Mardi 1 novembre 2011 2 01 /11 /Nov /2011 22:44

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Réconciliation. Le mot à la mode en Côte d’Ivoire. Il revient à toutes les sauces. Les tenants du pouvoir et leurs adversaires d’hier font comme si la réconciliation était une affaire essentiellement religieuse : il suffit pour s’en convaincre de prêter attention à la terminologie utilisée à longueur de journée : pardon, repentance… La réconciliation va bien au-delà de cela et contrairement à ce que pensent certains, il ne suffit pas d’en parler pour que ça se passe. C’est un sujet difficile, dont le galvaudage n’est pas seulement irritant, mais également dangereux.

Les ravages causés par la guerre, la division et le tribalisme, utilisés sans vergogne par Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo comme moyens de conquête et de rétention du pouvoir, ne sont ni imaginaires, ni superficiels. Aujourd’hui encore, sept mois après l’installation dans la violence de monsieur Ouattara à la tête de l’Etat, des Ivoiriens sont obligés de se rendre à l’hôpital pour soigner des blessures physiques. Aujourd’hui encore, des gens sont sans domicile fixe et contraints de squatter chez des parents ou amis, parce que leurs maisons ont été brûlées, détruites, pillées ou sont occupées par des assaillants. Aujourd’hui encore, des pans entiers de la population ont inscrit profondément dans leurs têtes qu’ils ont, à cause de l’origine ethnique, l’appartenance politique ou religieuse des uns ou des autres, un ennemi à l’intérieur de leurs foyers, de leurs entreprises, de leurs frontières. L’animosité est tenace, la méfiance têtue, la peur enracinée.

Il est donc évident qu’il va nécessiter plus, beaucoup plus qu’une commission instituée à la va-vite, selon une hypothèse biaisée, pour une période de deux ans pour panser les stigmates du peuple de Côte d’Ivoire. Un simple coup d’œil vers les pays ayant mené avec succès un processus de réconciliation aurait pourtant dû suffire à mieux inspirer les dirigeants ivoiriens : l’Afrique du Sud avait confié la supervision de cette lourde mission à Monseigneur Desmond Tutu, personnalité crédible, acceptée aussi bien par les bourreaux que par leurs victimes ; au Rwanda, le processus de réconciliation a duré dix-sept ans !

Des points importants sont occultés, sans que quiconque ne semble s’en inquiéter : Quel est le budget que l’Etat va consacrer à la réconciliation ? Quelle méthodologie sera utilisée ? Qui va juger quoi ? Les viols, les crimes contre l’humanité, la planification de la guerre, les homicides volontaires, les actes de torture et de barbarie, les pillages, les atteintes aux biens doivent-ils tous être jugés indifféremment par les mêmes juridictions ? Quelles seront les compétences de la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation (CDVR) ? A-t-elle un objectif de répression ou est-elle plutôt un moyen de recherche de la vérité ? Et jusqu’où ira la volonté de vérité ? Inclura-t-elle les casses de la Bceao, le massacre des gendarmes d’Agban, les bombardements de Bouaké et Abidjan en 2004 et 2011, le détournement du cacao ivoirien en direction du Burkina Faso, les exactions commises par les FRCI, l’occupation des terres et des plantations par les populations des pays voisins, les relations avec le Burkina Faso, le Ghana, le Libéria et la France ? La CDVR sera-t-elle autorisée à rendre des jugements ? Et si oui, quelle sera la peine maximale qu’elle sera habilitée à administrer ? N’y a-t-il pas une nécessité de confier le processus à des personnes de bonne réputation, reconnues pour leur intégrité ? Le choix de Charles Konan Banny, homme politique disqualifié d’office par son bilan de premier ministre qui a largement contribué au désastre actuel et sa lourde responsabilité dans le scandale des déchets toxiques, pour conduire le processus ne voue-t-il pas immédiatement ce dernier à l’échec ?

Quelle part sera consacrée à l’éducation ? Parce qu’il va bien falloir remanier les programmes scolaires pour faire comprendre à nos enfants que le Sénoufo, le Wê, le Bété, le Baoulé, le Burkinabé n’est pas un ennemi et leur inculquer l’amour de soi, l’amour du prochain dès leur plus jeune âge. Il va bien falloir faire évoluer le vocabulaire des hommes politiques et ringardiser l’usage des mots comme «autochtone», «allogène». Il va bien falloir former les personnels qui seront chargés de conduire le processus, préparer les populations à son déploiement, voire les éduquer, si l’on choisit de les engager activement dans la démarche. Quel équilibre trouver entre une réparation indispensable et une justice dérisoire?

Cette pléiade d’interrogations souligne, si besoin est, la complexité de la question. La tâche est titanesque et demande un réel dépassement de soi. La thématique de la réconciliation n’est pas l’apanage du gouvernement ni d’une commission. Tout le monde doit se serrer les coudes et prendre part au processus. Il s’agit d’un enjeu national. Alors, à quand la mise en place de plateformes informelles, constituées de commissions mixtes gouvernement – opposition ? A quand l’implication des populations, de la société civile ?

Pour avoir une chance de surmonter le traumatisme de la division, de la terreur et de la mort semé consciencieusement par les trois ténors de la politique ivoirienne, c’est tout le paradigme de la réconciliation qui doit être étudié et pris en compte. Mais la légèreté avec laquelle le sujet est abordé, la façon dont l’emphase est mise sur l’aspect politique et médiatique au détriment de la recherche d’une véritable union sociale laissent dubitatif quant à la volonté réelle de réconciliation d’Alassane Ouattara, étant entendu que celle-ci est subordonnée à trois préalables auxquels le président de la République ne trouve aucun intérêt : la justice, la sécurité et les libertés.

 

Mahalia Nteby le 31 octobre 2011

Par Mahalia Nteby - Publié dans : Côte d'Ivoire
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Jeudi 22 septembre 2011 4 22 /09 /Sep /2011 07:59

Mamadou Koulibaly 

 

La Nouvelle : D’entrée, avez-vous les nouvelles de l’ancien camarade Laurent Gbagbo, en prison à Korhogo ? Comment va-t-il ?

Mamadou Koulibaly : Malheureusement, je n’ai aucune nouvelle. Je suis intervenu auprès de différentes autorités pour obtenir un droit de visite, mais cela s’est avéré impossible. Elles nous ont dit d’attendre, donc nous n’avons d’autre choix que d’attendre.

Vous êtes donc au même niveau d’informations que tous les Ivoiriens. Pas de nouvelles de l’ex Président ?

Non, effectivement, je n’ai aucune nouvelle.

Vous êtes tout de même le président de l’Assemblée nationale.

Oui, mais même le Président de l’Assemblée nationale n’a pas de nouvelle, d’autant que les autorités semblent accorder bien peu d’importance à cette institution.

Vous qui êtes le chantre de la liberté d’expression, n’y a-t-il pas une gêne dans la valeur de cette expression ?

Si, mais depuis le 11 avril dernier, et même avant, nous avons eu quelques problèmes avec la liberté en Côte d’Ivoire. Il y a un procureur qui fait son travail, l’Assemblée nationale n’est pas tenue informée de ce qui se fait. D’ailleurs dans l’esprit des autorités de ce pays, l’Assemblée n’existe pas. Vous parlez de liberté, mais elle est inexistante.

A la surprise générale, il y a quelques mois, au moment où le Fpi est décapité avec l’emprisonnement de son leader, vous l’abandonnez pour créer votre parti. Votre décision était-elle opportune ?

Oui, très opportune, parce que nous étions arrivés au point où il m’était difficile de gérer le parti avec plusieurs têtes. Chacun agissait à son gré sans se soucier de l’unité du groupe. Moi, je suis méthodique. Quand on gère un parti politique, il y a une machine avec une tête. Mais quand on se retrouve avec un parti où chaque membre est une tête en soi, il est difficile de gérer, et la meilleure solution pour moi était de ne pas assumer les conséquences de cette gestion chaotique.

C’est étonnant de la part d’une personnalité qui tient bien la contradiction. Pourquoi êtes-vous contrarié lorsqu’on vous contredit ?

On ne m’a pas contredit, on m’a éjecté de fait, c’est différent. Je ne pouvais me résoudre à l’inertie du parti dans l’attente de la libération des prisonniers. Toute proposition d’action était rejetée et semblait suspecte. J’avais les pieds et mains liés, cela ressemble plus à de l’éviction qu’à de la contradiction, non ?

Lorsque vous parlez d’éjection, pouvez-vous être plus précis ?

