidentaux lorsqu'ils abordent la question du "Bien-être" de l'humanité. Tout dans les intentions et les incantations.

La crise qui sévit aujourd'hui au Tibet est parmi les possibles instruments et moyens de rétorsion dont les Occidentaux useront sans scrupules d'en abuser, pour essayer de contrer et faire face à la puissante machine chinoise, dont l'avancée a pour conséquence d'écarter, de faire vaciller la condescendance de l'Occident dans les territoires qui leur servent de sources d'approvisionnement et qu'ils considèrent comme conquis à jamais. Ainsi la Chine est, depuis quelques années maintenant, considérée comme le grain de sable qui vient enrayer la mécanique d'oppression occidentale, habituée à broyer et mettre à mal les économies africaines par exemples.

Les informations ci et là relayées dans les médias occidentaux de la situation au Tibet et les condamnations unanimes des puissances occidentales sont de nature en induire en erreur le citoyen lambda qui ne prendrait pas en compte la question d'approvisionnement en matières premières et autres énergies [la géostratégie], pour se contenter de scruter l'argument fallacieux et fantaisiste des droits de l'homme que les Occidentaux balancent à tout va. LOoccident peut-il lui-même se targuer de garantir les droits de l'homme sur son territoire ?

Pourquoi l'Occident ne met-il pas le même entrain à donner l'autonomie aux Basques qui la réclament du gouvernement espagnol, aux Bavarois qui veulent la sécession d'avec le pouvoir central allemand ou aux Corses qui sont en perpétuel mouvement pour se séparer de la France ?

Espérons simplement que les "états africains" dont les équipes participent aux jeux olympiques ne suivront pas l'hystérie occidentale en boycottant les Jeux ou leur ouverture, se privant ainsi d'un contrepoids qui, s'ils sont malins, les sort de l'asphyxie dans lequel l'Occident les plonge depuis des lustres.

Mboa Nguila
100 langue de bois
19/03/2008

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