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Esclavage moderne

Les Camerounais exploités des palmeraies de Bolloré 

bollor--esclavagiste.jpg 

C'est un Germinal sous les tropiques qui se joue dans la palmeraie de Kienké, dans le sud-ouest du Cameroun. Dans cette plantation de palmiers à huile de 9 000 hectares de la Société camerounaise des palmeraies (Socapalm) - filiale d'un groupe belge, Socfinal, lui-même détenu à près de 40 % par le français Bolloré aux côtés de son traditionnel partenaire, la famille belge Fabri -, les ouvriers sont en colère. Depuis novembre, ils ont plusieurs fois fait grève contre leurs conditions de vie et de travail. En retour, la police a arrêté et détenu pendant quelques jours leur leader, Michael Agbor.

«Une journée ne suffit pas pour décrire nos souffrances», assure Albert, un ouvrier. Depuis plusieurs années, il vit en permanence dans la palmeraie. Six jours par semaine, il coupe de lourds régimes de noix de palme. Sans gants pour protéger ses mains : ses paumes ont pris la couleur orange des noix que Socapalm transforme en huile de cuisine. Chaque matin, il s'entasse avec ses collègues et le matériel de coupe dans les camions, des épaves, qui s'enfoncent dans la plantation pour charger les régimes. Le soir, il doit marcher, parfois sur une quinzaine de kilomètres, pour rentrer dans un des sept campements d'ouvriers installés au cœur de la plantation.

«Esclaves»

Le tout pour pas grand-chose : il gagne 22 francs CFA pour un régime de 15 kg. En moyenne, il touche 35 000 francs CFA (environ 53 euros) par mois, ce qui ne lui permet pas de vivre décemment. Il a néanmoins plus de chance que ceux qui coupent les régimes de 10 kg pour 8 francs CFA. «Les retenues sur nos salaires sont courantes. Nous sommes souvent payés en retard voire pas du tout», précise-t-il. Albert n'est pas affilié à la sécurité sociale et n'a pas de couverture médicale. «Beaucoup voudraient partir mais ne le peuvent pas, parce qu'ils n'en ont pas les moyens et parce qu'ils attendent qu'on paie leurs arriérés de salaire», affirme-t-il. «Nous sommes les esclaves de la Socapalm», soupire un de ses collègues. Ce n'est cependant pas auprès de l'entreprise, qui contrôle 80 % du marché de l'huile de palme au Cameroun, qu'ils peuvent se plaindre : celle-ci ne les emploie pas directement, mais a passé des contrats de sous-traitance avec une soixantaine de sociétés pour la gestion de l'essentiel de la main-d'œuvre.

«Nous savons que les ouvriers ne s'en sortent pas, que leurs employeurs les paient en retard», reconnaît Marc Mutsaars, le patron de Socapalm. La situation est la même dans les autres plantations du pays, explique-t-il pour tempérer. Il assure que l'entreprise va réduire de moitié le nombre de sous-traitants pour mieux contrôler leurs pratiques. Cette mesure permettra-t-elle d'améliorer aussi les conditions de logement ? «Nous vivons comme des animaux», indique, dégoûté, Albert. Il n'y a pas d'eau, pas de sanitaires et seulement quelques heures d'électricité par jour dans le campement où il vit avec sa famille. Surpopulation, insalubrité et promiscuité font le reste du quotidien de ces vieilles baraques de bois grisâtre et étroites, collées les unes aux autres. Un hôpital, des écoles pour les enfants qui habitent trop loin de l'unique établissement scolaire de la plantation : Michael Agbor tient scrupuleusement la liste des réclamations depuis qu'il a été élu à la tête d'une sorte de syndicat, créé il y a quelques mois par les ouvriers.

«Notre messie»

Vulgaire «agitateur» pour Socapalm, il est devenu un héros dans les campements. Ses collègues, qu'il estime au nombre de 10.000, savent que son intransigeance et sa détermination face aux entreprises sous-traitantes sont exceptionnelles dans un pays où les syndicats sont systématiquement achetés. Le lendemain de son arrestation, en décembre, certains ont marché sur 15 km, jusqu'à Kribi, où il avait été amené par la police, en scandant : «No Michael, no work!» «Nous n'avons pas peur, nous sommes tous mobilisés», commente Albert. Il raconte comment l'électricité a été coupée dans son campement lors du dernier débrayage. «Qu'ils fassent grève. Quand ils auront faim, ils reviendront travailler», leur auraient répondu les patrons.

«Michael est notre messie», avouent plusieurs salariés de Socapalm, mécontents de leurs salaires et de leurs conditions de vie. De peur des représailles, ils restent cependant à l'écart des mouvements des ouvriers. Michael Agbor a fait également profil bas pendant plusieurs jours en janvier. Après que des représentants des autorités camerounaises lui ont glissé : «Si tu continues, on va te tuer.» Il venait de refuser l'augmentation de 3 francs CFA par régime proposée par les sous-traitants. Depuis, ses collègues lui ont conseillé de ne plus travailler dans la plantation.

Fanny Pigeaud
Libération
11/03/2008

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Samedi 4 août 2007


Le président de la République française est venu, comme de Gaulle et il a parlé aux Africains. Qu’a-t-il dit au juste ? Il nous a fait une série de propositions et d’analyses. Écoutons-le :
 

«Ce que la France veut faire avec l’Afrique, c’est une alliance, c’est l’alliance de la jeunesse française et de la jeunesse africaine pour que le monde de demain soit un meilleur monde».
Le nom de cette alliance est Eurafrique. 
La France s’est mariée à l’Europe et nous vous apportons cette Europe de même que nous vous apportons à l’Europe. L’Afrique sera dans la corbeille de mariage de la France avec l’Europe et dans la corbeille de l’Europe avec le monde. Je suis venu vous proposer une place, comme la France sait le faire habituellement. Souvenez-vous par exemple des DOM TOM. 

Mais comme vous le savez, l’Afrique est très différentiée. Il y a l’Afrique du Nord. Et il y a l’Afrique noire. 

En Libye, donc en Afrique du Nord, où je suis passé, j’ai signé des contrats juteux d’exploitation de centrales nucléaires et d’uranium. Des contrats portant sur la défense et autres affaires hautement stratégiques pour mon pays. Avec l’Afrique du Nord, on ne parle ni de morale, ni de développement. On ne donne pas de leçons mais on passe des contrats. On ne lance pas d’appels aux Libyens de l’étranger pour leur retour dans leur pays. On ne fait pas de promesses d’aides publiques françaises à la Libye. On parle affaires. Des contrats, des contrats et encore des contrats. Sur l’uranium, sur la défense, sur le nucléaire. Trade not aid, telle est notre règle. 

Avec l’Afrique noire, avec vous, que dire ? 
Je vous ai fait mal, mes bébés. 
Hum ! N’en parlons plus. 

Mais ne me demandez surtout pas de repentance, puisque vous-mêmes, vous êtes coupables de vous être laissés battre par mes ancêtres. En plus, quand mes ancêtres arrivaient chez vous, vous vous décimiez vous-mêmes déjà sans notre aide. Vous êtes plus coupables que nous. 

Nous avons commis des crimes contre l’Humanité. Oui, mais vous n’avez rien fait pour nous empêcher. En tout cas pas suffisamment pour nous convaincre que ce que nous avions l’intention de faire était criminel. Vous êtes coupables de non assistance à personne dangereuse et d’assassinat de caractères. 

Ne rêvez surtout pas à un retour en arrière pour rejoindre votre prétendu âge d’or qui aurait existé dans le passé. Vous n’avez jamais eu d’âge d’or. N’en rêvez pas. Le monde ne marche pas à reculons mais progresse vers l’avenir. L’histoire a un sens. La colonisation a été un crime contre l’humanité, mais mes parents ont proposé aux vôtres l’indépendance, qu’ils ont acceptée. 

La colonisation c’était l’exploitation de l’homme par l’homme ; l’indépendance est exactement le contraire. Vos historiens et autres anthropologues vous mentent. Je vous le dit ici à vous, les jeunes d’Afrique, à l’Université Cheick Anta Diop. 

Devant vos chefs. 
Devant vos profs. 
Devant votre classe politique, gouvernement et opposition réunis. 
Devant vous étudiants, hommes de maintenant et hommes de demain. 

Arrêtez de rêver d’un futur qui puisse être le vôtre, à vous tout seuls. 
Maintenant, vous m’appartenez définitivement. 
Arrêtez d’avoir la nostalgie d’un passé qui n’a jamais existé. 
Je vous propose l’Eurafrique. 
Vous entrez avec moi dans les bonnes grâces de l’Europe. 

Je vous apporte l’Europe comme hier je vous ai apporté l’Esclavage. 
Je vous apporte l’Europe comme hier je vous ai apporté la Colonisation. 
Je vous apporte l’Europe comme hier je vous ai apporté l’Indépendance. 

Je vous vois stupéfaits, n’est-ce pas ? Mais je vous apporte aussi les moyens qui vous seront propres pour inventer, vous-mêmes, votre avenir. Oubliez le passé. 
Maintenant, vous ne serez plus seulement à la France, mais à l’Europe. 
La France, c’est votre héritage occidental. La colonisation vous l’a apporté. Aid not trade. Telle est mon offre. 
Ne vous coupez pas de cet héritage. La civilisation européenne vous appartient. A vous aussi. 

Renoncez à la tentation de pureté comme nous le faisons en Europe. 
Ne répondez pas au racisme de la France par le racisme. 
Ne répondez pas à l’intolérance de la France par l’intolérance. 

Je sais, je vous ai fait mal, mais laissez tomber. 
Allons ensemble dans l’avenir. 
Renoncez à la maladie de l’intelligence. Si vous voulez venir chez nous, pas de problème, nous négocierons votre migration. Nous déciderons ensemble, pour vous, comment vous viendrez. 
Pas en citoyens libres, mais en immigrés. 

Vous rêvez de la Renaissance africaine ? Pourquoi pas ! Après tout, vous avez eu, semble-t-il, l’Egypte et d’autres brillantes civilisations que mes ancêtres ont battues à plate couture et soumis depuis des siècles. Oubliez le passé peu glorieux que vos ascendants vous ont laissé. 

Nous vous aiderons à la bâtir, cette renaissance, si tel est votre désir. Commencez déjà par prendre notre civilisation comme héritage. 

Vous voulez la liberté, la démocratie ? Bien. Mais savez-vous que l’Europe est bâtie sur l’égalité, la justice, le droit, la liberté, la démocratie et la libre propriété ? 

Je vous apporte ces valeurs universelles. 
Et n’allez pas chercher ailleurs. 
Tout ce que vous voulez, commandez et je vous livre tout de suite. 

Nous sommes généreux, nous vous aimons. Ce n’est pas de la pitié, mais c’est notre intérêt. 

Ainsi nous a parlé Nicolas Sarkozy, le président de tous les Français. 

Que lui dire ? 
Merci Sarkozy. 
Merci pour tes propositions. 

Mais nous, on veut aller dans le monde par le marché et non sous la protection de qui que ce soit. Nous connaissons le chemin. 

Le monde, ce n’est pas que la France; le monde, ce n’est pas que l’Europe. Le monde, c’est aussi l’Afrique, c’est aussi l’Amérique, c’est aussi l’Asie. Le monde, c’est ailleurs. Nous voulons choisir librement notre méthode d’y entrer, notre façon d’y participer. Ce n’est pas par dégoût, mais c’est notre intérêt et rien que cela. 