J’ai été, par la force des choses, désigné président intérimaire d’un parti qui avait au moins deux représentants au Ghana. Il y a d’abord un monsieur qui affirme avoir une lettre signée de Laurent Gbagbo le nommant porte-parole officiel, et qui n’a aucun respect pour la direction officielle qui se trouve à Abidjan et gère en principe le Fpi. Pour ma part, j’étais à Abidjan, supposé être le président dudit parti. Mais il y a, toujours à Accra, une coordination des exilés et refugiés au Ghana qui pense aussi avoir une légitimité pour parler au nom du Fpi sans considération pour ce que je faisais à Abidjan. Ensuite, il y a à Paris, une autre direction du Fpi qui pense que pour des raisons affectives, elle est autorisée à parler au nom du Fpi. Ce sont les quatre têtes qui ont conduit à une cacophonie totale et j’avoue que je ne souhaitais pas gérer tout cela car il aurait fallu beaucoup d’énergie pour ne conduire finalement qu’à l’inefficacité. Ces gens ne me contredisaient pas, mais géraient la même machine en même temps que moi. Cette situation discordante m’a conduit à lever le pied. Quand j’ai commencé à assurer l’intérim il n’y avait pas un sou ni dans les caisses, ni dans les comptes du parti, du moins c’est ce qu’on m’a dit. Je n’ai donc travaillé qu’avec mes propres moyens, aidé en cela par quelques amis, sous les quolibets et autres accusations de ceux qui auraient du accepter de rendre des comptes aux militants. Il n’y avait plus de vie de parti, c’était la guerre permanente contre «Koulibaly le traitre». Je n’avais pas d’autres solutions que de laisser la créature aux héritiers du créateur.

Les Ivoiriens voudraient comprendre : au lendemain des élections présidentielles, il y avait un vainqueur déclaré par la commission électorale indépendante, et un autre reconnu par le Conseil constitutionnel. A l’investiture du second, votre camarade de parti, vous étiez absent. Au tour du premier, reconnu par la Cei on vous a vu aux premiers rangs. Cela signifie-t-il que pour vous, le véritable vainqueur de la présidentielle est Alassane Ouattara ?

(Soupirs !) J’ai répondu à plusieurs reprises à cette question, que voulez-vous que je vous dise ? Ouattara a prêté serment en tant que Président de la République de Côte d’Ivoire. Il a été reconnu par le Conseil constitutionnel, la CEI, le panel de l’Union africaine. Retenez ces résultats-là. Le point de vue de Koulibaly importe peu. Mais ce que je vais vous signaler, c’est qu’à partir du moment où les deux candidats à la présidentielle se sont entendus pour désigner un arbitre impartial selon eux, le panel de l’UA, cela mettait automatiquement à plat aussi bien les résultats de la CEI que ceux du Conseil constitutionnel. A partir de ce moment, l’UA était la seule instance qui pouvait arbitrer et trancher. Ses conclusions engageaient les deux candidats, et l’UA a déclaré qu’Alassane Ouattara était vainqueur. Il existe d’ailleurs un précédent notable en Côte d’Ivoire : En 2000, le président de la Cour suprême Tia Koné a fait prêter serment au général Guei en tant que président de la République le 24 octobre pour, 48 heures et 300 morts plus tard, faire prêter serment comme président de la République, cette fois à Laurent Gbagbo. Mon point de vue ne compte pas en la matière. Il y a des instances spécialisées pour cela. Je ne suis pas le juge des élections. Par contre, là où mes avis sont attendus et même exigés par les dispositions légales, j’ai été, par habitude, royalement ignoré.

Vous disiez, lors de la cérémonie de rupture de vos liens avec votre ancien parti que : et je cite : «le Fpi refuse d’assumer les conséquences des élections.» Pensez-vous franchement que votre parti d’alors a perdu les présidentielles ?

Le Fpi a accepté d’aller aux élections sans que nous n’ayons obtenu le désarmement. A la suite de cela, tout ce qui devait découler de ces présidentielles aurait dû être accepté automatiquement. Notre chef, le Président de la république d’alors, Laurent Gbagbo, a signé un accord de paix (Accord politique de Ouagadougou) avec Mr Soro Guillaume, le chef des rebelles et Mr Blaise Compaoré, le Président du Burkina Faso. Cet accord dit que le désarmement doit absolument se faire avant d’aller aux élections. Le Fpi n’était pas signataire de cet accord, mais puisqu’il avait un candidat, et que nous avons accepté à la demande dudit candidat d’aller aux urnes sans qu’il n’y ait désarmement, pour moi il n’était plus question, une fois les élections déroulées, de venir dire qu’il n’y a pas eu de désarmement, que nos adversaires ont triché et que nos militants ont été molestés. Il était évident que les choses allaient se passer ainsi. Il ne fallait pas aller aux élections sans désarmement. C’est au Fpi d’assumer les conséquences. La France ne nous a pas envoyé la guerre ; elle a profité de nos inconséquences pour nous la faire, hier comme aujourd’hui.

A la suite de la chute de Gbagbo, la plupart des dignitaires de Lmp et du Fpi ont été inquiétés par les nouvelles autorités. Curieusement, le numéro deux du régime que vous êtes a été épargné. Qu’est-ce qui explique cette exception, et quels sont vos rapports avec le nouveau régime ?

S’il y avait quelqu’un dans ce pays qui n’avait aucun rapport avec ceux qui sont au pouvoir en ce moment, c’est quand même Koulibaly ! Je n’étais à la signature d’aucun des accords qui ont rapproché l’ex camp présidentiel et celui d’aujourd’hui : le camp Gbagbo et le camp Ouattara. Je me suis toujours opposé à tout ce qui était arrangement avec la rébellion, tant que nous n’étions pas dans un Etat de droit. Vous vous souvenez que je n’ai pas été à la flamme de la paix (à Bouaké), ni à toutes les cérémonies qui étaient des arrangements entre la rébellion et l’Etat de Côte d’Ivoire. Donc, il n’y avait aucun rapport entre nous. Mais chacun a son histoire dans ce pays ; je suis resté dans mon coin pour observer le jeu qui se déroulait entre la rébellion et le pouvoir de l’époque. Et même quand ça c’est gâté, je suis monté au créneau pour parler aux uns et aux autres, en attirant leur attention sur leurs responsabilités dans les accords signés. Je n’ai pas été entendu, il n’y avait pas de raison que je sois particulièrement inquiété. J’ai juste utilisé ma plume et ma parole pour dire qu’il était dangereux d’emprunter la voie choisie.

Vous ne dites toujours pas les raisons de l’attitude du nouveau régime à votre égard.

Il faudrait que vous posiez la question au Président de la République. Moi je ne me l’explique pas autrement que par le fait que je suis là et qu’on ne m’ait pas arrêté. Si vous demandez au procureur, il pourra vous dire pourquoi Mamadou Koulibaly n’a pas été arrêté. C’est vrai que la question insinue que c’est parce que je suis Dioula qu’on ne m’a pas arrêté, mais un de mes meilleurs amis, Diabaté Bêh (conseiller économique et social et membre de la direction du Fpi, ndlr) qui est du nord, de Kouto, près de Boundiali est dans la même en prison que Michel Gbagbo et Affi Nguessan. Je ne le soupçonne pas d’avoir détourné quoi que ce soit ou tué qui que ce soit, mais il y est. C’est une question intéressante qui est à poser à ceux qui arrêtent et qui emprisonnent.

Votre présence à l’investiture donne à penser à certains que vous êtes le pion de rechange de la France, si Ouattara échoue.

Je vais revenir sur la raison que j’ai toujours donnée. Je n’étais pas à l’investiture de Gbagbo Laurent parce que j’étais à Accra, les frontières étaient fermées. Mais dès mon retour, je suis allé voir le Président Gbagbo pour échanger avec lui, et c’est après cet échange que j’ai engagé des démarches auprès de Monsieur Ouattara, pour que nous puissions assez rapidement mettre balle à terre. Quand le Président Ouattara organisait son investiture, j’étais là parce que nous étions dans une situation d’Etat d’exception, et je suis venu pour aider les Ivoiriens à en sortir. Il régnait une violence extraordinaire à Abidjan, où l’on poursuivait les militants Lmp, Cnrd et ceux qui étaient ethniquement marqués dans les quartiers. Il a bien fallu que quelqu’un monte au créneau pour arrêter cela ; je suis venu et je l’ai arrêté. J’ai aidé à entrer dans l’Etat de droit en facilitant l’arrivée de Yao N’dré et en facilitant l’organisation de l’investiture, conformément à ce que le panel (de l’Ua) a dit et si après ce passage, les organisations des droits de l’homme ont pu signaler les exactions des Frci qui se perpétuaient dans les brousses et en ville, il a d’abord fallu que quelqu’un soit le premier à le dénoncer et je l’ai fait. Il a bien fallu que quelqu’un impose l’Etat de droit, je l’ai fait. Dans le cas du Président Gbagbo, ce n’était pas nécessaire et j’étais à l’étranger. Par ailleurs, ma présence n’était pas indispensable : je n’étais ni membre du Conseil constitutionnel, ni membre de la CEI, j’étais simplement le Président de l’Assemblée nationale, mon absence n’avait aucune importance. Dans le cas de Ouattara, je venais sauver une situation qui évoluait dangereusement vers le schéma rwandais. Je suis fier de mes amis qui ont courageusement accepté de m’accompagner dans ces moments difficiles et délicats de notre histoire. Chaque fois que l’Etat de Côte d’Ivoire a été en danger, ils étaient là pour m’appuyer pour que nous sauvions la situation. En ce qui concerne mes relations avec la France, il faut laisser les gens fantasmer. Chaque jour qui passe nous révèle un peu plus qui est courtisan à Paris et qui ne l’est pas, au grand désespoir de pas mal d’endoctrinés qui pensent que pour réussir en politique en Afrique, il faut faire la cour à l’Elysée. Une bonne leçon de la crise ivoirienne, c’est que tous les courtisans ne s’asseyent pas à la table du roi. Ma conviction est que ce n’est pas à Paris de choisir nos présidents de la république, mais à notre peuple. C’est toujours nous qui allons chercher la France pour qu’elle interfère dans nos décisions alors que nos textes proclament que c’est notre peuple qui est le souverain. Je m’efforce d’expliquer pourquoi il faut rendre le peuple capable d’assumer sa responsabilité de souverain. Apprendre aux populations les principes du gouvernement libre et de la démocratie sans tribalisme et ethnicité. LIDER en est l’instrument privilégié. C’est parce que aux dernières élections tous les candidats étaient des courtisans à Paris que certains ont le sentiment que Paris a décidé de qui devait être président. C’est se moquer des Ivoiriens que de penser que leur vote était inutile et sans effet sur le résultat du scrutin.

Comment se sont passées les tractations pour que Paul Yao N’dré vienne dédire la chose jugée ?

Non, Paul Yao N’dré ne s’est pas dédit. Lorsque les élections ont eu lieu, il y avait deux vainqueurs proclamés. La CEI donnait Ouattara vainqueur, le Conseil constitutionnel en a désigné un autre. Nous étions en situation conflictuelle, les deux parties se sont entendues pour designer un arbitre : le panel de l’UA. Dès lors que les deux parties s’entendent pour oublier les institutions ivoiriennes et s’adresser à une institution internationale, elles sont d’accord pour en accepter la décision. Le panel ayant tranché, Yao N’dré a simplement dit : ’’Bakayoko a dit que Ouattara a gagné, moi je dis que c’est Gbagbo qui a gagné, les deux s’en sont remis à l’UA, et le panel juge que Ouattara a gagné, donc moi je dis aux Ivoiriens que Ouattara a gagné.’’ Il ne s’est pas dédit. Les gens oublient souvent de se demander pourquoi les deux parties ont accepté l’arbitrage international, violant ainsi les dispositions constitutionnelles ? La décision du Conseil constitutionnel était irrévocable, pourquoi l’avoir outrepassée ? Arrêtez de blâmer Yao N’dré. C’est très injuste et trop facile. Un jour, il va bien falloir regarder la réalité en face !

Et sur les tractations qui ont abouti à son retour ?

Il faudrait poser la question à Yao Ndré lui-même.

Que faites-vous au Ghana depuis plus de cinq ans ?

Je suis là-bas avec ma famille. Il faut savoir qu’en novembre 2004, les hélicoptères de l’armée française ont mitraillé mon domicile situé non loin de la résidence du Président Gbagbo, et cela a traumatisé mes enfants. Les écoles étaient fermées et, dès le lendemain, je les ai fait partir en Afrique du Sud. Le coût de la vie dans ce pays étant au-delà de mes moyens, je les ai ramenés quelques mois plus tard au Ghana, où ils sont scolarisés. Mon épouse vit là-bas, et moi j’assure mes responsabilités ici. Le Ghana est plus proche, et je pense que j’ai eu raison de le faire en 2004. Six ans après, tous ceux qui aujourd’hui, avec la crise post électorale, ont subi le même type de traumatisme que moi à l’époque sont aussi là-bas. Tous ceux qui me reprochaient d’être là-bas y sont, curieusement. Comme quoi on ne comprend vraiment les situations que quand on les vit.

Quelle est l’idéologie de votre parti, et en quoi diffère-t-elle de celle du Fpi ?

Je vais vous expliquer l’idéologie de LIDER, et vous la comparerez avec celle du Fpi. Je suis un libéral, et cela ne date pas d’aujourd’hui. Mon premier ouvrage publié en 1992, avant que je ne sois militant du Fpi, avait pour titre ’’Libéralisme, nouveau départ pour l’Afrique noire.’’ Dedans, j’expliquais que le franc Cfa était une monnaie qui handicapait le développement ; que la terre de Côte d’Ivoire et des pays africains était indûment propriété de l’Etat, un communisme qu’il fallait rompre pour rendre la terre à nos parents qui en sont les propriétaires traditionnels ; j’expliquais que la démocratie était une exigence pour le développement, autrement les pays africains continueraient avec les partis uniques, les dictatures, les coups d’état ; je disais que le tribalisme est un gros handicap pour les élites parce que en l’utilisant, elles instrumentalisaient l’ethnie et la tribu ; je soutenais qu’il fallait trouver des méthodes de gouvernement qui rompent avec le présidentialisme fort pour aller vers un système de contrôle qui permette au peuple de voir ce que font leurs dirigeants ; j’expliquais dans cet ouvrage que les présidents de la République en Afrique se comportaient comme des rois, alors qu’ils devaient être des serviteurs. Par la suite, je suis entré au Fpi et cette batterie d’idées a permis au Fpi d’adopter ce que l’on a appelé par la suite l’économie sociale de marché. C’est un travail collectif à l’époque, avec mes camarades du Fpi. Nous nous sommes concentrés autour de cette idée de liberté que le Fpi célébrait déjà depuis 1990. Tous ces éléments ont été intégrés pour l’essentiel, dans le programme de gouvernement du parti. Que ce soient les vues que nous avions de façon concomitante sur la décentralisation, sur le foncier rural, le régime parlementaire, la monnaie etc. Arrivés au pouvoir, nous n’avons pas pu ou plus voulu mettre en application ces politiques, et LIDER reprend ces fondamentaux, parce que nous restons convaincus que ces éléments sont à la base du développement. La terre de Côte d’Ivoire ne doit plus être la propriété de l’Etat, la loi de 1998 sur le foncier rural n’a rien réglé du tout et LIDER pense qu’il faut remédier à toutes ces choses. LIDER estime que les régimes présidentiels sont monarchiques. Il faut un régime parlementaire, qui était d’ailleurs indiqué dans la première constitution que le Fpi a rédigée, mais lorsque nous sommes allés aux débats dans la CCCE sous la transition militaire, ce point de vue a été mis en minorité. Pour LIDER, il faut un régime parlementaire, avec un parlement fort. Ainsi il n’y aura pas deux élections : les députés sont élus, le groupe parlementaire majoritaire choisit son chef pour être Premier ministre ou Président de la République, selon l’appellation que l’on souhaite lui donner. Il gouverne sous le contrôle du Parlement. Et ce contrôle transforme le chef d’Etat ou le Premier Ministre en serviteur qui ne peut plus faire tout ce qu’il veut. LIDER pense qu’il faut une modification constitutionnelle. Notre parti estime que la décentralisation telle qu’elle a été faite n’est pas complète. Les maires et les conseils généraux doivent avoir une autonomie financière. Jusqu’à présent, les moyens financiers sont centralisés à Abidjan et les charges sont décentralisées. LIDER pense que les collectivités doivent collecter les impôts et donner à l’Etat ce qui est à l’Etat. Aujourd’hui c’est le contraire : c’est l’Etat qui décide ce qu’il veut donner quand il veut le donner aux collectivités. LIDER pense que le franc Cfa n’a plus sa place dans la mondialisation, qui implique des économies ouvertes et souples. Le franc Cfa nous bloque dans des rigidités. Il faut renégocier avec les pays membres de la zone franc et la France, pour arriver à une parité souple. Ce sont tous ces éléments qui devraient nous permettre d’avoir une démocratie forte qui respecte les droits de l’Homme. C’est pour cela qu’à LIDER, nous acceptons le fait d’être, pour l’instant, dans l’opposition. Nous ne voulons pas entrer au gouvernement, on ne cherche pas à plaire au gouvernement. A chaque étape, notre rôle est de lui dire que ce qu’il est fait n’est pas bon ou lui dire que nous aurions mieux fait.

Avant vous, Don Mello et Blé Blé Charles avaient quitté le Fpi au plus fort de leur popularité, puis ils ont fait machine arrière, après des déconvenues. Ne craignez-vous pas de vous casser la figure ?