L’Eurafrique ? Très bien merci. Mais ça sera vraisemblablement comme par le passé. 

Il y a déjà les sommets franco-africains.
Il y aura des sommets Eurafricains. 
Il y aura une bureaucratie Eurafricaine, comme il y a celle des UE-ACP.

Nous n’avons plus du temps à perdre à négocier lors de sommets de Chefs d’Etat. 
Nous allons directement sur les marchés librement avec nos besoins et nos moyens. 
Nous ne voulons plus être marchés captifs de qui que ce soit. 
Nous voulons redevenir libres. Il ne s’agit pas d’un retour à un quelconque âge d’or. Il ne s’agit pas d’une option pour nous, mais de notre survie. 

Il s’agit d’être simplement des humains, de vivre comme tels et d’être traités comme tels. 

Nous ne voulons pas de traitement de faveur. 
Nous voulons avoir notre liberté de choix. 
Nous voulons tirer profit des droits imprescriptibles que nous avons d’être propriétaires de nous-mêmes en tant qu’humains. 

Nous voulons être libres dans la mondialisation, comme nous ne l’avons jamais été sur les marchés des esclaves. 
Sur les marchés coloniaux. 
Dans le pacte colonial. 

Nous ne voulons pas aller sur les marchés mondiaux enchaînés par des accords protectionnistes ; ni avec la France, ni avec l’Europe. 

N’est-ce pas vous qui avez dit que l’Afrique ne comptait pas pour la France ? 
N’est-ce pas vous qui dites aussi que le Niger, avec son uranium, compte énormément pour la France ? 
Savez vous que le Niger est un pays d’Afrique ? 

La duplicité de votre langage ne nous rassure guère. Vous parlez d’amour là où le monde parle d’intérêt et d’intérêt là où le monde parle d’amour. 

Nous ne voulons plus de cette protection infantilisante qui vous donne le droit de vouloir: 

Tout faire pour nous. 
Tout faire avec nous. 
Tout faire par nous. 
Tout faire sans nous. 
Et au bout du compte, tout faire contre nous. 

Nous ne voulons plus des accords léonins qui, sous prétexte de vouloir nous aider, nous font plus de mal que de bien. 

Nous voulons que Sarkozy 
nous laisse faire,
nous laisse passer. 

Nous voulons que la France 
nous laisse faire, 
nous laisse passer.

Nous voulons que l’Europe 
nous laisse faire, 
nous laisse passer. 

Nous voulons que le monde nous accueille comme nous sommes, tels que nous sommes et non comme la France veut que nous soyons ou que l’Europe voudrait que nous soyons. 

Nous connaissons le mode d’emploi de la mondialisation. Aucun épouvantail ne nous fera renoncer sur la route de la liberté. 

L’Eurafrique ? 
Pourquoi pas. Merci pour votre offre. Mais nous sommes déjà dans le monde sous le couvert de l’Europe qui agit par procuration de la France. Nous ne voulons pas de la mondialisation des servitudes. Nous voulons celle des libertés. Nous voulons simplement : 
De l’économie de marché. 
De la société ouverte. 
De la société de droit. Ni plus, ni moins. 

Sarkozy pourrait-il nous aider dans ce sens ? 
A nous libérez des accords précédents ? 
Ceux des indépendances ? 
Pour enfin nous libérer du carcan post colonial?

Nous ne voulons pas aller dans le monde comme hier nous sommes allés dans l’Europe, par la France. 
Nous ne voulons pas de votre liberté en double standard, et sous surveillance. 
Nous ne comprenons pas que nos avoirs extérieurs nets en devises soient déposés au Trésor Public de chez vous. Nous ne comprenons pas que nous soyons perçus comme des contribuables par l’Etat français, alors que vous nous ressassez que la colonisation est terminée depuis belle lurette ? 
Nous ne voulons plus de vos accords de coopération qui ne règlent rien, mais qui pillent tout. 

Nous voulons être libres de choisir nous-mêmes notre destin. 
Libres de choisir nous-mêmes qui nous accompagnera et pour quoi. 
Merci de votre sollicitude. 

Tu veux que je décide librement ? Soit. 
Mais je ne veux pas que tu sois là. 
Tu veux que je décide librement ? Mais soit. 
Je ne veux pas décider avec toi. Je veux décider seul. 
Tu veux que ma volonté se réalise pleinement ? Oui, je le veux aussi. 
Mais je ne veux pas réaliser mon destin avec toi. Je veux le faire moi-même, sans guide, ni parrain, ni gourou. 
Tu veux t’associer avec moi ? Oui, mais ne me demande pas d’être exclusivement à toi. D’être ta chose. Je veux être libre de m’associer avec qui je veux et comme je le veux et quand je le veux. 

La mondialisation telle qu’elle est faite pour moi ne me plait pas. C’est vrai. Je veux la démocratie. Je veux le droit. Je veux la justice. Je veux la propriété libre. Je veux la liberté. 
Mais je veux aussi la responsabilité. 

Nous avons payé trop cher les mirages de la coopération franco-africaine depuis de longues années. 
Cette coopération est étatiste. 
Cette coopération est collectiviste. 
Cette coopération est monopolistique. 
Cette coopération est jacobine et rétrograde. 

Je crois que l’échange libre est bénéfique et qu’il doit être la règle de mon jeu dans la mondialisation. Je crois que la concurrence est un moyen et qu’elle est mon meilleur atout pour réussir à m’enrichir et à prospérer dans la mondialisation. 

Les pires des prédateurs qui nous cachent de la mondialisation sont ceux qui viennent s’apitoyer sur mon sort et me considérer comme un grand naïf auquel ils proposent altruisme, protection, aide publique et humanitaire, mais jamais de commerce responsable. 

Le plus grand des prédateurs pour nous est celui qui nous rassemble dans un enclos que l’on appelle le Pré carré, ou le Champ, et nous propose de jouer soit au loup et à l’agneau, soit au renard dans le poulailler. 

Nous croyons que la liberté économique annonce et conditionne la liberté politique. 

Nous croyons que les esclaves ne peuvent échanger que leurs chaînes. Que le marché est le propre de l’homme. Que nous sommes des hommes et que nous voulons échanger autre chose sur des marchés libres d’accès et de sortie. 

Nous croyons à l’économie de marché. Vous vous trompez à notre sujet lorsque vous affirmez le contraire. 

Nous croyons au laisser faire et nous nous méfions de toutes les barrières à la concurrence. 

Vous craignez l’immigration de la jeunesse africaine en France et en Europe ? 
Vous avez tort. 
L’immigration subie ou l’immigration choisie ? 
Vous posez mal le débat. 
L’immigration relève du droit individuel de circuler et est pour nous une des bases de la liberté que nous recherchons. 

La France devrait se demander comment une telle liberté pour nous peut devenir un fléau social pour les Français ? 

Pour nous, l’étranger a droit au respect de sa vie, de sa dignité et de sa propriété. 
Mais nous savons et nous admettons que l’étranger ne peut avoir tous les droits, car nous savons et admettons qu’il n’y a pas de droits sans devoirs. 
L’étranger doit se soumettre aux règles sociales de la société qui l’accueille. 

Vous avez le sentiment que certains étrangers ne respectent pas les règles de votre société et ont des comportements anormaux ? 

Mais ce n’est pas notre faute à nous qui vivons ici dans les pays d’origines de ces immigrés. Les repousser à vos frontières, contrôler leur entrée et sortie de chez vous sont de fausses solutions coûteuses, humiliantes et inefficaces. 

Pour vous en sortir, laisser nous vous donner des conseils d’amis et d’alliés. 

Abandonnez votre Etat-providence, car c’est lui qui attire l’immigré que vous craignez. Les forces d’attraction de chez vous sont aussi fortes que les forces de répulsion d’ici. 

De nombreux immigrés apportent à la France leur travail, leur talent, leur argent. Nombreux aussi sont ceux qui fuient les dictateurs et les autres régimes liberticides que vous installez chez nous. 

Mais les plus nombreux, ceux qui sont supposés vous faire le plus de mal, sont ceux qui arrivent chez vous, pour profiter comme de nombreux Français de souche, du parasitisme offert par votre Etat-providence. Je présume que vous le savez déjà. 

Ceux-là vont en France pour toucher des allocations, pour se livrer à de petits et à de grands trafics, pour profiter des cadeaux qu’offre l’Etat français à ses propres parasites. 

Les places sont gratuites chez vous et elles rapportent plus que chez nous car votre Etat-providence est plus généreux que les nôtres, et plus riche aussi. 

Nous croyons que par des relations de travail libre, par l’échange marchand, par le libre échange entre la France et nous, l’immigration trouvera solution. Or vous nous proposez de nous méfier du laissez faire pour nous accrocher au protectionnisme offert par nos Etats-providence rentiers, pâles copies du vôtre. 

Nous voulons que les immigrés qui arrivent chez vous, vous donnent plus qu’ils ne vous prennent, mais votre Etat-providence leur propose la gratuité pour tout ce qu’ils peuvent avoir. Nous aimons la France pour sa sécurité sociale. Elle nous épargne de faire de grands efforts d’adaptation au monde moderne, d’éduquer correctement nos enfants qui y naissent. Elle nous propose le RMI, les allocations logements, les prestations familiales. Elle nous propose des revenus à peine suffisants pour vivre de façon médiocre sans travailler chez vous. Mais tout cela, vous le savez déjà. 

Parmi vos immigrés qui viennent de chez nous se trouvent les plus pauvres des immigrés, les plus mal éduqués, les plus délinquants, les plus mal aimés, les plus mal logés. 

Votre Etat-providence nous offre une couverture sociale complète dans des ghettos, des foyers bruyants et violents que vous appelez «logements sociaux». 

Les enfants d’immigrés africains vont dans des écoles où l’on n’apprend presque plus rien, pas même la politesse et le savoir vivre français que nous admirons de loin, nous qui sommes restés ici au pays. L’école française ne leur apprend pas même la vertu du travail bien fait, pas même le respect des autres. 

Nous voulons commercer avec une société française compétitive. Mais votre Etat nous propose des monopoles, des statuts figés, des services publics, des entreprises protégées. 

Les Africains de qualité comprennent de plus en plus que vivre chez vous, sous la protection de l’Etat-providence les sclérose, ils vont ailleurs pour être plus compétitifs et faire face aux enjeux du monde actuel. Ça aussi vous avez du le constater. 

Nous pensons que seules des relations marchandes entre la France et l’Afrique révèleront les opportunités d’embauches en qualité et en quantité chez vous comme chez nous. Mais vous semblez avoir peur du marché libre. 

Nous ne pensons pas qu’il soit dans les prérogatives de l’Etat-providence de dire qui est qualifié pour entrer et s’installer en France pour bénéficier des droits sociaux. Nous croyons au partenariat direct entre les peuples, entre les jeunes, entre les entreprises. Vous aimez plutôt les rencontres au sommet. 

Nous immigrons en grand nombre chez vous parce que notre vie ici, du fait de votre protection bienveillante et providentielle est misérable. 

Nous pensons que si vous nous donnez plus de liberté de choix, plus de libertés économiques, la source principale de cette immigration artificielle disparaîtra. 

Pour vaincre l’immigration qui vous fait tant peur, brisez les enclos dans lesquels sont enfermés les peuples d’Afrique esclaves de votre générosité. 