Non, pas du tout ! Je crois fermement que dans la situation actuelle du pays, je n’aurais rien fait qui puisse laisser penser que j’ai laissé le pays choir sans proposer d’alternative. J’aurais certes pu retourner à l’Université et poursuivre mes recherches, mais des amis m’ont fait remarquer que ce serait une attitude lâche et que la Côte d’Ivoire avait besoin d’un autre discours que le tribalisme qui oppose les Ivoiriens les uns aux autres. Tout ce qui nous est arrivé tire sa source d’un fond tribal exacerbé. Le Pdci est identifié aux Baoulé, ou plus généralement aux Akans. Dès qu’on entend Rdr, on dit que ce sont les Dioula, ou plus généralement les Nordistes, et lorsqu’on parle du Fpi, ce sont les Beté, ou plus généralement les gens de l’Ouest, alors qu’il n’y a pas que ces trois groupes ethniques en Côte d’Ivoire. La logique de LIDER, c’est de sortir de cette vision triangulaire de la politique. Chaque Ivoirien peut militer dans le parti de son choix et les partis politiques ne doivent pas être assimilés à l’ethnie de leurs leaders. Depuis que LIDER a été créé, je n’ai pas entendu que c’est un parti de Beté, ou de Dioula… Il faut prouver qu’il est possible de faire la politique sans s’accrocher à l’ethnie et ils sont nombreux, dans ce pays, ceux qui veulent sortir de cette logique. Avant l’arrivée des Frci, c’est un camp qui appliquait le morbide ’’article 125’’ (100 F pour le pétrole, et 25 F pour une boîte d’allumettes), et on brulait des gens simplement parce qu’ils étaient musulmans. Quand les Frci sont arrivées avec le commando invisible, on attrapait les Beté, les Wê, les Attié, on les égorgeait parce qu’ils étaient Lmp. Aucun régime ne devrait soutenir ou faire prospérer ces agissements, et LIDER a été créé pour mettre fin à cela. Et puis, entre nous, pourquoi vous ne prenez que les cas pour lesquels les ruptures ont conduit à des échecs ? Regardez Ouattara, il est parti du Pdci-Rda en 1994 après la mort de Houphouët-Boigny et, avec ses amis, ils ont crée le Rdr. Aujourd’hui en 2011, soit dix-sept ans après, il est le président de la république et porte sous ses ailes le parti avec lequel il avait opéré sa rupture. Toutes les ruptures ne conduisent pas à des échecs. LIDER n’a que deux mois et déjà vous voulez comparer ses performances à celles des partis qui ont, pour certains, plus de 50 ans, sinon 25 et 15 ans. Soyez patients, nous ne faisons pas de miracle. Nous travaillons pour que les idées de liberté, de démocratie et de république s’ancrent durablement  dans les traditions politiques de notre pays. Il s’agit d’opérer un changement profond de mentalité. Cela prend du temps. Nous devons redevenir des gens responsables et ne pas toujours chercher des boucs émissaires. Nous devons assumer nos responsabilités.

Quelles sont vos sources de financement ?

Mon épargne personnelle, celle de différents membres. Le loyer du siège a été payé jusqu’à fin décembre, il y a des donateurs qui nous ont payé trois mois d’avance, d’autres ont payé nos factures d’eau, certains nous offrent le mobilier, des ordinateurs et ce sont des bénévoles acquis à notre cause qui travaillent au siège. Il y aussi des cartes d’adhérents. Si l’on en juge par le soutien dont nous bénéficions et l’engouement que nous suscitons spontanément, il faut croire qu’il y avait une réelle demande pour LIDER en Côte d’Ivoire.

LIDER sera-t-il dans la course pour les législatives ?

Oui. Si nous pouvons couvrir l’ensemble du territoire nous le ferons, et si LIDER n’est installé que dans une circonscription, nous aurons un ou des candidats dans cette seule circonscription. Si nous avons un seul élu, nous nous en contenterons pour le moment. Si nous n’en avons pas du tout, nous nous en contenterons. Il y a à peine deux mois que nous sommes nés et nous n’allons pas rêver d’avoir la majorité au Parlement. Nous jouons sur la durée, les municipales, la prochaine présidentielle. Le plus important est de marteler chaque jour dans la tête des Ivoiriens que la politique peut se faire sans s’accrocher aux distinctions tribales. Il faut au contraire trouver tous les thèmes qui rassemblent les Ivoiriens.

Vous-même, êtes-vous candidat à votre propre succession à Koumassi dont vous êtes un élu?

Je serai candidat à Koumassi, aussi bien aux législatives qu’aux municipales.

Le chef de l’Etat a annoncé la fin du mandat du Parlement. Les députés sont-ils oui ou non toujours en fonction ?

Tous ceux qui disent que le mandat de l’Assemblée nationale est terminé violent la Constitution ou ne la connaissent pas. La Constitution ivoirienne dit que la nouvelle Assemblée nationale s’installe entre vingt et cinquante jours au plus tard après les élections législatives. Donc, l’ancienne Assemblée disparait seulement après l’élection de la nouvelle. Nous n’avons pas eu d’élections législatives, comment voulez-vous que l’ancienne disparaisse ? C’est une violation pure et simple des textes. Maintenant, il faut dire clairement que les députés n’ont pas été au premier plan pour dénoncer cet état de fait. Le 22 avril, j’ai voulu faire vivre l’Assemblée nationale en convoquant la rentrée parlementaire. Mais j’ai été aussitôt pris entre deux feux : d’un côté, les députés du RHDP, qui avaient pourtant participé en grand nombre à la conférence des Présidents ayant décidé d’inviter le président Ouattara au Parlement, ont fait profil bas et sont restés sans réaction quand le directoire du RHDP les a contredits et m’a accusé de vouloir par cet acte, légitimer une Assemblée nationale soi-disant dissoute depuis 2005. D’un autre côté, les députés du camp pro Gbagbo, à l’exception du Dr Claude Brissi, étaient absents de ladite conférence des Présidents, certains parce qu’ils étaient en fuite ou cachés, mais ils l’ont surtout boycottée au prétexte que j’étais un traitre qui voulait manœuvrer pour légitimer Monsieur Ouattara. Je suis malheureux de constater que ce n’est que cinq mois plus tard que ces mêmes députés semblent se réveiller dans un bel ensemble pour dire combien il est inacceptable que le président Ouattara légifère par ordonnances, que l’Assemblée ne siège pas et qu’ils semblent enfin se préoccuper du paiement de leurs salaires, de leurs retraites, toute chose que je dénonce et réclame de façon bien solitaire depuis déjà le mois d’avril.

Vos émoluments ne sont donc pas suspendus, vous êtes payés ?

Non. Les émoluments sont suspendus depuis cinq mois et le personnel de l’Assemblée nationale n’est pas non plus payé, alors que dans le budget 2011, il y a une ligne budgétaire pour le fonctionnement de l’Assemblée. Une modique somme qui ne correspond en rien aux émoluments auxquels les personnes concernées ont droit, a été payée très récemment, mais nous ne pouvons pas considérer que cela tienne lieu de paiement des salaires des députés et du personnel de l’Assemblé nationale. La rémunération des parlementaires ne dépend pas du bon vouloir de monsieur Ouattara, elle est fixée par l’article 69 de la Constitution.

Outre le Parlement, comment jugez-vous les cinq mois de gestion du Président Ouattara ?

Si je juge à travers le prisme de l’Assemblée nationale, je vois un Président de la République qui n’a pas de respect pour les institutions de la République. Monsieur Ouattara a prêté serment sur la Constitution de la Côte d’Ivoire en ma présence. Il a dit, devant les Ivoiriens et le monde entier, qu’il s’engage à respecter la Constitution et à la protéger. Pour moi, c’était le gage de la sortie de l’état d’exception, et donc de l’ambiance de guerre qui régnait à Abidjan, pour rentrer dans l’état de droit. Monsieur Ouattara m’a rassuré qu’il voulait gouverner dans un état de droit. Pourtant, depuis son élection, il a proclamé la fin du mandat de l’Assemblée nationale. Il dit que, selon ses conseillers juridiques, ce mandat se termine avec son élection à lui. Je ne sais où ses conseillers juridiques ont vu cela, mais c’est une violation flagrante de la Constitution sur laquelle il a prêté serment, la même Constitution qui lui a permis d’être candidat. Deuxièmement, Monsieur Ouattara s’engage à modeler le Conseil constitutionnel. Il désigne ses membres comme s’il s’agissait d’un nouveau Conseil constitutionnel. La distinction entre des gens nommés pour trois ans et ceux nommés pour six ans n’était valable que pour les conseillers constitutionnels initiaux. Aujourd’hui, il s’agit d’un ancien Conseil, dont le président ne peut être remplacé sauf s’il démissionne. Moi, je n’ai pas vu de lettre de démission de Yao N’dré et pourtant il a été remplacé. C’est illégal. Par ailleurs, la Constitution dit que les membres du Conseil constitutionnel doivent être nommés par le président de la République et le président de l’Assemblée nationale. Parmi les récentes nominations, je ne sais pas lequel j’ai nommé, et pourtant des membres ont été nommés. C’est illégal. La loi dit que les membres du Conseil économique et social sont nommés, et qu’ensuite ceux-ci élisent leur président, et je vois un président de la République qui prend un décret pour nommer le Président du Conseil économique et social. C’est illégal. Même l’actuel président du Conseil constitutionnel a rappelé au Grand médiateur qu’il n’a pas prêté serment parce que ce n’est pas constitutionnel. Cela veut donc dire que la Constitution compte. Mais comment eux-mêmes qui sont nommés de façon illégale veulent-ils rappeler à d’autres les dispositions constitutionnelles ? Ça ne marche comme ça ! Je vois un président de la République qui prend une ordonnance pour créer les Frci, alors que la loi constitutionnelle dit que pour prendre une ordonnance, il faut d’abord l’autorisation de l’Assemblée nationale, et que ce n’est que pour une durée limitée sur un thème limité.  Je vois un président de la République qui prend une ordonnance pour fixer le nombre de sièges de députés à l’Assemblé nationale pour la législature 2011/2016. Le Président prend des ordonnances qui sont illégales. Il prend un budget de trois mille cinquante milliards de Fcfa d’impôt sur les Ivoiriens à leur insu, alors que l’Assemblée nationale est là, et une ligne budgétaire, la première, lui est allouée. Donc il y a une succession impressionnante d’illégalités qui sont de nature à affaiblir le bilan des cinq mois de gestion de Monsieur Ouattara.

 

 Vous évoquiez les Frci. Pensez-vous que le chef de l’Etat a les moyens de mettre fin à leurs agissements tant décriés par les Ivoiriens ?

 

 Je n’en sais rien, je sais seulement qu’il est le chef suprême des Armées et que c’est lui qui a pris une ordonnance pour créer les Frci. C’est son armée, il est le président de la République et nécessairement, il a les moyens de gérer son armée.

 

 S‘agissant de la réconciliation nationale, estimez-vous Konan Banny a des chances de réussir sa mission ?

 

 Je lui souhaite beaucoup de chance, parce que s’il ne réussit pas, le pays continuera dans le chaos actuel. Je ne lui souhaite pas d’aboutir à une réconciliation telle que nous l’avons vue à l’époque avec la commission présidée par Seydou Diarra (le Forum de réconciliation nationale, ndlr). En arrivant, le gouvernement a pensé à indemniser les entreprises françaises. Mais il n’y a pas que les entreprises françaises qui ont subi des dommages et des frustrations, mais aussi les entreprises et surtout les particuliers ivoiriens, et ce depuis 1999. Ils continuent d’être lésés sans pour autant avoir accès ni à la justice, ni à aucune réparation. La réconciliation passe pourtant aussi par là. La commission dirigée par Monsieur Konan Banny s’intitule Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation. Nous espérons donc que la vérité sera faite sur les bombardements de Bouaké, le pilonnage de l’aviation ivoirienne par l’armée française, les tueries de l’hôtel Ivoire en novembre 2004. Nous espérons que la vérité serait mise à jour sur le trafic du cacao et du diamant dans la zone dite CNO, sur l’ouverture d’une usine de traitement du cacao ivoirien à Bobodioulasso. Nous espérons que la vérité jaillira sur l’occupation par des populations burkinabé des forêts classées et non classées dans l’Ouest de la Côte d’Ivoire. Une véritable réconciliation ne peut être faite que si toutes les composantes du conflit sont prises en compte. Il y a des pays sanctuaires qui ont abrité la rébellion. Il y a des pays de la Cedeao dont les soldats ont combattu en Côte d’Ivoire. Il y a des pays occidentaux qui ont bombardé les populations ivoiriennes et la résidence de l’ancien chef de l’Etat. Il reste à espérer que Monsieur Banny saura appréhender le problème dans sa globalité. A LIDER nous avons foi en la réconciliation entre les Ivoiriens, mais nous estimons que nous devons aussi nous réconcilier avec nos voisins et nos alliés. Nous n’avons pas les moyens de vivre dans la belligérance permanente avec la misère crasse qui ne cesse de croitre autour de nous. L’intelligence des idées doit se substituer à la force brutale. La persévérance à la facilité. L’audace à la peur et à la fatalité. Redevenons des hommes libres et la vérité rend libre.

 

 Quelle chance a Banny, avec des leaders d’opinion en prison ou en exil ?

 

C’est à lui de voir s’il termine la réconciliation avant que nous allions aux élections législatives, pendant ou après, je n’en sais rien. C’est à lui de dire aux Ivoiriens comment il va procéder. Ses principales hypothèses doivent être explicitées ainsi que sa méthodologie et les objectifs qu’il se fixe. Nous attendons de voir. Cette commission doit réussir pour ne pas voir les populations désespérer.

 

A propos des législatives les conditions sont-elles réunies pour un scrutin fiable ?

 

Si les conditions ne sont pas fiables et que nous y allons, le processus risque de déboucher sur une crise majeure, sauf que cette fois, elle ne sera pas concentrée sur la Commission électorale, le Golf hôtel et Cocody. Il y aura des crises partout en Côte d’Ivoire et ça serait dommage. C’est pour cela qu’à LIDER, nous insistons sur la sécurité, pour que tous les hommes politiques soient capables d’aller où ils veulent sur le territoire national et de revenir en toute sécurité, que leurs partisans puissent aller les écouter en toute quiétude et rentrer chez eux sans être inquiétés, et surtout, que tous ceux qui sont en exil ou réfugiés puissent revenir pour exercer leur droit de vote. Il est difficile d’aller aux élections avec une partie des électeurs au Liberia ou au Ghana. Ce sont des Ivoiriens qui sont sur la liste électorale, et ces élections ne peuvent être crédibles que si tout le monde est là pour voter. Il faut tirer les leçons du dernier scrutin présidentiel. Nous y sommes allés sans sécurité, nous avons eu une guerre. Faisons tout pour aller à ces législatives avec l’assurance que toute la classe politique va y participer. La sécurité et la liberté d’action, d’expression et de circulation des partis d’opposition sont des éléments importants dans une démocratie. LIDER espère que ceux qui ont déversé des bombes sur Abidjan au nom de la démocratie n’abandonnent pas le combat en cours de route. La démocratie ne peut se réduire à un bulletin de vote, même s’il est certifié. Il faut aujourd’hui que chacun prenne la mesure de ses responsabilités pour défendre une vraie démocratie en Côte d’Ivoire.

 

Interview réalisée par Max Lincoln et Guillaume N’Guettia in La Nouvelle, le 21 septembre 2011

Par Mahalia Nteby - Publié dans : Côte d'Ivoire
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Vendredi 19 août 2011 5 19 /08 /Août /2011 14:20

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Quatre mois après la prise de pouvoir sanglante par Alassane Dramane Ouattara, le Professeur Mamadou Koulibaly, président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire et fondateur du dernier né des partis politiques ivoiriens Liberté et Démocratie pour la République (LIDER), a accordé un entretien sans langue de bois à Pan-African Visions, média panafricain de langue anglaise basé aux Etats-Unis.

Alors que le nouveau régime, entérinant la défaillance complète de l’état de Droit et de l’Etat tout court, se complait dans des dérives autocratiques sans précédent, et que les dirigeants de l’ex-parti au pouvoir – à l’instar du président par intérim du FPI Miaka Oureto – lui font une cour ouverte et pressante afin de faire enfin partie de la coalition gouvernementale, le président de LIDER se positionne fermement dans l’opposition, dans une posture audacieuse et porteuse d’espoir pour de nombreux Ivoiriens traumatisés par les événements récents et l’enlisement catastrophique de leur pays dans le chaos, l’étau néocolonial et la pauvreté durable. Une lecture nécessaire.


PAV: Professeur Koulibaly, commençons par jeter un coup d’œil sur la situation actuelle en Côte d'Ivoire, en tant que politicien aguerri, pourriez-vous nous donner franchement votre point de vue sur la Côte d'Ivoire aujourd'hui?

Mamadou Koulibaly : La situation qui prévaut actuellement en Côte d’Ivoire est extrêmement préoccupante car contrairement aux idées véhiculées autour d’une hypothétique démocratie dans le pays, nous glissons vers un régime autoritaire. La nouvelle armée n’est toujours pas maitrisée et les anciens chefs de la rébellion règnent en maitres sur la ville d’Abidjan et le pays. L’insécurité a certes reculé mais est toujours importante et les exécutions sommaires, les viols, les vols, le racket, les agressions diverses persistent ; l’assemblée nationale a été dissoute de fait par l’Exécutif, ce qui est totalement contraire à la constitution ivoirienne ; un nouveau conseil constitutionnel a été nommé par Alassane Ouattara en dehors de toutes règles constitutionnelles, le pays est gouverné par des ordonnances et des décrets illégaux, le Nord est toujours aux mains de l’ancienne rébellion qui impose son autorité et des taxes parallèles. Nous avons là tous les ingrédients d’un état défaillant qui survit grâce à l’aide publique internationale qui coule à flot depuis l’avènement de Ouattara. Ceci laisse malheureusement présager des lendemains difficiles, car la dette sera un handicap durable. Nous espérons sortir rapidement de cette spirale autocratique et revenir sur la voie de l’état de droit.

En tant que Président de l'Assemblée nationale, on vous a peu entendu durant la crise électorale avant l’arrestation du Président Gbagbo. Pourquoi êtes-vous resté si silencieux?

M.K. : Peut-on réellement parler de silence ? Je me suis exprimé début décembre en proposant mon point de vue sur la sortie de crise. Bien que je ne sois pas pour ce genre de gouvernance, j’ai proposé un partage du pouvoir pour éviter la violence, les morts et le durcissement des clivages ethniques au sein des populations. J’ai tenté une conciliation mais les deux camps y étaient fermement opposés. Dans ce contexte, toute tentative d’apaisement semblait raffermir les positions tranchées des deux camps.

Tous ces évènements liés au processus électoral en Côte d’Ivoire sont terriblement regrettables. Pensez-vous que nous aurions pu éviter toutes ces dérives ?

M.K. : Nous aurions pu éviter le chaos mais, alors que dans votre précédente question vous vous interrogiez sur mon silence, à l’inverse, quand, avant les élections, je me suis insurgé contre les vices entachant l’organisation du scrutin, j’ai été qualifié de trouble-fête pointilleux. D’évidence, il était périlleux d’aborder une élection dans un pays dont la moitié Nord était tenue par une rébellion armée, richement installée dans les détournements économiques et la prise en otage des finances de la zone. De surcroît, l’administration n’était pas redéployée, la commission électorale dite indépendante était composée d’une majorité écrasante d’opposants au Président Gbagbo. Quand on accepte de se jeter dans le feu, la brulure est certaine. Et le président Gbagbo a commis la faute de conduire le pays à des élections sans désarmement préalable des rebelles de Ouattara. Il fallait en assumer les conséquences.