Un pays comme le Sénégal a perdu dans les mers plus d’hommes candidats à l’immigration que la Côte d’Ivoire avec sa guerre ces cinq dernières années. 

L’immigration est aussi un fléau pour nous tant qu’elle sera organisée par votre Etat-providence. 
Pour vaincre l’immigration, abandonnez les Etats-providence, abandonnez les accords de coopération rétrogrades et étatistes. 
Pour vaincre l’immigration, nous vous offrons la liberté économique. 

Au lieu de l’Eurafrique, nous voulons la Librafrique

Dans la mondialisation, nous savons que les économies nationales sont en compétition. Nous envisagions aller en compétition avec ce que nous avons. Si vous le voulez bien alors laissez nous faire. 

Nous envisagions préciser les droits de propriété de base sur nos terres et nos entreprises d’Etat et les rendre aux entrepreneurs privés. Si vous voulez nous aider, alors laissez nous faire.

Nous rêvons d’adopter des politiques macroéconomiques qui nous évitent les humiliations du surendettement et des déficits budgétaires insupportables. Si vous voulez le faire avec nous, alors laissez nous faire. 

Nous voulons arrêter de tourner nos vues vers le passé. Nous voulons regarder l’avenir avec sérénité. Pour cela, nous rêvons de politiques de croissance fondées sur une épargne domestique capable de nous rendre aptes à financer nos besoins d’investissements risqués. Pour cela, nous rêvons d’un système bancaire moderne qui rompe avec la tradition protectionniste de contrôle des changes et des banques centrales non indépendantes des zones CFA. Si vous voulez nous aider, alors laissez nous faire. 

Nous voulons plus de flexibilité sur nos marchés du travail. Si vous nous aimez, alors laissez nous faire. 

Nous pensons que la lutte contre la corruption est primordiale mais qu’elle ne peut réussir qu’en prenant de vigoureuses mesures et en donnant des exemples qui ne mettent personne au-dessus du droit. Si vous voyez ce que nous voulons dire, alors laissez nous faire. 

Nous voulons que notre prospérité soit bâtie en amitié avec tous les peuples du monde et sans exclusivité. Si vous pensez que le monde est un village planétaire et que la mondialisation est beaucoup moins une affaire d’Etat qu’une affaire de liberté d’échanges, alors laissez nous faire. 

Si vous voulez un véritable discours de rupture, monsieur le président de la République française alors, en plus de définir la politique africaine de la France, il vous faudra désormais intégrer la politique française de l’Afrique. 

C’est de la rencontre des ces deux visions sous la contrainte de nos autres relations que naîtra le monde meilleur souhaité par la jeunesse africaine et pour lequel elle est prête à travailler avec toutes les jeunesses du monde. Pour cela, il faut que vous nous laissiez faire. 

Les libertés et les droits de l’homme ne se négocient pas. L’autodétermination des peuples est un droit. 
Vous ne pouvez pas garder les démocraties pour vous et cultiver les autocraties chez nous. Arrêtez de le faire. 
Le marché ne peut pas être pour l’Europe et les bureaucraties pour l’Afrique. Arrêtez de le concevoir. 

Encore une fois merci d’être venu et d’avoir parlé comme vous avez parlé. 

Votre discours avorté de rupture donne une occasion de rupture effective à la Jeunesse d'Afrique si discourtoisement interpellée par vous à Dakar le 26 juillet 2007. Vos désirs de rupture d'avec les vues de vos prédécesseurs ne nous intéressent pas, d'autant qu'ils n'iront jamais jusqu'à la remise en cause des fondamentaux de la traditionnelle politique africaine de la France. Par contre, nous avons avec la mondialisation l'occasion de rompre avec le modèle de coopération que la France nous propose. Merci de nous avoir donné l’occasion de vous le dire. 

Parce que nous avons compris que, si pour le moment, la rupture, ce n'est pas pour vous, nous vous indiquons que c'est avec vous, nouvelles et anciennes élites françaises, que nous, jeunes d'Afrique, nous rompons.

Mamadou Koulibaly, Président de l'Assemblée Nationale de Côte d'Ivoire 
in Le Messager (Douala, Cameroun) le 06 août 2007

 

par Mahalia Nteby publié dans : Politique africaine
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Samedi 4 août 2007

FPI.jpg


«Dans son livre à succès de 1978, intitulé "The way the world works", Jude Wanniski célébrait les succès de la Côte d’Ivoire jusqu’alors. Pour Wanniski, la Côte d’Ivoire était la vedette de l’Afrique. […] Depuis 1978, le pays vedette de Wanniski a donné le spectacle de l’un des effondrements les plus spectaculaires. […] Les Ivoiriens sont aujourd’hui cinquante pour cent plus pauvres qu’en 1978.» William EASTERLY in «Les pays pauvres sont-ils condamnés à le rester ?» (2006, p. 252)

«Le FPI vole». «Le FPI est incompétent». «Le FPI est corrompu». Telles sont les complaintes et les cris que l’on entend depuis quelque temps, de la part d’un certain nombre de politiciens et d’intellectuels non moins politiques, défenseurs de l’ancien régime du parti unique. Mais au lieu de montrer la route de la justice au FPI, les défenseurs de cette thèse exigent simplement que le Front Populaire Ivoirien renonce à gouverner la Côte d’Ivoire et acceptent de s’allier à des envahisseurs étrangers pour rendre le pays ingouvernable, à moins qu’il ne leur soit au minimum permis de partager le pouvoir du Président Laurent Gbagbo. Parmi ces intellectuels, Tiburce Koffi, qui n’hésite pas à proclamer "l’agonie du jardin ivoirien" et la trahison de ses rêves et ambitions. Les défenseurs de ces différentes thèses fondent leur argumentation sur le raisonnement suivant : Les refondateurs, après avoir critiqué l’ancien régime, sont tombés eux aussi dans les mêmes travers. Donc il faut leur retirer le pouvoir et le remettre à ceux que les Français avaient choisis, au commencement de l’histoire de notre indépendance, pour gouverner la Côte d’Ivoire. A défaut, disent les extrémistes de cette vogue, la France n’a qu’à venir nous recoloniser et reprendre ce qui est à elle : la Côte d’Ivoire qu’elle a crée de toutes pièces ; une colonie conquise, baptisée, exploitée et rattachée à elle par le Pacte colonial. 

Nostalgique raisonnement anti-refondateur 

Dire que l’ancien régime s’est bloqué lui-même par le Pacte colonial n’est pas une élucubration. C’est un fait que les critiques les plus sévères de la Refondation reconnaissent eux-mêmes quand ils s’étonnent que, partie dans les années 50-60 avec un niveau de développement presque identique, l’Asie a aujourd’hui considérablement devancé l’Afrique noire en termes de progrès, et que le fossé ne cesse de s’agrandir entre ces deux mondes. Nous en Afrique, vivons tournés vers le passé tandis que le reste du monde vit tourné vers l’avenir, vient de nous rappeler à juste titre Nicolas Sarkozy, président de la République Française, en visite officielle à Dakar. C’est un fait mondialement connu que les pères fondateurs de l’Afrique noire ont relativement plus mal travaillé que ceux d’ailleurs, alors qu’ils sont très souvent restés beaucoup plus longtemps au pouvoir. Ce constat ne saurait souffrir d’aucune contestation partisane. Ce qui fait dire à William Easterly à la page 290 de l’ouvrage cité en introduction que «si les politiques sont vraiment la cause de la croissance, alors l’Afrique aurait été plus riche de deux mille dollars par habitant, si les politiques économiques africaines avaient été calquées sur celles de l’Asie de l’Est.» On ne peut soupçonner cet auteur, professeur à l’université de New York, ancien économiste à la Banque Mondiale et chercheur au Center for Global Development aux Usa d’être un refondateur partisan et pourtant il nous rappelle de bien vieilles conclusions. 

Après avoir échoué militairement et diplomatiquement contre la Refondation en participant et en cautionnant l’agression contre l’Etat de Côte d’Ivoire débutée le 19 septembre 2002, les adeptes de l’ancien régime réagissent donc en demandant le retrait du pouvoir de ces délinquants de refondateurs. L’attaque est maintenant orientée vers l’honorabilité, la moralité, l’honnêteté et les valeurs éthiques que les refondateurs étaient supposés défendre et appliquer. Ils ont échoué, dit-on. Dès que le pays leur a été donné, ils ont tué l’autorité de l’Etat. Ils vivent d’un populisme outrancier. Ils sont violents et corrompus. Non seulement ces refondateurs sont incompétents, mais en plus ce sont des voleurs, des pilleurs, des «grilleurs d’arachides», toutes choses qu’eux-mêmes critiquaient vertement lorsqu’ils étaient dans l’opposition. La Refondation ayant échoué, disent-ils, il faut que la France impose à nouveau un diktat à la Côte d’Ivoire pour remettre de l’ordre. Les Ivoiriens sont devenus trop corrompus, la France devrait légiférer et nous imposer une dictature douce et éclairée, disent-ils. Cette thèse, bien qu’en apparence sûre d’elle et fondée, n’est en réalité qu’une vague d’impressions qui s’agencent en schéma d’explications pourtant peu conformes aux faits. Nous entrons dans un monde magique dans lequel le raisonnement procède par superstitions et juxtaposition d’impressions. Les intellectuels nostalgiques se contentent en effet d’exposer ce qu’ils voient (ou veulent bien voir) dans la politique, mais ils ignorent bien des choses qui – hélas! – ne se voient pas, mais qui n’en ont pas moins une existence réelle et décisive. Les refondateurs auraient donc tué l’autorité de l’Etat. Ils seraient violents et corrompus. Les refondateurs seraient les propagandistes d’un avenir qu’ils ne peuvent maîtriser. Il faut les arrêter sinon c’est à la destruction totale de la Côte d’Ivoire qu’ils nous conduisent. Tel est le raisonnement anti-refondateur. 

Pour pouvoir juger du bien-fondé ou non de cette thèse, analysons plutôt les faits et nous nous rendrons compte que la réalité est un peu différente. Commençons par rechercher les causes de la pauvreté qui frappe, de façon sélective, les populations ivoiriennes et par regarder comment l’autorité de l’Etat a été écrasée avant de nous demander quelle est la part de responsabilité des refondateurs. 

La très factuelle valse des chiffres 

Depuis le début de la crise, les Ivoiriens, et avec eux de nombreux pays de la sous région, peinent à régler les problèmes qui se posent à eux. C’est de tradition dans les pays sous développés mais dans le cas ivoirien, malgré la crise, tous les agents économiques ne souffrent pas de la même façon. 

L’Etat, en particulier, a pris de la graisse. Son budget qui était en 2000 de 1780,9 milliards s’est envolé pour se situer à 1961 milliards en 2007, même si cette évolution s’est faite en dents de scie au taux de croissance annuel moyen de 1,4%. 

Budget Général en milliards de fcfa 

2000 ---------------> 1780,9
2001 ---------------> 1289,1
2002 ---------------> 1946,6
2003 ---------------> 1518,9
2004 ---------------> 1987,3
2005 ---------------> 1735
2006 ---------------> 1965
2007 ---------------> 1961

Dans le même temps, l’économie nationale elle-même, en termes de produit intérieur brut (PIB) est passée de 7543 milliards en 2000 à 9278,4 en 2006. En 2007, les prévisions budgétaires s’attendent à un niveau d’environ 9918, soit aussi une hausse de 4% en moyenne l’an. Le PIB est la somme des valeurs ajoutées dégagées par les producteurs et autres opérateurs économiques qui travaillent sous le label Côte d’Ivoire, pendant une période donnée. Il s’agit donc d’une somme de revenus produits à l’intérieur du pays. Le tableau suivant, extrait des différents documents budgétaires, nous donne une meilleure appréciation de ce qui s’est passé. Depuis l’arrivée des refondateurs au pouvoir en 2000, le PIB a augmenté en Côte d’Ivoire. C’est un fait établi et non une superstition. 