Bien que ça ne fasse que quelques mois que le président Ouattara a pris le pouvoir, selon vous qu’a-t-il fait de positif pour ramener le pays sur la bonne voie.  Si vous deviez le conseiller, quelles voies lui proposeriez-vous de prendre ?

M.K. : En toute honnêteté je ne vois rien de très encourageant actuellement dans l’action d’Alassane Ouattara, tout son hypothétique bilan positif repose sur du détail porté par une communication sans fondement. Si l’on s’attache aux fondamentaux d’une nation, on ne peut que constater que la constitution est piétinée chaque jour, que la démocratie est aujourd’hui sans consistance, que l’Etat de droit est inexistant et que l’économie est prise en otage pour être redistribuée sans appel d’offre à des groupes français amis du pouvoir ivoirien. Le Général de Gaulle disait que les Etats n’ont pas d’amis mais n’ont que des intérêts. La Côte d’Ivoire est l’un des rares pays au monde qui ait des amis. Cependant, les intérêts de ces amis vont à l’encontre de ceux des Ivoiriens eux-mêmes.

Le seul aspect positif de la gouvernance Ouattara est que la déliquescence de l’Etat est formatrice pour les Ivoiriens. Ils peuvent ainsi comprendre que la démocratie ne peut pas se limiter à un bulletin dans l’urne mais qu’il faut aussi des moyens de freiner l’action de l’Etat qui a toujours tendance à devenir prédateur et dirigiste. Ils vivent la défaillance totale de leur Etat qui est dans l’impossibilité de garantir la sécurité et la justice qui sont pourtant ses missions de base. Cette prise de conscience conduit à un éveil de la société civile et c’est cet éveil qui va permettre aux populations de devenir exigeantes envers leurs dirigeants. Le changement sera demandé et insufflé par la base, par l’Ivoirien lui-même qui, ne l’oublions pas, constitutionnellement devrait être le véritable souverain.

Vous êtes connu pour être un fervent critique des Français en Côte-d'Ivoire, que pensez-vous du rôle qu'ils ont joué dans la résolution de l'impasse politique?

M.K. : Je ne suis pas critique des Français en Côte d’Ivoire, mais je suis plutôt critique de l’ingérence et de la domination du gouvernement français dans le pays, que ce soit au niveau monétaire, au niveau militaire ou encore au niveau économique. L’avènement de Ouattara ne fait qu’envenimer les choses. Cela dit, si la Côte d’Ivoire était un véritable état de droit avec des dirigeants soucieux du bien-être de leurs populations, tout cela ne serait pas possible. Il faut comprendre que l’Etat français cherche à satisfaire les Français avant tout et que la richesse de la France, son indépendance énergétique et la survie de ses multinationales passent par la domination des plus faibles, essentiellement des pays d’Afrique et la Côte d’Ivoire est un pion important dans leur stratégie. Si je prône le libéralisme, c’est justement pour lutter, entre autres, contre ces marchés protégés qui favorisent la corruption. Le système actuel, totalement fermé, laisse la Côte d’Ivoire en marge de la mondialisation qui pourrait pourtant lui apporter le progrès. Avec Ouattara, les relations entre la Côte d’Ivoire et la France se sont encore plus politisées et cela augmente considérablement le pouvoir des gens en place qui ne font plus du tout confiance aux populations locales. Le résultat est un dirigisme économique extensif et d'autres formes de politisation de la vie des entreprises incompatibles avec la mondialisation.

L’ancien président Gbagbo, sa famille et certains de ses proches collaborateurs sont toujours en détention, avez-vous été vous-même menacé et avez-vous noté une sorte de justice du vainqueur ?

M.K. : Je n’ai pas été menacé personnellement puisque j’étais au Ghana à l’époque où la répression a été la plus forte, mais ma famille a été inquiétée à de multiples reprises et ma résidence a été totalement saccagée. Certains de mes biens ont été retrouvés par Interpol au Mali. Vous parlez de justice du vainqueur, c’est évident. Ici, la justice repose plus sur l’émotion, sur la vengeance primaire que sur le droit car certaines arrestations se sont faîtes sans aucun fondement. Le fils du Président Gbagbo est en prison parce qu’il est son fils… Vous voyez sur quoi reposent les accusations parfois ! Des civils ont été exécutés parce qu’ils portaient des tee-shirts à l’effigie de Laurent Gbagbo. La situation se calme certes, mais il ne passe pas un seul jour qui ne puisse étayer par des faits cette affirmation. D’évidence, la crainte de faire remonter les enquêtes à 2002 prouve que le gouvernement Ouattara souhaite fuir ses responsabilités et s’orienter vers une justice du vainqueur. Comment laisser toutes les victimes de la rébellion depuis 2002 dans l’oubli ? Comment enquêter sur le casse de la BCEAO (Banque Centrale) d’Abidjan sans enquêter sur ceux de Bouaké et Man qui ont été braqués à l’époque par les Forces Nouvelles ? Comment enquêter sur les crimes des troupes fidèles à Gbagbo et ignorer ceux des FRCI, armée de guerriers mise en place par Ouattara par le biais d’une ordonnance et qui sont les auteurs de nombreuses exactions ? Comment faire pour que la vengeance ne se cache pas derrière la justice pour agir ? Comment faire pour que la justice ne soit pas de la vengeance ? Comment faire pour que la justice actuelle ne soit pas la source de nouvelles frustrations, de nouvelles haines, de nouveaux conflits ? Nous n’avons pas encore de réponses de Ouattara à toutes ces questions.

Vous avez récemment décidé de créer votre propre parti politique; peut-on connaître vos motivations, considérant que jusqu'à la crise, vous avez été un pilier connu du Front patriotique ivoirien, FPI?

M.K. : Mon départ du FPI ne s’est pas fait sur un coup de tête, c’est le fruit d’une longue réflexion. Mais je dois avouer que dans le contexte politique actuel, je ne pouvais plus m’inscrire dans une posture attentiste. L’inertie n’est pas acceptable. Le FPI souhaitait pourtant  instaurer le statu quo dans l’attente de la libération des dirigeants du parti. Les cadres ont refusé de faire un bilan, d’organiser un congrès national et de réorienter la vision du parti. Les Ivoiriens ont pourtant besoin d’une opposition forte qui puisse les défendre compte tenu des velléités autocratiques de l’équipe Ouattara. J’ai donc pris mes responsabilités. Je pense, comme de nombreux Ivoiriens, que nous devons sortir de la logique de la politique fondée sur l’ethnie et la tribu. Je pense que les élites ivoiriennes n’ont pas à diviser les populations pour ensuite régner sur elles. Je crois fermement que nous pouvons réunir les populations pour mieux gouverner le pays.

Quelle est votre réponse aux critiques qui pensent que vous êtes un opportuniste ayant abandonné ses camarades et le navire FPI alors qu’il était en pleine crise?

M.K. : S’ils considèrent que c’est une opportunité, c’est flatteur pour LIDER qui est un jeune parti. C’est très encourageant ! Mon départ, présenté comme une rupture, ressemble plus à un divorce par consentement mutuel. L’inertie s’est opposée à la nécessité d’action. Nous ne regardions plus dans le même sens. Le FPI et LIDER devraient partager un point commun, ce sont deux partis d’opposition au RHDP. L’élan de LIDER devrait donner également de l’eau au moulin du FPI, puisque notre mission démocratique est de former un contre-pouvoir puissant. Mais si le FPI accepte de participer au gouvernement de Ouattara comme cela m’en a l’air, alors LIDER sera aussi opposé au FPI. Je suis parti du FPI à cause des relents tribalistes qui y sont devenus plus vifs, et qui ne me convenaient plus. Le refus du FPI d’assumer ses responsabilités en tant que parti ayant soutenu et conduit des élections sans désarmement m’était insupportable. Le FPI avait pour vocation d’être un parti national et non d’être un club de soutien, une entreprise familiale ou un parti tribal.

D’un point de vue idéologique, LIDER est-il différent du FPI ?

M.K. : LIDER - Liberté et démocratie pour la République - comme son nom l’indique, s’inscrit dans le courant de pensée du libéralisme classique. La liberté, dans le pays, sonne parfois comme un mot creux, un idéal réservé à des pays riches mais inatteignable pour la grande masse des populations des pays pauvres dont le souci est de trouver à manger chaque jour et de pouvoir se soigner pour survivre. Pourtant, partout dans le monde, le recul de la pauvreté est lié à l’augmentation de la liberté. LIDER veut éveiller les Ivoiriens à ces idées pour rompre avec le pessimisme qui confine l’individu dans un attentisme dévastateur. Les Ivoiriens doivent avoir confiance en leurs propres capacités.

Lorsque les populations seront libres d’entreprendre une activité sans rencontrer mille barrières qui découragent les projets ; quand elles ne seront plus étouffées par l’impôt et le poids de l'Etat ; quand elles pourront avoir des titres de propriété qui sécurisent leurs activités et leur descendance ; quand elles pourront commercer librement avec le reste du monde ; quand elles ne seront plus asphyxiées par des entreprises en situation de monopole qui dictent leurs prix; quand toutes ces barrières seront tombées, et quand leurs droits d’accéder à l’éducation, à la santé et à la prospérité seront les vrais enjeux de l’action politique, alors le progrès arrivera enfin. C’est sous cet angle que LIDER voit le progrès. Le parti va présenter le 11 août prochain son manifeste qui permettra de saisir les contours de son programme politique.