PIB en milliards de fcfa 

2000 ----------------> 7543
2001 ----------------> 7636
2002 ----------------> 8033
2003 ----------------> 8568
2004 ----------------> 8398,3
2005 ----------------> 8787,7
2006 ----------------> 9278,4
2007 ----------------> 9917,7

Vu comme cela, selon ces critères, ni le pays, ni l’Etat ne se sont appauvris de façon absolue. Ce qui est ressenti comme un accroissement de la pauvreté n’est donc pas lié au niveau de revenu de la Côte d’Ivoire. Il s’agit plutôt, d’une part, de la mauvaise distribution de ces revenus et de ces produits entre tous ceux qui participent à la production. D’autre part, il s’agit aussi du pouvoir d’achat de ces revenus. Les questions qui nous importent donc sont celles de savoir i) si les populations qui vivent en Côte d’Ivoire sont en état de produire avec leurs bras et leurs cerveaux, et ii) si elles produisent, avec des connaissances et de l’argent donnés, suffisamment pour leur permettre de subvenir à leurs besoins individuels et collectifs. Les populations ivoiriennes sont-elles aussi bonnes que celles des pays concurrents de la Côte d’Ivoire ? L’argent qui est utilisé dans le processus de production dans ce pays est-il aussi bon que celui des pays avec lesquels la Côte d’Ivoire échange ? Qui dit argent dit monnaie, et qui dit monnaie, chez nous, dit franc de la Communauté Financière de l’Afrique de l’Ouest, donc Fcfa, et donc Bceao, et donc accord de coopération franco-ivoirien et donc…Pacte colonial. Désolé de ne pouvoir présenter des excuses.

L’inflation croissant plus vite que la production, le PIB réel, c'est-à-dire le pouvoir d’achat du revenu intérieur, est négatif, et la Bceao elle-même nous dit que dans notre pays, entre 2002 et aujourd’hui, le taux de croissance du PIB réel oscille entre -1,6% et -1,5%. L’inflation étant toujours et partout un phénomène monétaire, la croissance de la production devient, pour nous consommateurs ivoiriens, appauvrissante. D’ailleurs selon le dernier rapport de la Bceao, notre PIB réel a évolué, par tête d’habitant, d’un taux de -4,7% en 2002 à celui de -2,2% en 2005. Nous travaillons dur, mais le cadre macroéconomique nous sanctionne encore plus durement. Et ce n’est pas la Refondation qui a tracé le cadre figé qui nous limite. C’est Houphouët-Boigny, lorsqu’il a apposé sa signature au bas du Pacte colonial. C’est une vérité historique attestée par des faits et des documents. Le reste n’est que chimère. Excusez du peu.

L’Etat, profitant de la richesse du pays et bien que très affaibli par la guerre, a attiré encore plus les convoitises des hommes politiques qui aspirent tous à vivre à ses crochets. Le budget en hausse n’a pas, hélas, pu profiter à l’investissement, qui est resté aplati à un niveau relativement bas, comme nous pouvons le constater dans le tableau suivant. 

Investissement d'Etat réalisé en milliards de fcfa 

2000 ----------------> 207
2001 ----------------> 260,75
2002 ----------------> 372,5
2003 ----------------> 281,7
2004 ----------------> 273,9
2005 ----------------> 262,7
2006 ----------------> 301
2007 ----------------> 309 

Les investissements que l’Etat devaient faire pour assurer la réalisation du programme institutionnel, économique et social sur lequel le Président de la République a été élu ne l’ont pas été que difficilement. Après les années 2001, 2002 et 2003 où l’investissement public était parti à la hausse, ce fut la dégringolade en 2004 et 2005. Alors qu’entre 2000 et 2002, le taux de croissance annuel moyen de l’investissement d’Etat était de 3,41%, après le déclenchement de la crise et avec le programme de réconciliation nationale, cette évolution ne s’est faite qu’au rythme négatif de -3,7%. La reprise des chantiers d’infrastructures routières est en train de relancer les chiffres. 

La masse salariale payée par l’Etat, avec un parlement plus peuplé, le «décrochage» des enseignants, les recrutements et autres mesures sociales, passe de 451,8 milliards à 610 milliards entre 2000 et 2007, selon les mêmes documents budgétaires. Si, entre 2001 et 2002, la masse salariale a fait un bon de 8%, cette évolution a continué en tendance au rythme annuel de 3,10%. 

Masse salariale en milliards de fcfa 

2000 --------------> 454,29
2001 --------------> 484,63
2002 --------------> 523,6
2003 --------------> 547,5
2004 --------------> 545,7
2005 --------------> 563,4
2006 --------------> 586,3
2007 --------------> 610

Tout se passe comme si l’Etat utilisait la totalité des recettes de la Direction Générale des Impôts (597 milliards en 2005) ou de la Direction Générale des Douanes (672 milliards en 2006) pour payer le niveau de vie de ses seuls fonctionnaires, oubliant les populations qui attendent que des centres de santé, des routes, des écoles et autres biens publics et infrastructures de base soient mis à leur disposition pour une qualité de vie saine et non polluée. Retenons que, selon les critères de convergence de l’Uemoa, la masse salariale de l’Etat ne doit pas dépasser 35% des recettes fiscales ; or depuis 2002, ce taux se situe entre 43 et 45% dans notre pays. Lorsque le budget sert plus à payer les salaires d’un nombre disproportionné d’agents employés par l’Etat, les infrastructures et autres investissements publics ne peuvent être financés que par l’endettement public extérieur, avec toutes les conséquences que l’on connaît à ce type de financement inefficace. Cela, bien entendu, parce que le financement privé local ne suffit pas et n’est, de toutes les façons, pas incité car le marché de l’épargne est inexistant à cause de la politique monétaire sous contrôle et du manque d’innovation sur le marché des actifs financiers susceptibles de garantir des investissements risqués. Dès lors, la croissance du PIB et celle du budget ne peuvent avoir d’impact sur l’économie nationale en termes d’emplois, de chômage, de revenus distribués, de consommations. La croissance devient alors appauvrissante. Et l’absence d’investissement signifie implicitement que la pression sera forte pour que les Ivoiriens vivent en mangeant leur blé en herbe. Le niveau de vie des générations actuelles se financerait alors par hypothèque sur le niveau de vie des générations futures. Or, une telle évolution est la caractéristique propre des économies décadentes ou stagnantes. Le budget de l’Etat ne peut pas tout faire. La monnaie est aussi un instrument de politique économique. 

Les grandes ambitions de la Refondation 

Malgré la baisse des dépenses et les contraintes de la masse salariale, le gouvernement avait dégagé, en 2000-2001, les moyens pour financer, dans un effort particulier, l’éducation par le « décrochage » des enseignants qui, depuis 1990, subissaient les affres d’un double standard, à diplôme égal, avec des salaires qui passaient du simple au double, selon que l’on avait été recruté après 1990 ou avant. Une bonne dotation avait aussi été prévue pour l’achat de manuels scolaires afin de promouvoir la scolarisation – notamment celle des filles – en milieu défavorisé. La santé aussi bénéficiait d’une attention particulière avec la réalisation des études techniques et de faisabilité de l’AMU (Assurance Maladie Universelle). 

Bien avant, le coup d’Etat de 1999 avait aussi attiré l’attention sur la nécessité de moderniser notre système de sécurité et de défense, de même que l’administration générale décentralisée de notre territoire. Nous y avions ajouté l’électrification rurale, l’agriculture et la justice qui étaient de ce fait au centre des préoccupations prioritaires de la première année de la Refondation. Telles étaient aussi les priorités du budget de l’Etat en 2001. En 2002, l’effort avait continué pour redresser les finances de l’Etat et les assainir. Les grandes réformes du programme de la Refondation étaient aux premières places. L’éducation et le renforcement de la gratuité de l’école obligatoire, la préparation de la mise en œuvre de l’AMU, la réhabilitation des routes et pistes rurales et leur entretien. L’électrification et l’adduction d’eau potable en milieu rural, la sécurité des populations et la décentralisation de l’Etat. 

A partir de 2003, les objectifs du budget sont devenus de plus en plus axés sur la sortie de crise, les accords de Marcoussis et la gestion des conflits. Les évolutions institutionnelles sur lesquelles la Refondation s’était engagée ont été reléguées aux oubliettes et la rébellion a troublé la Refondation. Et comme l’huile et l’eau mélangées, l’on a obtenu une mixture sans tenant ni aboutissant, appelons cette situation la Rebfondation

Les accords de Marcoussis ont produit leur propre programme de gouvernement. La Refondation, après Marcoussis, a fait place à la réconciliation nationale qui s’agence, selon les propres termes des accords signés dans cette ville de France, autour des questions relatives : 

- à la nationalité, à l’identité, et à la condition de vie des étrangers ; 
- au régime électoral ; 
- à l’éligibilité à la présidence de la République ; 
- au régime foncier ; 
- aux médias ; 
- aux droits et libertés de la personne humaine ; 
- au Regroupement, Désarmement, Démobilisation ; 
- au redressement économique et à la nécessité de la cohésion sociale. 

Tous les autres accords qui ont suivi et les autres résolutions du conseil de sécurité de l’Onu, de même que celles de la Cedeao, se sont reconnus dans les principes de base édictés à Marcoussis. Les choses n’ont d’ailleurs pas changé avec les accords de Ouaga. 

Dès lors, c’est l’autorité de l’Etat qui s’effrite. Le pouvoir du Président de la République s’amoindrit. Le travail de l’administration se dégrade. Le hors-la-loi prostitue l’ordre légal de la République, qui voit ses institutions écartelées et déviées des instances et des régimes normaux de décision, au profit de structures informelles sponsorisées depuis Paris et New York, Abuja, Accra, Pretoria et aujourd’hui Ouagadougou. 

Quand la Refondation fait place à la Rebfondation 

Nous devons savoir que ces évolutions institutionnelles et politiques n’ont pas épargné l’Etat. Elles n’ont pas épargné la fonction publique. Elles laissent des stigmates profonds sur la vie sociale, économique et politique de chacun d’entre nous. Après 2002, l’on ne peut plus dire en connaissance des faits que le FPI est au pouvoir, ni que le programme de la Refondation continue d’être appliqué quand, devant nos yeux, les "jardins" de la Refondation ont agonisé avec nos complicités. La crise des valeurs a été semée et entretenue en Côte d’Ivoire pendant toute la période du parti unique. Le jardin qui agonise aujourd’hui n’est pas celui de l’ancien régime, mais bien au contraire celui de la Refondation, étouffé comme il l’aura été par le programme de la réconciliation nationale. On peut, à la limite, juste accepter de dire que le FPI partage le pouvoir avec les autres signataires des accords de Marcoussis. Et que la Refondation corrompue n’est que la Rebfondation. La Refondation n’est pas en cause, même si de nombreux refondateurs peuvent être mis en cause. La Refondation a gouverné à peine deux ans (2001-2002), alors que la Rebfondation s’est s’imposée et règne depuis cinq ans (2003-2007). C’est parce que les anciennes pratiques ont refusé la Refondation que les projets qui avaient fait germer de grands espoirs se sont aussitôt écroulés, juste deux ans après leur mise en route. "L’agonie des jardins" de l’ancien régime a été souhaitée démocratiquement par les Ivoiriens, parce que ce régime avait été incapable de faire au moins aussi bien que ses semblables dans le monde à niveau initial pareil. L’agonie de la Refondation est un crime commis contre la démocratie. La Refondation était un envol auquel on a coupé tout horizon. 

Pendant cette période trouble, la logique du partage du pouvoir au sommet a conduit à une logique du partage des fonds. Entre 2000 et 2007, la haute direction du pays a changé de nature. Seul le Président de la République travaille effectivement à la sortie de crise. A chaque fois qu’il y a eu des accords de paix, ses adversaires se sont contentés de lui imposer des Premiers Ministres, qui même s’ils ont tous été nommés par décret selon les termes de la Constitution de 2000, n’ont pas tous fonctionné selon les dispositions de cette même Constitution. La crise a vu les tensions entre Seydou Diarra, qui se disait garant des accords de Marcoussis, et Laurent Gbagbo. Puis nous avons assisté au tandem qui réunissait Charles Konan Banny et Laurent Gbagbo. Et maintenant nous voyons se dérouler le blues de la Primature avec Guillaume Soro. Trois Premiers Ministres en cinq ans de crise, tel est pour le moment notre record. Mais au-delà de ces Premiers Ministres que l’on voit défiler, il y a eu de façon sournoise une montée en puissance de la Primature dans le dispositif institutionnel de la République, non pas pour administrer le programme établi par le Chef de l’Etat, mais plutôt pour contester et neutraliser sa politique économique et sociale. 

Lorsque Laurent Gbagbo accède au pouvoir en fin d’année 2000, le général Robert Gueï vient de terminer de façon calamiteuse une transition avec 16,5 milliards de budget à la Présidence de la République et un Premier Ministre, Seydou Diarra, à qui il a fallu 5,5 milliards pour sa mission à la Primature. Le Premier Ministre à l’époque était le chargé de mission du Chef de l’Etat. Il fallait, après le coup d’état du CNSP (Conseil National de Salut Public), un civil crédible pour rassurer les Ivoiriens et la communauté internationale. Diarra remplissait cette condition, mais le CNSP veillait au grain et administrait directement l’Etat en laissant certaines missions spéciales de coordination de l’action gouvernementale au Premier Ministre, qui n’était d’ailleurs responsable que devant Robert Gueï. Le Chef de l’Etat d’alors a pu à un moment donné, lorsque le RDR mettait en doute son autorité, se séparer de tous les ministres de ce parti sans que cela ne mette en péril la transition. Aucune communauté internationale ne lui imposait alors de ne pas le faire. 

Une fois la transition passée, Laurent Gbagbo installe Affi N’guessan à la Primature en 2001 avec 5,3 milliards de budget, là où la Présidence de la République, en pleine phase de restructuration après le passage de la junte militaire, fonctionnait avec 19,2 milliards. Le Premier Ministre était un véritable administrateur de programme au sens de la mission que la Constitution confie à ce poste. Subordonné à la Présidence de la République, il en exécutait les décisions. L’action gouvernementale était cohérente. Le Premier Ministre avait été directeur de cabinet du Président de la République et son directeur de campagne. La mise en place du programme de la Refondation de la Côte d’Ivoire entraînait alors des réformes qui exigeaient, en 2002, un budget de 6,53 milliards pour le Premier Ministre, en hausse de 23,21%, là où le Président de la République a vu le sien passer à 22,6 milliards de Fcfa soit une hausse de 17,7%. 

Les nuisances d’un bicéphalisme imposé à la tête de l’Etat 

En fin 2002, la rébellion éclate et la Côte d’Ivoire s’installe dans le chaos. Marcoussis impose un Premier Ministre qui demande 10 milliards supplémentaires pour situer son budget à 16,62. Ce qui fait faire au budget de la primature un bon de près de 155%. Avec ses financements et son propre plan, le Premier Ministre cesse d’être l’administrateur du programme du Président de la République. Il refuse aussi d’être son chargé de mission. Il devient son concurrent, avec des moyens humains et matériels à sa disposition, pour la réalisation de ses propres décisions inspirées de l’esprit et de la lettre des accords de Marcoussis et des arrangements de Kléber. Les conflits de compétences s’installent entre le Président de la République et le Premier Ministre. Le Premier Ministre a son gouvernement et sa pléthore de conseillers, parallèlement à ceux du Président de la République. Il ne s’agit pas de cohabitation mais de bicéphalisme rétrograde. 

Les membres du gouvernement sont proposés non par le Premier Ministre, mais par les partis politiques signataires de l’accord de Marcoussis. Les partis choisissent leurs portefeuilles et les militants chargés de les gérer. A partir de ce moment, les ministres ne sont plus responsables devant le Chef de l’Etat et ne rendent compte qu’au président de leur parti d’origine, dont le seul objectif devient la démolition des institutions de la République, l’éviction de Laurent Gbagbo et la prise du pouvoir sans élections et sans avis du peuple. Le gouvernement devient alors pléthorique et son niveau d’incompétence s’élève. Le pouvoir de révoquer les ministres que la Constitution reconnaît au Président de la République lui est contesté. Depuis cette date, personne ne peut virer un ministre sans être accusé de porter atteinte au processus de paix. Ni Seydou Diarra, ni Laurent Gbagbo ni qui que ce soit d’autre, n’a ce droit. Même lorsque les belligérances se taisent sur les fronts militaires, dans les cercles du pouvoir au Plateau, à Abidjan, elles font rage entre la Primature et le Palais Présidentiel d’une part et entre les ministres eux-mêmes de l’autre. 

C’est à ce moment que les dérapages se mettent en route. La Constitution étant corrompue, les institutions suivent aussitôt. La corruption se généralise avec ce type de gouvernement dit de «Réconciliation Nationale». Et les refondateurs, qui sont eux aussi des humains, perdent leurs repères et se laissent aller, avec négligence, dans le piège de la mauvaise gouvernance. L’ordre et la discipline qui avaient marqué les premières années de pouvoir de Gbagbo cèdent la place au désordre et à l’indiscipline dès 2003. Le racket, la tricherie aux examens et concours, les pots de vins, les trafics d’influence, l’enrichissement rapide injustifié, qui étaient en train d’être maîtrisés durant les premières années de la Refondation, se déchaînent et se réinstallent comme au temps du parti unique (1960-1990) et avec des allures qui ressemblent à celles de l’ère du multipartisme sans démocratie (1990-2000). 

La Refondation devient la Rebfondation. L’ancien régime se rebelle contre les refondateurs, qui bien qu’ayant bloqué et contenu la rébellion militaire et politique, se sont laissés aller à la dégénérescence morale inspirée, en absence de toute autorité, par l’impunité et l’apologie de la mauvaise gouvernance. A l’époque de l’opposition, les refondateurs n’acceptaient pas les atteintes à l’éthique de la démocratie et de la société ouverte. Aujourd’hui, avec la Rebfondation, nous gardons un silence coupable sur les violences faites à l’éthique, quand nous n’applaudissons pas les hauts faits de ces nouveaux «grilleurs d’arachides». 

A l’époque, nous envisagions conduire les faussaires et autres criminels devant les tribunaux ; aujourd’hui nous leur dressons la place et nous leur passons le menu pour qu’ils viennent faire ce à quoi nous nous sommes laisser aller : manger. Eux, d’ailleurs, ne demandent que ça pour le moment, à défaut de mieux. Mais ils ne perdent aucune occasion de nous faire savoir qu’ils ont la Refondation dans leur collimateur. 

En milliards de fcfa 
                   
                 Président de la République               Premier Ministre

2000 -------------------> 16,5  -------------------------------------------> 5,5
2001 -------------------> 19,2  -------------------------------------------> 5,3
2002 -------------------> 22,6  -------------------------------------------> 6,53
2003 -------------------> 28,05 ------------------------------------------> 16,62
2004 -------------------> 39,05 ------------------------------------------> 15,51
2005 -------------------> 36,62 ------------------------------------------> 15,35
2006 -------------------> 36,29 ------------------------------------------> 15,17
2007 -------------------> 36,56 ------------------------------------------> 14,56

Le blues de la République a commencé par celui de la Primature. La crise corruptrice a eu raison de nos corps, de nos âmes et de notre morale. Nous devons le reconnaître et faire en sorte que cette situation de décadence s’estompe et que les dérives vicieuses cessent de nous entraîner vers le côté le plus obscur du pouvoir. Le tableau ci-dessus révèle la course-poursuite de la Présidence de la République face à la Primature. Ainsi, c'est la Primature, sous Seydou Diarra, qui a donné le coup d'envoi: en effet, le budget de la Primature a augmenté de plus de 154% de 2002 à 2003 (donc plus que triplé suite à la rébellion et aux accords françafricains de Marcoussis & Kléber), alors qu'en parallèle, sur la même période, celui de la Présidence de la République n'a augmenté que de 24%. Par ailleurs, il est à noter que depuis l'agression perpétrée contre l'Etat de Côte d'Ivoire en septembre 2002 jusqu'à ce jour, le budget de la Présidence de la République a augmenté en moyenne de 10% par an, alors que, concomitamment, celui de la Primature a évolué au rythme annuel moyen de 17,4%! La perversion de nos mœurs commence par là. 

La pierre angulaire sur laquelle repose la thèse des partisans de la recolonisation de la Côte d’Ivoire est donc vacillante et ne résiste pas à une analyse factuelle. La réécriture de l’Histoire est une tâche d’autant plus ardue qu’elle est confrontée à des chiffres et des faits difficilement contestables. La comparaison avec l’Asie a montré la faillite de l’ancien régime. Les nostalgiques d’un autre temps, qui ont fait leurs premières armes à l’école de l’Ivoirité et qui aujourd’hui refusent la mondialisation, à moins qu’elle ne soit encadrée par la francophonie, ne veulent pas tant détruire la Rebfondation que préserver et défendre à tout prix le Pacte colonial qui enchaîne notre pays et bride notre développement. Mais la Rebfondation n’est pas la Refondation. Et cette dernière n’a pas échoué, comme nous venons de le voir. 

La Refondation est la grande victime de cette crise. Les faits le démontrent. Il est donc faux d’accuser la Refondation d’être la cause, l’origine ou la responsable de l’état de dégénérescence de notre pays, de nos valeurs et de nos rêves. Des rêves désormais remplis d’idées noires et polluées par des complaintes ahurissantes que l’on entend ressasser à loisir par ceux qui, toute honte bue, crient leur désir de se remettre des chaînes et clament à la face du monde leur blues de la République : «Nous sommes incapables de nous prendre en charge, incapable de nous occuper de nous-mêmes, nous refusons le développement. Alors, tendre et douce France, ne nous abandonne pas, reviens nous prendre pour nous rendre heureux. Nous, ici, nous préférons le bonheur enchaîné plutôt que la liberté qui remet en cause nos certitudes et nos hiérarchies héritées de notre âge d’or.» Avec tous ces intellectuels, répétons en choeur le meilleur refrain de ce blues : la colonisation a été l’exploitation de l’homme par l’homme ; les indépendances, exactement le contraire.