Professeur Koulibaly, merci d’avoir accordé à PAV cette interview, et bonne chance dans votre nouvelle aventure politique.

Interview réalisée par Ajong Mbapndah L, in Pan-Afrcian Visions, le 3 aout 2011
*Titre et chapeau par Mahalia Nteby

Par Mahalia Nteby - Publié dans : Côte d'Ivoire
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Jeudi 28 juillet 2011 4 28 /07 /Juil /2011 10:19

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Alors que les combats au nom de la démocratie ont fait trembler la Côte d’Ivoire ces derniers mois ; alors que cette même démocratie a réuni un parterre impressionnant d’hommes d’Etat à Yamoussoukro autour de multiples personnalités venues du monde entier pour célébrer, le 21 mai dernier, l’investiture d’Alassane Ouattara ; alors que le Président ivoirien est reçu dans divers sommets internationaux et à la Maison Blanche en tant que démocrate modèle, que disent les faits en Côte d’Ivoire ? Où en sont la démocratie et l’Etat de droit tant annoncés et attendus ?

Le Président Ouattara, lors de sa prestation de serment, a juré solennellement de respecter et de défendre fidèlement la Constitution ivoirienne. Le bilan de ses premiers mois d’exercice du pouvoir conduit cependant à s’interroger car les irrégularités juridiques et les manifestations d’un glissement vers l’autocratie ne manquent pas d’éveiller l’attention et l’inquiétude.

En effet, la constitution ne l’autorise nullement à décréter la fin du mandat du Parlement. Cette dissolution de fait de l’Assemblée nationale est même totalement illégale, d’autant que la Constitution ivoirienne instaure une séparation rigide des pouvoirs au sens où l’Exécutif ne peut dissoudre le Législatif et inversement. Toutes les tentatives de justifications de cet acte grave, toutes tergiversations juridiques sont nulles et non avenues. Il s’agit bel et bien d’un viol de la Constitution. Cet évènement préoccupant qui marquait les prémisses de la nature autocratique du pouvoir ne semble pourtant pas avoir ému outre mesure les Ivoiriens ni le reste du monde. Sans Assemblée nationale, le pays est gouverné par des ordonnances totalement illégales et des décrets. Même le budget n’a pas été soumis aux représentants du peuple.

Les dernières nominations au Conseil constitutionnel vont également dans cette logique du non respect des textes fondamentaux car ni la durée des mandats, ni le quota de nominations qui revient au Président de l’Assemblée nationale n’ont été respectés. Le nouveau Président de l’institution a été nommé pour 3 ans alors que les textes prévoient un mandat de 6 ans. La situation est d’autant plus loufoque que le mandat de l’ancien président ayant pourtant investi Alassane Ouattara n’avait pas encore expiré.

D’autres faits méritent d’être soulignés car hautement inquiétants :

 

-        Le gouvernement se permet de procéder à des nominations à des postes administratifs. A l’époque le l’ancien Président Gbagbo, on s’insurgeait, à juste titre, contre le favoritisme dans les concours administratifs, aujourd’hui nous en sommes à des nominations discrétionnaires ;

 

-        Le chef de l’ancienne rébellion a été nommé chef d’état major des armées ce qui, indépendamment de toutes hypothétiques compétences, est moralement indéfendable. Cette récompense semble ostensiblement signer les accointances entre la rébellion et Alassane Ouattara ;

 

-        Le protectionnisme économique s’enracine à travers des marchés de gré à gré protégés et réservés prioritairement à des entreprises françaises. Ce favoritisme constitue un brigandage économique grave qui exclut les Ivoiriens et les autres nations de la compétition. En période de reconstruction chacun devrait avoir une chance de conquérir une part du marché et le jeu de la concurrence permettrait de stimuler la qualité, la baisse des prix et l’esprit d’entreprise ;

 

-        Le financement public repose essentiellement sur l’aide publique internationale ce qui brise la relation entre les dirigeants et les populations, sachant qu’ils sont plus soumis au diktat des prêteurs qu’à la volonté des Ivoiriens. De plus, cette augmentation massive du volume de la dette fragilise grandement les générations futures et l’indépendance de la Côte d’ivoire ;

 

-        Le gel des avoirs des opposants qui se fait de manière totalement anachronique signe la volonté de liquidation de toute opposition ;

-        La répression dans le milieu des médias se fait ouvertement. Le siège d’un journal pro-Gbagbo est toujours occupé par des hommes en armes. De nombreux journalistes figurent sur la liste des personnalités sanctionnées ou emprisonnées pour des raisons juridiques demeurant floues. On ne peut assoir la justice sur l’émotion. La liberté de la presse est un principe intangible. Il ne peut y avoir de décisions arbitraires à l’encontre des journalistes. Si leurs écrits sont contestables ou dangereux, il convient de s’appuyer sur des faits précis pour les traduire en justice. Le mélange de genre est inquiétant car il signe cette volonté de gouverner sans limite et sans contestation.

Est-ce pour ce modèle de société que tant d’Ivoiriens sont tombés ces derniers mois ? Tout cela pour ça ? Au-delà, le silence de la communauté internationale et singulièrement de la France et des Etats-Unis d’Amérique semble signer une vérité que tout le monde tait car elle n’est pas politiquement correcte à savoir que les grandes puissances ont intérêt à installer des dictatures tropicales. En effet, elles leur assurent des monopoles protégés dans les secteurs stratégiques de l’économie ainsi que la domination nécessaire à la perpétuation de leur impérialisme, synonyme de recul de l’envahisseur chinois. Quel investisseur étranger voudrait tenter sa chance dans un pays où l’Etat de droit est inexistant si ce n’est en ayant la certitude d’un marché protégé ? C’est ainsi la porte ouverte à une économie de réseau et à la corruption.

A ceux qui crient que le libéralisme est injuste car il favoriserait la domination des plus forts sur les plus faibles, la situation ivoirienne apporte concrètement un argument bien opposé car d’évidence, les monopoles ne peuvent exister que dans un environnement politique autoritaire dans lequel l’Etat a un pouvoir arbitraire. Cela est bien lointain du libéralisme qui favorise lui un secteur concurrentiel profitable au plus grand nombre et un Etat minimum qui limite son action à ses prérogatives premières : la justice et l’environnement sécuritaire pour tous.

La Côte d’Ivoire s’éloigne de l’Etat de droit et, osons dire, l’Etat de droit y est totalement inexistant actuellement. Le mot démocratie est totalement vidé de son essence sachant qu’une démocratie qui se limite à un simple bulletin dans l’urne ne représente rien et peut même devenir tyrannique si elle n’est enrichie de libertés et de contre-pouvoirs protégeant les populations des abus. Il est donc important de rester vigilant et de ne pas noyer pudiquement l’inacceptable dans une sorte de fatalisme compréhensif. « Nous n’y pouvons rien », « ça va aller ! » Certes ça va aller mais plutôt vers la dictature si le fatalisme anéantit toute volonté de combat pour la liberté. Cette liberté qui, partout ailleurs, permet à la pauvreté de reculer serait-elle interdite aux Ivoiriens ? Libertés individuelles, liberté d’entreprendre, droit de propriété, économie de marché, sont le véritable socle du progrès.

L’histoire nous enseigne que l’autoritarisme conduit toujours à la violence. La Côte d’Ivoire a suffisamment souffert depuis la mort de Félix Houphouët Boigny. Il est temps que les populations prennent conscience qu’un avenir meilleur est possible sur la voie de la liberté et que cet avenir ne pourra être arraché que dans l’effort acharné et déterminé d’une société civile qui se doit de devenir forte au nom des principes même de l’humanité et en la mémoire de tous ceux qui sont tombés au nom de la démocratie dans le pays.

La politique de l’autruche, le fatalisme, la complicité silencieuse, la complaisance malsaine, doivent faire place à une société civile forte qui dénonce les dérives de leurs dirigeants. Peu importe d’ailleurs la couleur politique, la roue tourne inexorablement et ceux qui profitent du pouvoir absolu aujourd’hui seront un jour dans le groupe des opposants. Cependant, si les fondements de la démocratie sont ébranlés et réduits à néant, ils le seront durablement et eux-mêmes en subiront les affres lorsqu’ils ne seront plus dans le clan des protégés. Dire Non, mettre en garde, dénoncer, c’est également aider le pouvoir à canaliser sa puissance. C’est aussi l’aider à résister aux tentatives hégémoniques de forces extérieures. Une société civile forte et active est un argument à disposition de l’Etat pour ne pas se laisser mener n’importe où par des puissances étrangères et singulièrement l’ancien colonisateur d’autant que celui-ci est intervenu activement dans la crise ivoirienne ce qui lui laisse penser que tout est désormais permis pour lui dans le pays.

Selon la Constitution de Côte d’Ivoire, le véritable souverain est l’individu. Le souverain est donc l’Ivoirien et à ce titre le gouvernement a des comptes à lui rendre. L’homme doit prendre conscience de sa place réelle au sein de son propre pays. La société civile doit agir en conséquence de manière responsable et se doit de dénoncer par la plume et la voix tant qu’il est encore temps. Lorsque les armes gronderont, il sera déjà trop tard. A cette heure, il ne restera face au peuple que de fades miroirs dont les reflets crieront : « Et si ! » Et si les abus étaient dénoncés aujourd’hui pour éviter le chaos de demain ?

Gisèle Dutheuil, in Audace Institut Afrique (audace-afrique.net), le 27 juillet 2011

 

Par Mahalia Nteby - Publié dans : Côte d'Ivoire
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Lundi 18 juillet 2011 1 18 /07 /Juil /2011 19:22

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Fifty years ago, per capita GDP in South Korea was twice that of some African countries. Last year, it was nearly forty times higher. But now things are changing in Africa. In the past decade sub-Saharan Africa was the third fastest growing region in the world, after China and India. The question is how does Africa build on this and close the gap for good?

I believe a big part of the answer is free trade within Africa. Freer trade in Asia gave Korea space to grow. African countries, by and large, have not exploited opportunities to trade with each other. It is time for that to change.

Trade and enterprise have the power to change people's lives. As we are seeing now on every continent, what will lift tens of millions out of poverty in the long run is the dynamic engine of economic growth. And that means African countries buying from and selling to each other, doing business with one another and the world.

In the past, there were marches in the West to drop the debt. There were concerts to increase aid. And it was right that the world responded. But they have never once had a march or a concert to call for what will in the long term save far more lives and do far more good – an African free trade area. The key to Africa's progress is not just aid. It is time for some fresh thinking.

Consider these facts. An African free trade area could increase GDP across the continent by an estimated $62 billion a year. That's $20 billion more than the world gives sub-Saharan Africa in aid. Backed by investment in people and infrastructure, sound government and effective tax systems, imagine what this would mean: businesses growing, new jobs on offer, families on the up, living standards transformed.

So we need to take on the obstacles to trade and growth. Despite recent strong economic growth in Africa, today just twelve per cent of African trade is with other African nations. For much of the continent it is easier to trade with Europe or America than it is to trade with a neighbour. Infrastructure can be poor and overstretched, red tape endemic, and trade taxes stifling.

Africa has begun to respond to this challenge. Many non-tariff barriers in East and Southern Africa have been eliminated. On the North-South Corridor linking the southern half of the continent, over 1400 kilometres of new road is being laid and prepared. Delays at Africa's first One Stop Border post at Chirundu on the Zambia – Zimbabwe border have been cut by almost two-thirds, saving truckers up to $600,000 per day.

We are determined to seize on this success. South Africa has taken on championship of the North-South Corridor on behalf of the African Union. Nigeria will work with its partners in western Africa to liberalise trade with the ultimate ambition of Africa-wide free trade. From London, Britain will invest more than £160 million between now and 2015 in freeing up trade, including halving delays at ten key border crossings. We need greater commitment throughout the continent to regional transport corridors.

But what will transform Africa's potential in the end is truly pan-continental trade, underpinned by concrete and substantial agreements. With many African countries on the point of making the transition from dependence to sustained growth, regional trade is the golden key. That's why last month, South Africa hosted a summit of 26 different countries, representing 600 million people and over half of Africa's entire GDP. These leaders agreed to aim for a free trade area covering more than half the continent in just three years. ECOWAS, on this, the twentieth anniversary of the Abuja Treaty, is also determined to develop its own free trade area, bringing Africa a step closer to the dream of an African Economic Community from shore to shore. With a strong and unified voice in global trade, Africa can deliver a better deal for its citizens, and be a significant driver of growth for the world in the era ahead.

We need political leadership from all of Africa's leaders to achieve this. As Africa's leaders show the vision and will to get this done, so real leadership is required from the rest of the world too. Trade rules must be open and fair to all. When the G20 meets in Cannes in November, we will together be pressing the need for duty and quota free market access for the poorest countries, for sustained commitment to a global trade deal.

Never before has there been a time quite like this. We are used to thinking that the problems of our world will be always with us. But the economic revolution underway has brought within reach the steps to eradicate poverty in Africa. It is now possible to imagine an Africa no longer dependent on aid, and a real source of growth for the whole world. And the road to get there lies through freeing up the wealth creating power of enterprise and trade.

This challenge falls to our generation of leaders. For too long 55 nations' borders have been allowed to hold Africa's people back. It is time to make African free trade the common purpose of the continent and the wider world. To set Africa on a path to prosperity and stability would be a wonderful legacy from our generation to the next.

David Cameron, British Prime Minister, in Business Day, le 18 juillet 2011

Par Mahalia Nteby - Publié dans : Politique africaine
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Réalité

Un mois après la chute de Laurent Gbagbo, la presse ivoirienne dans la tourmente 

   mains

Un mois tout juste après l’arrestation de Laurent Gbagbo et l’accession au pouvoir d’Alassane Ouattara, la situation de la presse en Côte d’Ivoire demeure problématique. Si certains journalistes menacés ont finalement pu reprendre le travail, les journaux d’opposition, favorables à l’ancien chef de l’Etat, ne paraissent toujours pas. Les locaux du quotidien Notre Voie, proche du Front populaire ivoirien (FPI, parti de Laurent Gbagbo) sont même occupés par des éléments armés.

Reporters sans frontières exprime sa déception et demande aux nouvelles autorités d’agir rapidement pour restaurer un climat de confiance chez les journalistes et surtout permettre aux journaux d’opposition de préparer leur retour en kiosques.

"L’absence de presse d’opposition porte un coup très dur à la liberté de la presse en Côte d’Ivoire. Dans ces conditions, nous craignons que ne se développe le règne de la pensée unique. Le gouvernement d’Alassane Ouattara suscite des attentes dans le domaine du respect des libertés. Il doit les satisfaire", a déclaré l’organisation.

Aucune disposition officielle n’empêche les journaux d’opposition de paraître, mais le saccage des rédactions des quotidiens Notre Voie et Le Temps ainsi que l’incendie criminel de leur imprimerie ont créé des dommages très conséquents. De plus, la rédaction de Notre Voie est depuis quelques temps occupée par des soldats des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) qui interdisent l’accès des lieux aux journalistes.

"Cette situation est tout à fait nouvelle. Dans le passé, les locaux du Patriote, quotidien favorable à Alassane Ouattara, avaient été attaqués et détruits, mais jamais occupés comme le sont ceux de Notre Voie aujourd’hui. Nous ne comprenons pas le comportement des FRCI qui violent de façon flagrante le droit des employés de ce journal de se rendre sur leur lieu de travail", a estimé Reporters sans frontières.

Dans un discours prononcé au Conseil national de la presse, le 3 mai 2011, à l’occasion de la vingtième Journée internationale de la liberté de la presse, le ministre de l’Intérieur et de la Communication, Hamed Bakayoko, a eu des mots peu rassurants vis-à-vis des médias. Sa déclaration s’apparentait plutôt à une mise en garde. "La liberté oui, mais elle a ses limites. La liberté a une certaine frontière. On ne parle plus de liberté quand elle transcende certaines valeurs. Des gens avaient pensé que l’impunité était sans limite. Il faut qu’ils réalisent que ce n’est plus possible. On ne peut pas déstabiliser le tissu social simplement parce qu’on est journaliste. Nous n’allons pas accepter que la presse enfonce la Côte d’Ivoire. La presse porte une responsabilité importante dans cette crise. Les journaux et les journalistes ont voulu être aux avant-postes des politiques, ils ont voulu aller plus loin que les politiques", a-t-il déclaré.

D’autre part, Reporters sans frontières déplore la persistance dans la presse ivoirienne d’articles désignant certaines personnalités à la vindicte populaire. Le 10 mai 2011, le quotidien Nord-Sud a publié une photo du directeur de publication de Notre Voie, César Etou, pour illustrer un article intitulé "César Etou attise le feu de la haine". Le quotidien reproche au journaliste d’avoir contacté des organisations de défense des droits de l’Homme pour se plaindre du manque de respect des droits de Simone Gbagbo et de son entourage depuis leur arrestation.

En attendant la reprise de la Radio-Télévision Ivoirienne (RTI), Reporters sans frontières exhorte Télévision Côte d’Ivoire (TCI) à se comporter comme un média de service public en arrêtant de diffuser les slogans de campagne du candidat Ouattara et des chansons qui font son apologie. La TCI avait été créée par le camp Ouattara dans une démarche de résistance, elle doit désormais s’adresser à tous les Ivoiriens depuis qu’elle remplace la RTI et qu’Alassane Ouattara est devenu chef de l’Etat

Dans la mesure où l’espace audiovisuel n’est pas encore libéralisé en Côte d’Ivoire, les nouvelles autorités devraient préciser quel est le statut exact de la TCI. Reporters sans frontières rappelle qu’au moment de sa création, début 2011, il s’agissait d’un média pirate.

Enfin, l’organisation prend acte de la transformation du Conseil national de la communication audiovisuelle (CNCA) en Haute autorité de la communication audiovisuelle. La nomination de l’ancien ministre de la Communication, Ibrahim Sy Savané, à la tête de cette institution apparaît comme un signe d’ouverture prometteur. Reporters sans frontières espère que cette nomination va donner un coup d’accélérateur à la réforme libéralisant l’espace audiovisuel.

Reporters Sans Frontières
Le 10 mai 2011

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