Pr Mamadou Koulibaly in Fraternité Matin, 04 août 2007

par Mahalia Nteby publié dans : Côte d'Ivoire
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Jeudi 2 août 2007

bongo-sarko.jpg

Lors de sa tournée africaine, Nicolas Sarkozy a fait un certain nombre de déclarations scandaleuses et déplacées. Tout d’abord, à Dakar, il a prôné un « partenariat » entre la France et l’Afrique qui soit en rupture avec le passé, proposant de «chasser les vieux démons du clientélisme, du paternalisme et de l’assistanat», mais refusant de «ressasser le passé» colonial et écartant l’idée de «repentance». A Libreville, il a précisé, avec sa dialectique bien particulière : «On ne peut pas tout mettre sur le dos de la colonisation (...). La corruption, les dictateurs, les génocides, c’est pas la colonisation.» Avec ses discours moralisateurs et ses rodomontades, le président français n’est pas à une incohérence près. 

Le Gabon est dirigé depuis 40 ans par Omar Bongo, cet «ami fidèle de la France», que Sarkozy a remercié pour ses conseils pendant la campagne électorale et reçu à l’Elysée dès le 25 mai. Bongo, pilier de la Françafrique depuis des décennies et large vainqueur d’élections au déroulement douteux, fait actuellement l’objet d’une enquête pour recel de détournement de fonds publics, concernant des biens immobiliers à Paris. Selon une investigation du Sénat états-unien citée par l’association Survie, il se réserverait chaque année 8,5% du budget de ce petit émirat pétrolier qui a fait les beaux jours d’Elf. Le soutien affiché du président français est donc très surprenant quand, dans le même temps, il fustige la corruption, le clientélisme et les dégâts causés par les dictatures… 

Dans la même veine, le Club de Paris a annoncé le 19 juillet, sous l’impulsion de la France, un allègement de 15% de la dette bilatérale du Gabon, sous forme de rachat anticipé à valeur décotée. Le 27 juillet, lors de son passage au Gabon, le chef de l’Etat français y a même annoncé une décote plus importante (20%) de la part détenue par la France, la différence étant convertie en investissements pour sauver la forêt, importante richesse gabonaise dont les revenus sont accaparés par le clan au pouvoir. Pourtant, cela n’empêchera pas environ la moitié du budget de l’Etat gabonais de passer dans le service de la dette. Une fois de plus, la dette est au programme quand il s’agit de remercier un «parrain» africain tout en continuant d’aspirer les richesses de son pays. 

Outre le bois, le Gabon est riche en ressources naturelles : pétrole, fer, manganèse… Son produit national brut par habitant est l’un des plus élevés d’Afrique. Mais la population ne profite en rien de cette manne, et 62% des Gabonais vivent en dessous du seuil de pauvreté. Les plans d’ajustement structurel successifs, imposés par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (privatisations, réduction des budgets sociaux, libéralisation de l’économie, ouverture des marchés, suppression des subventions aux produits de base, etc.), s’ils ont permis l’enrichissement de quelques-uns et ouvert des marchés aux multinationales, n’ont entraîné pour le peuple gabonais que chômage et pauvreté : en 2006, le Gabon était au 124e rang sur 177 pour l’indice de développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). 

Aucune solution juste et durable ne pourra être trouvée tant que les puissances occidentales, dont la France, n’auront pas tiré toutes les conséquences de leur complicité avec des régimes dictatoriaux et corrompus, voire génocidaires. Les signes d’amitié adressés à des dictateurs corrompus ne font que les renforcer dans leur attitude prédatrice et sont une insulte aux peuples qui en sont les victimes. Le modèle économique néolibéral, soutenu par les dirigeants français, est le terreau idéal pour l’accroissement de la dette, de la pauvreté et de la corruption. Ce modèle, dont la dette est un des centres nerveux, conduit in fine à une nouvelle forme de colonisation des pays du tiers-monde. Dans son dernier livre, Eric Toussaint a révélé qu’au moment de l’indépendance du Gabon en 1960, la Banque mondiale lui a transféré les dettes précédemment contractées par la France pour la colonisation du Gabon, en violation complète des règles du droit international. Depuis, la mainmise des dirigeants français sur l’économie gabonaise ne s’est jamais démentie : Omar Bongo en est avant tout le garant. Une dette constituée dans ces conditions est illégitime et n’a pas à être remboursée. 

On arrive là à un point crucial : il n’y a pas d’un côté la France et de l’autre l’Afrique, comme le sous-entend le discours du chef de l’Etat français, ce qui conduit à des interprétations hasardeuses. La réalité est tout autre : il y a d’un côté ceux qui profitent du mécanisme de la dette (créanciers, multinationales, dirigeants des pays riches, mais aussi élites des pays du Sud qui s’enrichissent formidablement) et ceux qui le subissent (populations du Sud, mais aussi du Nord, qui se saignent aux quatre veines pour rembourser une dette immorale et observent souvent une dégradation de leurs conditions de vie). En somme, Sarkozy-Bongo même combat, et nous refusons catégoriquement la logique qu’ils défendent. Les citoyens français, gabonais, sénégalais subissent, à des degrés divers, ce que l’on peut appeler «la brutalité de la dette». 

La colonisation a bloqué toute forme de développement en Afrique. Grâce à la dette, une colonisation économique s’est poursuivie sans relâche et les indépendances n’ont été que des leurres. Aujourd’hui, les peuples africains ne disposent d’aucune souveraineté et les décisions qui les concernent sont prises dans les grandes capitales occidentales. Qui ne tire pas les leçons de son passé est appelé à refaire les mêmes erreurs. La France doit reconnaître ses fautes et réparer les ravages causés par le pillage des richesses et la colonisation, en s’appuyant sur trois mesures significatives : l’annulation totale et inconditionnelle de la dette extérieure publique des pays du Sud ; l’abandon définitif des politiques d’ajustement structurel ; une juste redistribution des richesses à l’échelle planétaire, par exemple en taxant les bénéfices des transnationales et les grosses fortunes, à l’opposé de ce qui se fait actuellement. Voilà de quoi initier une véritable rupture, bien loin des figures de style de Nicolas Sarkozy.

Damien Millet et Roseline Péluchon, le 28 juillet 2007

par Mahalia Nteby publié dans : Politique africaine
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Jeudi 2 août 2007

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Le 26 juillet 2007 à l’Université Cheikh Anta Diop à Dakar au Sénégal, le président français délivrait un discours à coup sûr historique lors de sa première visite en Afrique subsaharienne. Historique mais surtout surréaliste par l’ambition, l’adresse, le ton, le contenu, le caractère hétéroclite des éléments mobilisés. Inutile de dire qu’un tel propos n’a rien à envier aux prêches des missionnaires du XVe siècle ni même aux certitudes des grands philosophes occidentaux, avec la dialectique en moins, comme Hegel pour qui l’Afrique était en dehors de l’histoire, du mouvement. 

Le contenu du discours de M. Nicolas Sarkozy ne peut être de son propre cru c’est évident, ceci ne l’en décharge guère pour autant. Mais le fait qu’un président d’une république indépendante, s’adresse non pas à son homologue parlant de pays à pays mais directement «à l’élite de la jeunesse africaine» traduit bien le blocage des horloges aux années 1885. Imagine t-on M. Wade, président du Sénégal, que l’exercice de son homologue ne semblât guère gêner lui qui présentât jadis ravi l’équipe de football du Sénégal comme l’équipe de France bis, prendre la parole à la Sorbonne, s’adressant directement à la jeunesse européenne pour lui expliquer qui étaient les Grecs, ce que fut le Nazisme, lac responsabilité des Européens dans ce crime contre l’humanité, la colonisation romaine, et le nuage de Tchernobyl ? A se demander où Paris s’arrêtera, lancée jusqu’à l’incroyable sur ces voies(x) vicinales du néo-paternalisme. Demain un discours aux chauffeurs de taxis africains, aux femmes d’affaires des petits marchés, aux naufragés de Tenerife, aux victimes de drames familiaux, … ?
 

Ce n’est pas sans stupeur que l’on lit et relit incrédule le discours de M. Nicolas Sarkozy à Dakar, parsemé de ces phrases jetées un peu aventureusement sur ces Africains qui s’entretuent, ces dictateurs, la corruption, proposant comme une trouvaille l’Eurafrique, défendue il y a un demi siècle par Senghor et les coloniaux. Le président français a patiemment expliqué aux Africains, en Afrique et en plein second millénaire chrétien ce qu’étaient les civilisations africaines, l’histoire africaine, les mythes africains, le drame africain, la Renaissance africaine ! Sur un ton entendu qu’aucune brise de doute n’a paru capable de traverser ni de tempérer, le président français a appris aux Africains qu’ils avaient des proverbes - tiens donc -, un imaginaire, une culture dont ils ne devaient pas avoir honte (rougir ?), qu’ils devaient faire attention aux dangereux mythes de la pureté des origines, mais qu’ils avaient un défaut rédhibitoire, leur pathologie de la répétition qui les coupe de tout progrès.
 

L’archétype de cette arriération, le «paysan» africain malade de répétition. L’idée même de progrès serait en terrain hostile sur les sillons cultivés immuablement à l’identique par le bien commode paysan africain ; ce qui coupe le souffle lorsqu’on réentend le même président français affirmant dans le même discours que l’Afrique a connu tant de «brillantes civilisations». Quand on sait que civilisation en tant qu’accomplissement d’inédits, de techniques, de langages, d’institutions, de monuments, de révolutions, de chambardements éthiques, moraux, sociétaux rime avec … progrès, que «le paysan africain» au format unique ici est passé par tous les âges des révolutions humaines jusqu’à l’utilisation autochtone des outils agricoles en métaux qu’il n’a certes pas industrialisés, on reste interdit par le discours prononcé à l’Université Cheikh Anta Diop.
 

Rien donc sur les bases françaises en Afrique, les banques françaises qui siphonnent le pétrole africain avec les dirigeants africains, leurs appareils de coercition et de corruption imbriqués, nés des réseaux des services français (occidentaux), rien sur les Bouygues, Bolloré, Total, France Télécom qui en Afrique non plus coloniale mais néocoloniale maintiennent un pré carré de prédation incompatible avec les aspirations démocratiques des peuples et un bien-être partagé. Bref rien qui fasse date dans le sens d’alternatives à la répétition des réseaux et des privilèges de l’économie de traite recyclée au profit des oligarchies franco-mondiales, sinon l’existence de ce discours en tant que tel et son décalage impensable d’avec la réalité.
 

La source idéologique de cette adresse du président française à la jeunesse africaine est très clairement identifiable et pose elle un problème réel. On y voit à peine fardées les indigences journalistiques de Stephen Smith attaché depuis des années à prouver l’exact contraire des faits africains vus de France, jetant une épaisse couverture de propagande sur la Françafrique déclarée finie et morte après chaque nouveau crime perpétré, répété. Ce «spécialiste Afrique» se permettant, avec la complicité d’une clique honteuse et abrutie d’«Intellectuels» et de médias africains de proclamer l’Afrique en dehors de l’universel, un coup de pied de l’âne venant d’un «bon blanc» relégué aux pages africaines par manque d’épaisseur intellectuelle et probablement aussi pour d’autres raisons …
 

L’idéologie Pétré-Grenouilleau, «Les Africains ont vendu les Antillais (ou d’autres Africains), les Arabes ont été plus esclavagistes que les Européens …» qui a permit aux relents post-négriers et aux colonostalgies françaises de s’appuyer sur un travail à prétention scientifique -au moins d’universitaire, dont l’inconsistance garantit le succès- traverse les propos entendus à Dakar. Pis les grandes inconséquences senghoriennes dans ses louanges au métissage et à la langue française sont réimprimées dévalorisant le patrimoine africain, et servant l’alibi pour faire passer des messages impossibles à tenir par des coloniaux ou leurs descendants. Exemple de citation de Senghor par M. Sarkozy : «le français nous a fait don de ses mots abstraits si rares dans nos langues maternelles. Chez nous les mots sont naturellement nimbés d’un halo de sève et de sang ; les mots du français eux rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit». 

L’adhésion de M. Nicolas Sarkozy à ce que l’on nommerait «colonostalgie» ou idéologie de la «colonisation positive» derrière laquelle se dessine la doxa de l’anti-repentance aux anciennes colonies d’Afrique (Bruckner, Finkielkraut, Zemmour, …) est nettement affirmée : «Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail. Il a pris mais il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu fécondes des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Car tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs.». Un point sur lequel à l’instar des discussions parlementaires qui ont animé la France après la loi du 23 février, il est aisé de répondre aussi nettement. La colonisation, l’esclavage ont été des politiques publiques, menées par un Etat (des Etats européens) qui a légiféré, produit du droit, des entreprises publiques, des contrats, une politique industrielle. Ce ne sont pas des individus pris isolément qui seraient à priori comptables de ces crimes contre l’humanité mais l’Etat qui lui doit réparer. De la même façon qu’il encaisse les bénéfices liés à l’histoire lorsque des centaines milliers de touristes visitent la Tour Eiffel ouvrage historique, il doit s’acquitter de ses dettes liées au passé, s’il s’agit d’un Etat de droit. Que des colons individuellement aient pu ne pas avoir été des «exploiteurs», voire, selon les canons à la mode exceller au plan moral, serait valable dans tous les génocides et crimes contre l’Humanité. Celui perpétré par les Nazis comme celui dont les Amérindiens furent victimes, c’est une implication courante du contexte de crimes à grande échelle. Cela ne change rien au principe de viol, de vol, d’Ensauvagement imprescriptible de l’entreprise coloniale. 

L’intelligentsia africaine nombreuse en diaspora et de plus en plus mobilisée dans les universités et centres de formation, ou par ailleurs reconnue pour ses ouvrages littéraires, passe à côté de sa mission historique, occupée aux prosternitudes et à quémander postes, strapontins et estrades vides. Elle laisse, par paresse, servitude intellectuelle volontaire, couardise, abandon, corruption morale, se développer sous ses yeux des idéologies extrêmement dangereuses qui retournent une opinion occidentale qui avait entrepris de prendre conscience dans la douleur des crimes de ses représentants outre-mer et de leurs reproductions, rémanences. Les cycles intellectuels européens s’étant inversés des Anticolonialistes sont désormais les rampes de lancement de pires actions de viol, de violence, d’agression mondiale (Palestine, Irak, Côte d’Ivoire, …), des ONGs se reconvertissent au conservatisme dur, et ceux qui restent fidèles à leurs convictions d’un monde où l’éthique reprendrait ses droits, où le crime entraînerait la réparation sont marginalisés, prescrits à l’asile. Par ce fait le poids des idéologies prédatrices dans l’actualité, la production culturelle (média, édition, multimédia, …) ne cessent de s’accroître, garantissant une protection ultime à ceux qui croient et ne savent croire qu’en l’inégalité des Humains, qu’aux Droits privilégiés de quelques Blancs à exploiter les Autres, qu’à la volonté omnipotente des Forts.

Afrikara, le 30 juillet 2007

par Mahalia Nteby publié dans : Politique africaine
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Mercredi 1 août 2007

 

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Lors de sa récente visite de travail en Afrique sub-saharienne, le président de la République française, Nicolas Sarkozy, a prononcé à Dakar un discours adressé à “l’élite de la jeunesse africaine”. Ce discours a profondément choqué une grande partie de ceux à qui il était destiné, ainsi que les milieux professionnels et l’intelligentsia africaine francophone. Viendrait-il à être traduit en anglais qu’il ne manquerait pas de causer des controverses bien plus soutenues compte tenu des traditions de nationalisme, de panafricanisme et d’afrocentrisme plus ancrées chez les Africains anglophones que chez les francophones. Achille Mbembe en fait, ici, une critique argumentée.

En auraient-ils eu l’opportunité, la majorité des Africains francophones aurait sans doute voté contre Nicolas Sarkozy lors des dernières élections présidentielles françaises. 

Ce n’est pas que son concurrent d’alors, et encore moins le parti socialiste, aient quoi que ce soit de convaincant à dire au sujet de l’Afrique, ou que leurs pratiques passées témoignent de quelque volonté que ce soit de refonte radicale des relations entre la France et ses ex-colonies. Le nouveau président français aurait tout simplement payé cher son traitement de l’immigration lorsqu’il était le ministre de l’intérieur de Jacques Chirac, ses collusions avec l’extrême droite raciste et son rôle dans le déclenchement des émeutes de 2005 dans les banlieues de France.

Pour sa première tournée en Afrique au sud du Sahara, il a donc atterri à Dakar précédé d’une très mauvaise réputation - celle d’un homme politique agité et dangereux, cynique et brutal, assoiffé de pouvoir, qui n’écoute point, dit tout et le double de tout, ne lésine pas sur les moyens et n’a, à l’égard de l’Afrique et des Africains, que condescendance et mépris. 

Mais ce n’était pas tout. Beaucoup étaient également prêts à l’écouter, intrigués sinon par l’intelligence politicienne, du moins la redoutable efficacité avec laquelle il gère sa victoire depuis son élection. Surpris par la nomination d’une Rachida Dati ou d’une Rama Yade au gouvernement (même si à l’époque coloniale il y avait plus de ministres d’origine africaine dans les cabinets de la république et les assemblées qu’aujourd’hui), ils voulaient savoir si, derrière la manœuvre, se profilait un grand dessein – une véritable reconnaissance, par la France, du caractère multiracial et cosmopolite de sa société. 

Il était donc attendu. Dire qu’il a déçu est une litote. Certes, le cartel des satrapes (d’Omar Bongo, Paul Biya et Sassou Nguesso à Idris Déby, Eyadéma Fils et les autres) se félicite de ce qui apparaît clairement comme le choix de la continuité dans la gestion de la “Françafrique” - ce système de corruption réciproque qui lie la France à ses affidés africains. 

Mais si l’on en juge par les réactions enregistrées ici et là, les éditoriaux, les courriers dans la presse, les interventions sur les chaînes de radios privées et les débats électroniques, une très grande partie de l’Afrique francophone – à commencer par la jeunesse à laquelle il s’est adressé – a trouvé ses propos franchement choquants. Et pour cause. Dans tous les rapports où l’une des parties n’est pas assez libre ni égale, le viol souvent commence par le langage – un langage qui, sous prétexte d’amitié, s’exempte de tout et s’auto-immunise tout en faisant porter tout le poids de la cruauté au plus faible. 

Régression 

Mais pour qui n’attend rien de la France, les propos tenus à l’université de Dakar sont fort révélateurs. En effet, le discours rédigé par Henri Guaino (conseiller spécial) et prononcé par Nicolas Sarkozy dans la capitale sénégalaise offre un excellent éclairage sur le pouvoir de nuisance – conscient ou inconscient, passif ou actif – qui, dans les dix prochaines années, pourrait découler du regard paternaliste et éculé que continuent de porter certaines des “nouvelles élites françaises” (de gauche comme de droite) sur un continent qui n’a cessé de faire l’expérience de radicales mutations au cours de la dernière moitié du XXe siècle notamment. 

Dans sa “franchise” et sa “sincérité”, Nicolas Sarkozy révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit, à savoir qu’aussi bien dans la forme que dans le fond, l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date littéralement de la fin du XIXe siècle. Voici donc une politique qui, pour sa mise en cohérence, dépend d’un héritage intellectuel obsolète, vieux de près d’un siècle, malgré les rafistolages. 

Le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar montre comment, enfermé dans une vision frivole et exotique du continent, les “ nouvelles élites françaises ” prétendent jeter un éclairage sur des réalités dont elles ont fait leur hantise et leur fantasme (la race), mais dont, à la vérité, elles ignorent tout. Ainsi, pour s’adresser à “l’élite de la jeunesse africaine”, Henri Guaino se contente de reprendre, presque mot à mot, des passages du chapitre consacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage La raison dans l’histoire – et dont j’ai fait, récemment encore et après bien d’autres, une longue critique dans mon livre De la postcolonie (pp. 221-230). 

Selon Hegel en effet, l’Afrique est le pays de la substance immobile et du désordre éblouissant, joyeux et tragique de la création. Les nègres, tels nous les voyons aujourd’hui, tels ils ont toujours été. Dans l’immense énergie de l’arbitraire naturel qui les domine, ni le moment moral, ni les idées de liberté, de justice et de progrès n’ont aucune place ni statut particulier. Celui qui veut connaître les manifestations les plus épouvantables de la nature humaine peut les trouver en Afrique. Cette partie du monde n’a, à proprement parler, pas d’histoire. Ce que nous comprenons en somme sous le nom d’Afrique, c’est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle. 

Les “nouvelles élites françaises” ne sont pas convaincues d’autre chose. Elles partagent ce préjugé hégélien. Contrairement à la génération des “ Papa-Commandant ” (de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing, Mitterrand ou Chirac) qui épousait tacitement le même préjugé tout en évitant de heurter de front leurs interlocuteurs, les “nouvelles élites” de France estiment désormais que l’on ne peut rendre compte de sociétés aussi plongées dans la nuit de l’enfance qu’en s’exprimant sans frein, dans une sorte de vierge énergie. Et c’est bien ce qu’elles ont à l’idée lorsque, désormais, elles défendent tout haut l’idée d’une nation “décomplexée” par rapport à son histoire coloniale. 

À leurs yeux, on ne peut parler de l’Afrique qu’en suivant, en sens inverse, le chemin du sens et de la raison, peu importe que cela se fasse dans un cadre où chaque mot prononcé l’est dans un contexte d’ignorance. D’où la tendance à saturer les mots, à recourir à une sorte de pléthore verbale, à procéder par la suffocation des images – toutes choses qui octroient au discours de Nicolas Sarkozy à Dakar son caractère heurté, bégayant et abrupt. J’ai en effet beau faire la part des choses. Dans le long monologue de Dakar, je ne trouve d’invitation à l’échange et au dialogue que rhétorique. Derrière les mots se cachent surtout des injonctions, des prescriptions, des appels au silence, voire à la censure, une insupportable suffisance dont, je l’imagine, on ne peut faire preuve qu’à Dakar et à Libreville, et certainement pas à Pretoria ou à Luanda. 

Aux sources de l’ethnologie coloniale
 

À côté de Hegel existe un deuxième fonds que recyclent sans complexe les “nouvelles élites françaises”. Il s’agit d’une somme de lieux communs formalisés par l’ethnologie coloniale vers la fin du XIXe siècle. C’est au prisme de cette ethnologie que se nourrit une grande partie du discours sur l’Afrique, voire une partie de l’exotisme qui constitue l’un des visages privilégiés du racisme à la française. Cet amas de préjugés, Lévy Brühl tenta d’en faire un système dans ses considérations sur “la mentalité primitive” ou encore “prélogique”. Dans un ensemble d’essais concernant les “sociétés inférieures” (Les fonctions mentales en 1910 ; puis La mentalité primitive en 1921), il s’acharnera à donner une caution pseudo-scientifique à la distinction entre “l’homme occidental” doué de raison et les peuples et races non-occidentaux enfermés dans le cycle de la répétition et du mythe. 

Se présentant – coutume bien rodée – comme “l’ami” des Africains, Leo Frobenius (que dénonce avec virulence le romancier Yambo Ouologuem dans Le devoir de violence) contribua largement à diffuser une partie des ruminations de Lévy Brühl derrière le masque du “vitalisme” africain. Certes, considérait-il que la “culture africaine” n’est pas le simple prélude à la logique et à la rationalité. Toujours est-il qu’il considérait qu’après tout, l’homme noir est un enfant. Comme son contemporain Ludwig Klages (auteur, entre autres, de L’éros cosmogonique, L’homme et la terre, L’esprit comme ennemi de l’âme), il estimait que l’homme occidental avait payé d’une dévitalisation génératrice de comportements impersonnels la démesure dans l’usage de la volonté – le formalisme auquel il doit sa puissance sur la nature. 

De son côté, le missionnaire belge Placide Tempels dissertait sur “la philosophie bantoue” dont l’un des principes était, selon lui, la symbiose entre “l’homme africain” et la nature. Aux yeux du bon père, la force vitale constitue l’être de l’homme bantu. Celle-ci se déploie du degré proche de zéro (la mort) jusqu’au niveau ultime de celui qui s’avère un “chef”. Telles sont d’ailleurs, en plus de Pierre Teilhard de Chardin, les sources principales de la pensée de Senghor qu’Henri Guaino se fait fort de mobiliser dans l’espoir de donner aux propos présidentiels une caution autochtone. Ignore-t-il donc l’inestimable dette que, dans sa formulation du concept de la négritude ou dans la formation de ses notions de culture, de civilisation, voire de métissage, le poète sénégalais doit aux théories les plus racistes, les plus essentialistes et les plus biologisantes de son époque ? 

Mais il n’y a pas que l’ethnologie coloniale. Au demeurant, celle-ci se nourrit de nombreux récits de voyage et nourrit à son tour toute une culture populaire dont les films, la publicité, les bandes dessinées, la peinture et la sculpture, la photographie ou les expositions ne sont qu’un aspect. Ici, on s’efforce de créer un objet qui, loin de permettre d’effectuer le travail de reconnaissance de l’Autre, fait plutôt de ce dernier un objet substitutif, de donner libre cours à des fantasmes. Le conseiller spécial du président français reprend à son compte cette technique aussi bien que l’essentiel des thèses (qu’il prétend par ailleurs réfuter) des idéologues de la différence et des pontifes de l’ontologie africaine. Puis il procède comme si l’idée selon laquelle il existerait une essence nègre, une “âme africaine” dont “l’homme africain” (Muntu) serait la manifestation la plus vivante – comme si cette idée somme toute farfelue n’avait pas fait l’objet d’une critique radicale par les meilleurs des philosophes africains, à commencer par Fabien Éboussi Boulaga dont l’ouvrage, La crise du Muntu, est à cet égard un classique. 

Dès lors, comment s’étonner qu’au bout du compte, sa définition du continent et de ses gens soit une définition purement négative ? En effet, “l’homme africain” du président Sarkozy est surtout reconnaissable soit par ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’est pas ou ce qu’il n’est jamais parvenu à accomplir (la dialectique du manque et de l’inachèvement), soit par son opposition à “l’homme moderne” (sous-entendu “l’homme blanc”) – opposition qui résulterait de son attachement irrationnel au royaume de l’enfance, au monde de la nuit, aux bonheurs simples et à un âge d’or qui n’a jamais existé. 

Pour le reste, l’Afrique des “nouvelles élites françaises” est essentiellement une Afrique rurale, féérique et fantôme, mi-bucolique et mi-cauchemardesque, peuplée de paysans, faite d’une communauté de souffrants qui n’ont rien commun sauf leur commune position à la lisière de l’histoire, prostrés qu’ils sont dans un hors-monde - celui des sorciers et des griots, des êtres fabuleux qui gardent les fontaines, chantent dans les rivières et se cachent dans les arbres, des morts du village et des ancêtres dont on entend les voix, des masques et des forêts pleines de symboles, des poncifs que sont la prétendue “solidarité africaine”, “l’esprit communautaire” , “la chaleur” et le respect des aînés. 

La politique de l’ignorance
 

Le discours se déroule donc dans une béatifique volonté d’ignorance de son objet, comme si, au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, l’on n’avait pas assisté à un développement spectaculaire des connaissances sur les mutations, sur la longue durée, du monde africain. 

Je ne parle pas de la contribution des chercheurs africains eux-mêmes à la connaissance de leurs sociétés, ni de la critique interne de leurs cultures – critique à laquelle certains d’entre nous ont contribué. Je parle des milliards de son propre trésor que le gouvernement français a commis dans cette grande œuvre et ne m’explique guère comment, au terme d’un tel investissement, on peut encore, aujourd’hui, parler de l’Afrique en des termes aussi peu intelligents. 

Que cache cette politique de l’ignorance volontaire et assumée ? Comment peut-on se présenter à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar au début du XXIe siècle et parler à l’élite intellectuelle africaine comme si l’Afrique n’avait pas de tradition intellectuelle et critique propre et comme si Senghor et Camara Laye étaient les derniers mots de l’intelligence africaine au cours du XXe siècle ? 

Par ailleurs, où sont donc passées les connaissances accumulées au cours des cinquante dernières années par l’Institut de Recherche sur le Développement, les laboratoires du Centre National de la Recherche Scientifique, les nombreux appels d’offres thématiques réunissant chercheurs africains et français qui ont tant servi à renouveler notre connaissance du continent – initiatives souvent généreuses auxquelles il m’est d’ailleurs arrivé, plus d’une fois, d’être associé ? 

Comment peut-on faire comme si, en France même, Georges Balandier n’avait pas montré, dès les années cinquante, la profonde modernité des sociétés africaines ; comme si Claude Meillassoux, Jean Copans, Emmanuel Terray, Pierre Bonafé et beaucoup d’autres n’en avaient pas démonté les dynamiques internes de production des inégalités ; comme si Catherine Coquery-Vidrovitch, Jean-Suret Canale, Almeida Topor et plusieurs autres n’avaient pas mis en évidence et la cruauté des compagnies concessionnaires, et les ambigüités des politiques économiques coloniales ; comme si Jean-François Bayart et la revue Politique africaine n’avaient pas tordu le cou à l’illusion selon laquelle le sous-développement de l’Afrique s’explique par son “ désengagement du monde ” ; comme si Jean-Pierre Chrétien et de nombreux géographes n’avaient pas administré la preuve de l’inventivité des techniques agraires sur la longue durée; comme si Alain Dubresson, Annick Osmont et d’autres n’avaient pas décrit, patiemment, l’incroyable métissage des villes africaines ; comme si Alain Marie et les autres n’avaient pas montré les ressorts de l’individualisme ; comme si Jean-Pierre Warnier n’avait pas décrit la vitalité des mécanismes d’accumulation dans l’Ouest-Cameroun et ainsi de suite. 

Déni de responsabilité 

Quant à l’antienne sur la colonisation et le refus de la “repentance”, voilà qui sort tout droit des spéculations de Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut et autres Daniel Lefeuvre. Mais à qui fera-t-on croire qu’il n’existe pas de responsabilité morale pour des actes perpétrés par un État au long de son histoire ? À qui fera-t-on croire que pour créer un monde humain, il faut évacuer la morale et l’éthique par la fenêtre puisque dans ce monde, il n’existe ni justice des plaintes, ni justice des causes ? 

Afin de dédouaner un système inique, la tentation est aujourd’hui de réécrire l’histoire de la France et de son empire en en faisant une histoire de la “pacification”, de “la mise en valeur de territoires vacants et sans maîtres”, de la “diffusion de l’enseignement”, de la “fondation d’une médecine moderne”, de la mise en place d’infrastructures routières et ferroviaires. Cet argument repose sur le vieux mensonge selon lequel la colonisation fut une entreprise humanitaire et qu’elle contribua à la modernisation de vieilles sociétés primitives et agonisantes qui, abandonnées à elles-mêmes, auraient peut-être fini par se suicider. 

En traitant ainsi de la colonisation, on prétend s’autoriser, comme dans le discours de Dakar, d’une sincérité intime, d’une authenticité de départ afin de mieux trouver des alibis - auxquels on est les seuls à croire – à une entreprise passablement cruelle, abjecte et infâme. L’on prétend que les guerres de conquête, les massacres, les déportations, les razzias, les travaux forcés, la discrimination raciale institutionnelle – tout cela ne fut que “la corruption d’une grande idée” ou, comme l’explique Alexis de Tocqueville, “des nécessités fâcheuses”. 

Demander que la France reconnaisse, à la manière du même Tocqueville, que le gouvernement colonial fut un “gouvernement dur, violent, arbitraire et grossier”, ou encore lui demander de cesser de soutenir des dictatures corrompues en Afrique, ce n’est ni la dénigrer, ni la haïr. C’est lui demander d’assumer ses responsabilités et de pratiquer ce qu’elle dit être sa vocation universelle. 

D’autre part, il faut être cohérent et cesser de tenir à propos de la colonisation des propos à géométrie variable – certains pour la consommation interne et d’autres pour l’exportation. Qui convaincra-t-on en effet de sa bonne foi si, en sous-main des proclamations de sincérité telles que celles de Dakar, l’on cherche à dédouaner le système colonial en cherchant à nommer, à titre posthume comme maréchal, des figures aussi sinistres que Raoul Salan ou en cherchant à construire un mémorial à des tueurs comme Bastien Thiry, Roger Degueldre, Albert Dovecar et autres Claude Piegts ? 

Conclusion 

La majorité des Africains ne vit ni en France, ni dans les anciennes colonies françaises. Elle ne cherche pas à émigrer dans l’Hexagone. Dans l’exercice quotidien de leur métier, des millions d’Africains ne dépendent d’aucun réseau français d’assistance. Pour leur survie, ils ne doivent strictement rien à la France et la France ne leur doit strictement rien. Et c’est bien ainsi. 

Ceci dit, un profond rapport intellectuel et culturel lie certains d’entre nous à ce vieux pays où, d’ailleurs, nous avons été formés en partie. Une forte minorité de citoyens français d’origine africaine, descendants d’esclaves et d’ex-colonisés y vivent, dont le sort est loin de nous être indifférent, tout comme celui des immigrés illégaux qui, malgré le fait d’avoir enfreint la loi, ont néanmoins droit à un traitement humain. Depuis Fanon, nous savons que c’est tout le passé du monde que nous avons à reprendre ; que nous ne pouvons pas chanter le passé aux dépens de notre présent et de notre avenir ; qu’il n’y a pas de mission nègre comme il n’y a pas de fardeau blanc ; que nous n’avons ni le droit ni le devoir d’exiger réparation de qui que ce soit ; que le nègre n’est pas, pas plus que le blanc ; et que nous sommes notre propre fondement. 

Aujourd’hui, y compris parmi les Africains francophones dont la servilité